Tensions en vue entre le gouvernement Biden et l’Union européenne

Le gazoduc Nord Stream 2 de la compagnie russe
Gazprom soutenu par d’importants
groupes énergétiques européens est achevé à 95%.
Photo: Odd Andersen Agence France-Presse Le gazoduc Nord Stream 2 de la compagnie russe Gazprom soutenu par d’importants groupes énergétiques européens est achevé à 95%.

La plupart des pays d’Europe se réjouissent du fait qu’après avoir été bousculés par le gouvernement Trump sur bien des enjeux (retrait de l’Accord de Paris, répudiation de l’OTAN, désengagement de l’OMS), ils retourneront, avec le gouvernement de Joe Biden, à une relation de bon ton avec le continent. Mais cette relation ne pourra faire l’économie de certains litiges qui l’ont marquée au cours des dernières années. Parmi ceux-ci : le gazoduc Nord Stream 2 reliant la Russie à l’Allemagne.

Ce gazoduc de la compagnie russe Gazprom soutenu par d’importants groupes énergétiques européens est pourtant achevé à 95 %, avec plus de 10 milliards d’euros déjà investis.

Le projet comporte l’installation de 1200 km de tuyaux sous la mer Baltique et suit un parcours parallèle à celui de Nord Stream 1, mis en service en 2012, avec le transport de 55 milliards de mètres cubes par an. Comme son prédécesseur, Nord Stream 2 contourne l’Ukraine, pays avec lequel la Russie a une relation houleuse, ce qui a déjà entraîné des coupures d’approvisionnement en plein hiver, en 2006 et en 2009.

Présentement, l’Union européenne dépend à 40 % de la Russie pour ses importations de gaz naturel. Avec la mise en service de Nord Stream 2, qui permet de doubler l’acheminement de gaz russe vers le continent, la crainte des Américains est que la dépendance de l’Europe envers un approvisionnement trop important de gaz provenant de la Russie accroîtra considérablement sa vulnérabilité, procurant à la caste dirigeante à Moscou un pouvoir de coercition sur sa sécurité énergétique — et qu’elle accroîtra d’autant l’emprise de Moscou sur l’Ukraine, auquel elle pourra couper les vivres sans affecter le reste de l’Europe. Bref, Moscou auradavantage les coudées franches endécouplant deux pays ou régions distincts qui seront en état de dépendance envers son gaz.

La crainte de Washington est telle que, fin 2019, le gouvernement Trump a adopté le Protecting Europe’s Energy Security Act, prévoyant des sanctions musclées contre les entreprises participant au projet, ce qui a forcé une pause dans les travaux de construction. La position américaine n’est pas dénuée de motivations commerciales. La flambée de la production de gaz aux États-Unis grâce à la fracturation hydraulique lui a permis de devenir,en fort peu de temps, le troisième exportateur mondial de gaz, après le Qatar et l’Australie. Plus du tiers des exportations américaines de gaz prennent le chemin de l’Europe.

Les Allemands indisposés

La position américaine n’est pas sans heurter ses alliés, surtout les Allemands. Ceux-ci dénoncent l’ingérence américaine, qu’ils voient comme une attaque à leur souveraineté et un obstacle dans leurs efforts de faire la transition du charbon vers des énergies moins polluantes, et hors du nucléaire, en raison des risques d’accidents graves, comme celui de Fukushima au Japon.

Le gaz acheminé par la Russie a une vocation essentiellement commerciale, arguent-ils, et donne aussi à l’Allemagne un effet de levier pour influencer le géant russe, qui a effectivement besoin de ces revenus pour nourrir son budget. Il n’aurait donc pas intérêt à jouer sur les nerfs de ses clients en attachant ses approvisionnements à des enjeux politiques. L’an dernier, l’Europe a reçu pas moins de 70 % des ventes totales de Gazprom.

En mai 2018, l’UE a lancé aux Russesun message clair en imposant un jugement sévère à Gazprom. Celui-ci l’oblige, sous réserve de sanctions, à respecter les règles de saine concurrence, essentiellement pour l’empêcher de tirer profit de sa position de fournisseur dominant pour se donner des avantages indus, notamment dans les pays d’Europe centrale et de l’Est.

Ce mégaprojet Nord Stream 2, à qui il ne manque qu’une centaine de kilomètres de tuyaux à poser, va-t-il voir le jour ? Un premier bras de fer géopolitique entre le nouveau gouvernement américain et son proche allié, l’Allemagne, et l’Union européenne, se dessine clairement.

3 commentaires
  • Jean-Yves Arès - Abonné 7 décembre 2020 13 h 07

    L'utilité de GNL Québec sur l'échiquier mondial.

    Tous les pays d'Europe sont poussés à s'approvisionner auprès des Russes en gaz naturel. Pourtant il y peu de temps la Russie menacait les européen de leur couper le gaz s'ils intervenaient dans son conflit avec l'Ukraine...

    Cela n'a pas empêché la poursuite de l'augmentation de leur dépendance face à la Russie avec ce nouveau gazoduc. Bien sûr ce commerce fait pression sur les deux parties pour maintenir des relations harmonieuses. Mais c'est oublier que les dirigeants russe n'ont pas grand problèmes à faire plonger l'économie de leur propre pays s'ils y trouvent leur compte. Juste a voir le bras de fer entre la Russie et l'Arabie Saoudite sur le pétrole.
    Et du côté de l'Europe ce n'est pas juste l'économie qui est dans la balance, c'est leur production électrique et leur capacité en chauffage en saison froide.

    Dans ce contexte il y a bien du monde qui trouveront un avantage sécuritaire d'avoir une part d'approvisionnement en gaz canadien et américain, même s'il en coûte un peu plus cher.


    Et avant de clamer que l'Europe a juste a passé à l'énergie renouvelable il faut voir que l'énergie renouvelable est elle même toujours dépendante des sources fossiles. L'Allemagne, qui a fait beaucoup en matière d'énergie renouvelable, et s'apprête à en faire encore plus dans le domaine, n'entrevoit toujours pas l'abandon complet des énergie fossiles, même à long terme.

    Un graphique de la distribution de leur production du début novembre explique bien l'incapacité du renouvelable à couvrir à elle seule les besoins requis.

    http://ibb.co/vVB2pJZ

    La fine ligne bleu du graphique indique la part du renouvelable. Cette part varie de 14% à 75% selon les conditions météo.

  • Pierre Fortin - Abonné 7 décembre 2020 15 h 58

    La danse des sept voiles de Frau Merkel


    Monsieur Cliche,

    Vous ne faites pas mention du fait que l'Allemagne devra payer son gaz près de 30% plus cher aux USA où les entreprises de fracturation ont déjà de sérieux problèmes de rentabilité. Et si Mme Merkel a décidé sous la pression populaire engendrée par la tragédie de Fukushima de fermer les centrales nucléaires, ce fut à la condition de prolonger la vie des centrales au charbon pour couvrir les besoins énergétiques. Tant pis pour l'effort de décarbonisation de son économie, ce qui favorise à gauche Die Linke et le Parti vert. Et la manière quasi mafieuse de l'administration US de menacer les entreprises participant à la construction du Nord Stream 2 ne fait que braquer l'opposition à Mme Merkel et nourrir l'AFD.

    La saga du Nord Stream 2 n'est qu'un nouvel épisode des manœuvres anti-russes ourdies aux USA et auxquelles l'Europe se plie, grevant d'autant sa propre indépendance, sans avoir assuré la cohésion de ses membres. C'est aussi oublier que la Chine est tout à fait disposée à acquérir tout le gaz que l'Europe dédaignerait d'acheter.

    L'outrecuidante UE est allée jusqu'à sermonner la Russie en exigeant, pour se mériter le droit d’avoir des relations normales avec elle, de changer de comportement. Ce qui a mené le ministre Lavrov à déclarer que « l'interaction n'est possible que sur une base honnête et égale et dans le respect des intérêts de chacun [...] Nous espérons que les approches pratiques et le bon sens finiront par prévaloir dans les institutions bruxelloises et les capitales de l'UE. Cela ne nous dérange pas d’attendre que cela se produise. »

    Par ailleurs, la situation est déjà très tendue entre l'Est et l'Ouest. L'État-major russe a dû faire savoir l'été dernier que, suite aux bravades de l'OTAN à ses frontières, tout missile entrant dans l'espace russe sera considéré comme porteur de charge nucléaire et entraînera une réaction conséquente.

    Je crois qu'il serait prudent de remettre les crans de sûreté.

  • alain harrison - Inscrit 8 décembre 2020 00 h 15

    respecter les règles de saine concurrence,

    Les US et la saine concurrence ?
    Ils respectent le choix des Peuples qui respectent les exigences (élections) que les Occidentaux ont imposées ?
    Ils n'interviennent jamais dans les élections des autres pays ?
    Ils ne mentent pas quand ils accusent un pays d'avoir des armes de destruction massive ?
    Ils n'utilisent pas d'armes salles qui ont des effets létales sur le long terme (uranium appauvri en Irak)?
    La crise économique au Vénézuéla n'a rien à voir avec l'ensemble des mesures coercitives brutales par les US ?
    La crise de 2008, c'est la faute des gens qui se sont fait emboninés par les prêteurs ?
    Un article intéressant qui donne un survol de la crise, ses tenants et ses aboutissants. Les tensions entre les US et l'Europe, l'Amérique Latin, la Russie, la Chine,..... date de avant pendant et après les deux grandes guerres. Les US n'ont pas terminé la conquête de l'Ouest ?
    L'article: Qui sauve qui ?
    22 juin 2016 par Anouk Renaud
    Sur CADTM
    Mais pour avoir une meilleure vue d'ensemble:
    Crime contre l'Humanité, l'ultime retour des barbares
    Par Fethi Gharbi
    Mondialisation.ca, 06 août 2014