Éviter une ligne Maginot avec la loi 101

«Sur l’île de Montréal, le français n’est utilisé dans l’espace public que par 58% des personnes», rappelle l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Sur l’île de Montréal, le français n’est utilisé dans l’espace public que par 58% des personnes», rappelle l'auteur.

Nicolas Marceau est professeur titulaire au Département des sciences économiques de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM. Il a également été ministre des Finances et de l’Économie dans le gouvernement québécois.

Les premiers ordinateurs personnels datent de 1977. À l’époque, il n’y a bien sûr encore ni courriels, ni téléphones portables, ni textos, ni écoute en ligne, ni réseaux sociaux, ni achats en ligne. Mais 1977 est aussi l’année où est promulguée la loi 101.

Malgré la loi 101, le français est en déclin au Québec. Qu’une profonde révolution communicationnelle soit survenue depuis 1977 et que la loi n’ait pas été substantiellement révisée en conséquence, cela n’est pas étranger à ce triste résultat. On pourrait ajouter aux causes des décisions de la Cour suprême du Canada, qui ont affaibli le texte original de la loi, et le négationnisme paralysant des fédéralistes ayant soigné leur base électorale anglophone pendant des décennies.

Rappelons deux faits. Le poids démographique de la population de langue maternelle française au Québec est passé de 81 % en 1996 à 77 % en 2016, un recul de 4 points de pourcentage en seulement 20 ans. Quant au poids de la population dont la langue parlée le plus souvent à la maison est le français, il a également diminué, de 3 points de pourcentage, pendant la même période, passant de 82 % à 79 %. Les chiffres récents montrent par ailleurs que, pour ces deux indicateurs fondamentaux, le déclin était à l’œuvre entre 2011 et 2016.

Ajoutons 13 constats, tirés de la Synthèse du Rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec (2019) de l’Office québécois de la langue française, qui pointent tous dans la mauvaise direction. J’indique entre crochets le numéro de page de la Synthèse où ces constats sont faits.

La proportion des nouvelles inscriptions de personnes passées du secondaire en français au cégep en anglais a augmenté, de 5 % en 1993 à 10 % en 2015. [5]

La proportion des étudiants universitaires inscrits dans des universités francophones a diminué, passant de 78 % en 1986 à 76 % en 2016. [5]

La proportion des élèves de la 5e secondaire ayant réussi l’épreuve unique de français, langue d’enseignement, a diminué, de 82 % en 2009 à 78 % en 2015. [5]

Malgré une production de spectacles plus élevée en français qu’en anglais, il y a eu plus de spectatrices et de spectateurs pour les représentations de spectacles de chanson anglophone (60 %) que pour celles de chanson francophone (39 %). [6]

La proportion de longs métrages produits en français a diminué, de 68 % en 2004 à 52 % en 2016. [6]

La proportion des projections de films en français a diminué, de 74 % en 2008 à 72 % en 2017. [6]

La proportion des Québécoises et Québécois utilisant le français dans l’espace public a diminué, de 90 % en 2007 à 88 % en 2016. [7]

Sur l’île de Montréal, le français n’est utilisé dans l’espace public que par 58 % des personnes. [7]

En 2018, 79 % des personnes ayant magasiné en ligne l’ont fait au moins une fois en anglais. [9]

La proportion des personnes utilisant le plus souvent le français au travail a diminué, de 82 % en 2011 à 80 % en 2016. [10]

Une proportion de 24 % de la population immigrante utilise le plus souvent l’anglais au travail. [10]

Parmi les personnes utilisant le plus souvent le français au travail, la proportion de celles faisant un usage régulier de l’anglais a augmenté, de 27 % en 2011 à 30 % en 2016. [10]

En 2018, 39 % des employeurs privés ont exigé des compétences en anglais lors de leur dernier processus d’embauche, de mutation ou de promotion. [11]

Ces faits et constats montrent que le déclin est à l’œuvre dans toutes les dimensions de nos vies. Cela est dramatique, car une langue en déclin est une langue en perte de prestige, qui attire peu ou pas de nouveaux locuteurs, et, avec un nombre insuffisant de nouveaux locuteurs, cette langue décline encore plus. Il s’agit d’un cercle vicieux incroyablement difficile à briser.

Nous faisons donc face à un grave problème, structurel et transversal, qui ne pourra être résolu par quelques mesurettes ciblées. À l’intérieur du Canada, seule une refonte globale et sans compromis de la loi 101 pourrait renverser le funeste déclin de notre langue.

Depuis quelque temps, le constat du déclin semble plus consensuel. Voilà qui est bien, mais le plus difficile resteà faire, qui est de s’entendre sur les moyens. Or, ces moyens devront constituer un rempart aussi efficace et solide que sont puissantes les forces cherchant à le renverser ou à le contourner.

Avec la loi 101, on se croyait à l’abri, mais on constate aujourd’hui qu’on a en fait vécu les dernières décennies avec un faux sentiment de sécurité. Un peu comme la France qui, après la Première Guerre mondiale, a érigé la ligne Maginot en croyant qu’elle empêcherait une nouvelle invasion des armées allemandes. Mais la ligne n’incluait pas la frontière franco-belge et, en 1940, l’envahisseur allemand l’a simplement contournée en passant par les Ardennes, avec le résultat que l’on sait.

À ceux qui prêcheront bientôt une approche minimaliste, j’objecte que notre langue a besoin d’un rempart à la fois infranchissable et incontournable. Il faut absolument éviter que la nouvelle loi 101 soit une ligne Maginot.

18 commentaires
  • Philippe Barbaud - Abonné 5 décembre 2020 09 h 11

    Lucide

    Voilà un article utile et bienvenu, qui synthétise l'information pour tous ceux que le devenir de notre langue est devenu une question lancinante. Factuel, exhaustif, pertinent : voilà un beau travail d'universitaire soucieux de construire pour ses concitoyens un argumentaire capable d'assainir le débat public. Merci monsieur Marceau.

  • François Beaulé - Inscrit 5 décembre 2020 09 h 39

    Le principal déterminisme est la démographie

    Selon M. Marceau, « Le poids démographique de la population de langue maternelle française au Québec est passé de 81 % en 1996 à 77 % en 2016 ». Dans la région de Montréal et notamment sur l'île de Montréal, la chute est évidemment plus marquée puisque la plupart des immigrants s'y installent.

    Et dans l'article d'Isabelle Paré à la une, « 33 % des bébés nés au Québec viennent de couples comptant un immigrant ».

    La population du Québec vieillit rapidement. Les plus vieux baby boomers sont nés en 1945, ils ont donc 75 ans. Dans 20 ans, tous les baby boomers auront plus de 76 ans ou seront morts. La chute du poids démographique de la population de langue maternelle française sera beaucoup plus marquée dans les prochaines années que dans les précédentes. Et ce sera encore plus vrai pour les moins de 40 ans. Et encore plus pour les Montréalais.

    Il y a des limites à utiliser la législation et le pouvoir de l'État pour faire du « nation building ». De sérieuses limites, pour ce que Louise Harel nomme la majorité historique, de contraindre les individus à parler une langue plutôt qu'une autre. La démographie est plus forte que la politique, plus forte que la police.

    La faible fécondité des peuples occidentaux est sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Elle motive les gouvernements à adopter des quotas d'immigration élevés. Et la chose est possible parce que la fécondité dans les pays pauvres est forte. Les femmes occidentales, féministes, font peu d'enfants. En conséquence, les États occidentaux s'approvisionnent en ressources humaines dans des pays non féministes, là où la fécondité est forte. Voilà la question fondamentale.

    La mauvaise analyse que fait M. Marceau du problème le porte à faire une comparaison odieuse. Il compare l'anglicisation du Québec à l'« invasion des armées allemandes » en France en 1940 !

    Alors qu'il faut plutôt conclure qu'un peuple qui ne se reproduit pas suffisamment n'a pas d'avenir. Et que cette loi naturelle est incontournable.

    • Nicolas Ouimet - Abonné 7 décembre 2020 05 h 06

      Réponse à M. Beaulé.
      Il y a malheureusement plusieurs erreurs dans votre raisonnement. Même si je suis d'accord avec vous en ce qui concerne l'inexactitude de l'exemple allemand qu'a choisi l'auteur. Il s'agit d'une invasion en temps de guerre et, qui plus est, d'une invasion excluant l'idée d'assimilation. Alors que le cas du Québec relève du colonialisme (au point de vue historique) et, de nos jours, de l'impérialisme (canadien et américain). L'exemple de l'auteur n'est donc pas probant.
      Néanmoins, vos arguments ne le sont pas d'avantages. S'il est vrai que la natalité baisse au Québec, elle baisse aussi sur toute la terre. Tous les continents, sauf l'Afrique, sont touchés. Les seuls pays qui ne connaissent pas de baisse importante de la natalité sont situés en Afrique et ils ne représentent même plus la majorité sur le continent ! Sur le sujet, je vous invite à voir les publications de Hans Rosling.
      Contrairement à ce que vous pensez, même dans les familles ou sociétés où les femmes sont officiellement ou culturellement considérées comme des êtres inférieurs à l'homme, comme l'Arabie saoudite, l'Inde (de Modi) ou l'Iran, la fécondité baisse. Cela est plutôt dû à la difficulté économique d'élever des enfants et au faible taux de mortalité de ces derniers (dû aux avancées de la médecine).
      De plus, l'immigration ne peut suffire à remplacer le faible taux de natalité. C'est une superstition largement répandue, mais c'est faux. Je vous conseille sur cette question le livre Le_remède_imaginaire des démographes Marois et Dubreuil ou les travaux du démographe Gilles Paquet. S'il y a immigration massive, c'est pour des raisons humanistes, humanitaires, politiques (assimilationnisme et orgueil multiculturaliste) et parfois économiques (quoique rarement et surtout afin de maintenir un salaire minimum le plus bas possible).

    • Nicolas Ouimet - Abonné 7 décembre 2020 05 h 25

      Concernant l'inutilité de l'état, c'est historiquement faux. L'intervention de l'état à permis de préserver la langue et même de la promouvoir au Québec. En protégeant la culture québécoise, l'état à permis aux citoyens d'être suffisamment sûr d'eux même pour pouvoir s'ouvrir sur le monde sans crainte d'assimilation. Malheureusement, si l'état avait pris en compte les arts, les journaux et magazines, la radio et la télévision. Il n'avait pas vu l'importance que prendrait l'internet. À sa décharge, il ne pouvait savoir que les États-Unis utiliseraient internet comme principal levier pour la promotion de leur culture et de leur impérialisme. Il est toujours temps de s'adapter. Sinon, hé bien, il nous restera toujours la mort ou le racisme (et le replie sur soi). Mais comme le disait feu Pierre Falardeau : « [...] les nations qui choisissent la mort, meurt longtemps et c'est douloureux en crisse » (Conférence sur youtube).
      Je ne suis pas d'accord avec vous sur la conclusion non plus. Il est vrai que du pur point de vue capitaliste, il faudrait toujours plus de populations pour pouvoir maintenir une consommation toujours plus importante. Cependant, du simple point de vue nationaliste, une nation peut sans trop de problèmes alterner des périodes de faste et de croissance avec des périodes de déclin (y compris démographique). Tant que la nation québécoise dispose de son propre territoire (reconnu comme tel) et qu'elle parvient à intégrer les individus qui y immigrent (en nombre suffisant pour éviter que la nation ne soit débordée), il n'y a pas de problèmes pour sa survie sur le long terme.

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 5 décembre 2020 09 h 48

    Une langue d'État

    Seul l'État du Québec nous donne une prise sur notre destin.

    Il faut donc poser le statut du français sur un grand principe en faire une langue d'État.

    L'argumentaire :

    Me Éric Poirier a produit un bilan des 40 ans de la Charte de la langue française, l'étude la plus exhaustive produite à ce jour :

    https://www.septentrion.qc.ca/catalogue/charte-de-la-langue-francaise-la

    Le constat est simple : même si le libellé de la loi 101 en fait une Charte, cela n'a pas empêché l'appareil juridique canadien de la traiter comme une loi ordinaire.

    La solution proposée par Me Poirier, est de poser le statut du français sur un grand principe, sans préciser ce que peut être ce grand principe.

    Or, en faire une langue officielle ou commune ne suffit pas pour poser son statut sur grand principe.

    Il n'y a pas de plus grand principe pour poser le statut d'une langue que d'en faire une langue d'État (à ne pas confondre avec le simple appareil de l'État).

    Une langue d'État se décline selon un protocole à l'intérieur de l'État. Et à l'international, selon un protocole convenu entre États souverains.

    Il faut savoir que le Québec se reconnaît comme un État de jure depuis l'an 2000 :

    Loi sur l'exercice des droits fondamentaux et des prérogatives du peuple québécois et de l'État du Québec

    http://legisquebec.gouv.qc.ca/fr/ShowDoc/cs/E-20.2

    Le statut du français est prévue à l'article 8 : « Le français est la langue officielle du Québec »

    Suffirait de modifier le libellé de cet article pour : le français est la langue d'État du Québec.

    En fait, le français est la langue d'État sur notre territoire depuis notre première constitution de 1663, ce statut n'a jamais été abrogé (Me Christian Néron). Un simple rappelle que la coutume coloniale nous a fait oublier.

    Il serait temps que le Québec se pense comme un État plutôt que comme une province. Et cela commence par se doter d'une langue d'État...

  • Robert Bernier - Abonné 5 décembre 2020 09 h 55

    En espérant

    En espérant que vous serez écouté. Et que nos élites politiques ne craindront pas d'être attaquées de toutes parts et traitées de tous les noms d'oiseaux. Pour comprendre le bien fondé d'une attitude volontariste en ce qui concerne la protection et le développement d'une nation francophone au Québec, il faut essayer de se représenter la situation réciproque dans laquelle ce seraient aux Britanniques qu'on aurait demandé de s'automutiler et d'accepter tout bonnement de revêtir l'habit du conquis: impensable! "Chocking".

  • Alain Roy - Abonné 5 décembre 2020 10 h 18

    "Il faut absolument éviter que la nouvelle loi 101 soit une ligne Maginot."
    Tout à fait d'accord. Mais la nouvelle Loi 101 ne doit pas non plus devenir un limes contre la diversité. La nouvelle mouture de la loi 101 doit donner des outils au législateur pour protéger notre culture, mais elle doit également lui permettre devenir attirante, devenir un atout pour la diversité. Elle doit également encourager les pures-laine à chérir leur langue et à en prendre soin. Et je crois qu'elle doit enfin prévoir un processus civil permettant aux citoyennes et citoyens de la diversité de dénoncer les comportements des abrutis qui les taraudent à cause de leur origine. Le Québec a absolument besoin de la diversité pour survivre, et la meilleure façon de l'intégrer, c'est de l'accueillir à bras ouverts.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 5 décembre 2020 16 h 55

      M.Alain Roy,votre joli mot "Limes"qui signifie un mur du temps des romains comme celui de Trump ou encore ceux d'Israel contre la diversité,

      mais de quelle diversitè s'agit-il ? Celle qui insiste pour étudier dans la langue de leur choix parce que plus facile et moins couteuse ou celle

      pre-universitaire donné dans la langue commune ici le français.Or il m'apparait logique que les CEGEP soient tous francophonesdonc nos

      étudiants pourront parfaire leur français ,leur culture leur histoire etc .aussi élimimeront les insatisfaits qui iront dans le ROC ou les USA.