Préscolaire: adaptons l’école aux enfants

«La standardisation à l’échelle nationale des procédures d’identification du degré de vulnérabilité d’un élève aura pour effet de hiérarchiser les élèves et de départager les
Photo: Getty Images / iStockphoto «La standardisation à l’échelle nationale des procédures d’identification du degré de vulnérabilité d’un élève aura pour effet de hiérarchiser les élèves et de départager les "bolés" des "réguliers" et des "poches"», écrit l'auteur.

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt le nouveau programme-cycle d’éducation préscolaire, mais j’ai aussi lu les critiques qu’en ont faites, d’une part, Parazelli, Auclair et Chartrand (Le Devoir, 17 novembre 2020) et, d’autre part, un collectif de 64 experts du domaine (Le Devoir, 20 octobre 2020). Pour l’essentiel, je partage l’avis de ces deux critiques à partir d’un point de vue différent mais complémentaire, celui d’un sociologue de l’éducation scolaire. Pour nous, il est clair que le Ministère doit retourner à la planche à dessin et revoir l’orientation pédagogique générale du projet.

Cette réforme n’échappe pas à la tradition établie par les réformes précédentes. Elle trouve sa place dans ce que j’appelle le carrousel des dogmes pédagogiques mutuellement exclusifs dans lequel un dogme en bouscule un autre dans une sorte de mouvement perpétuel. Or un dogme, c’est un dogme. En l’occurrence, il s’agit d’une position pédagogique autoproclamée scientifique parce que prétendument basée sur des données promulguées « probantes ». Elle est bâtie sur un élève modal au sens statistique du terme et est présumée convenir à tous. Cette présomption permet de l’imposer à tous les élèves comme à tous les enseignants.

Un dispositif tatillon permet de définir le parcours scolaire « normal » de cet élève modal ; il est donc présumé permettre aussi de déterminer ce qui n’est pas normal. La standardisation à l’échelle nationale des procédures d’identification du degré de vulnérabilité d’un élève aura pour effet de hiérarchiser les élèves et de départager les « bolés » des « réguliers » et des « poches ». Il stigmatisera ainsi un enfant et l’obligera à traîner avec lui son plan d’intervention plus tôt qu’actuellement. Et il ajoutera au risque de surmenage intellectuel et de l’anxiété de performance précoces.

Ce programme prétend aussi mettre l’accent sur la prévention précoce. Bien sûr, on ne peut pas être contre la tarte aux pommes, mais il n’empêche que tout est dans la manière de l’apprêter. On y propose des activités de prévention dites « universelles » et d’autres dites « ciblées ». Les premières ont l’inconvénient d’obliger tous les enfants à se mouler sur l’élève modal en prescrivant « l’acquisition de compétences personnelles et sociales nécessaires à un développement harmonieux ». Et qui donc définit les compétences nécessaires à chacun ? Ou encore ce qu’est un développement harmonieux ? Le Centralisateur national, bien entendu.

Quant aux activités de prévention « ciblées », elles visent « des enfants chez qui on a décelé un niveau plus élevé de vulnérabilité ou certaines difficultés, notamment sur le plan psychosocial ou cognitif ». Là encore, il y a un diagnostic systématique à poser ne serait-ce que pour établir des niveaux de vulnérabilité. Selon quelles normes seront-ils établis ? Sans doute celles de l’élève modal, dont la « normalité » est préalablement définie dans le Programme lui-même. Stigmate.

Des suggestions

Tout compte fait, l’élève Roberge devra refaire ses devoirs. Partant du fait qu’en Finlande, il n’y a pas de maternelle, pas de dédoublement, pratiquement pas de décrochage et que les enfants commencent l’école à sept ans, je me permets de lui faire quelques suggestions. D’abord, abandonner l’idée de programme d’éducation préscolaire national et, pour une fois, faire confiance aux ressources régionales et à leur capacité de s’adapter aux idiosyncrasies locales et surtout d’adapter l’école aux enfants. C’est faisable puisque cela se fait déjà notamment à travers le Projet de l’ÉcoRéussite de l’ABC des Hauts-Plateaux Montmagny/L’Islet. Un modèle dans le genre.

Les régions pourraient s’inspirer de l’approche que ces gens de l’action communautaire autonome ont adoptée, soit l’approche écosystémique. Il s’agit d’une vision intégrée de la chose scolaire dans laquelle le milieu social d’insertion de cette école en dit plus sur les élèves que leur seul quotient intellectuel ou même les plus fines échelles de vulnérabilité. Elle a aussi l’avantage de mettre à la disposition des enfants toutes les ressources diversifiées d’une région donnée.

L’autre mesure consisterait à faire en sorte qu’il y ait toujours au moins deux, et de préférence trois, éducateurs dans chaque classe du primaire pour régler les problèmes au fur et à mesure qu’ils se présentent, évitant ainsi d’aller jusqu’au stigmatisant diagnostic-étiquette de vulnérabilité. Cela serait possible si on accordait plus de temps à la formation pratique, soit deux ans sur quatre ans. En favorisant la formation par compagnonnage, on pourrait mettre ainsi à la disposition de chaque classe et de chaque enseignante, un stage avancé et un stagiaire débutant.

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