Il y a 130 ans, Honoré Mercier devait défendre ses choix littéraires…

«Il y a 130 ans, c’était Honoré Mercier (au pouvoir de 1887 à 1891) qui devait défendre ses choix littéraires», écrit l'auteur. Sur la photo, le monument Honoré-Mercier devant l'Assemblée nationale, à Québec.
Photo: Mathieu Nivelles CC / Flickr «Il y a 130 ans, c’était Honoré Mercier (au pouvoir de 1887 à 1891) qui devait défendre ses choix littéraires», écrit l'auteur. Sur la photo, le monument Honoré-Mercier devant l'Assemblée nationale, à Québec.

Ce qu’un premier ministre lit ne fait pas toujours l’affaire de ses commettants. On peut néanmoins s’étonner du fait que les choix de lecture de François Legault, qui ont bien sûr quelque chose d’idéologique (mais pas seulement, on me permettra d’y croire), se retrouvent en première page des journaux. Qu’ils engendrent, aussi, une foire d’empoigne faisant mal aux librairies indépendantes et donnant à Mathieu Bock-Côté le statut de victime sacrifiée sur l’autel du « politiquement correct ». 2020, année d’étonnements. Nous avons certes perdu l’habitude d’assister à des débats politiques ayant pour toile de fond les livres de nos gouvernants, mais ce n’est pas la première fois qu’une liste de lectures de premier ministre vient occuper l’avant-scène politique. Il y a 130 ans, c’était Honoré Mercier (au pouvoir de 1887 à 1891) qui devait défendre ses choix littéraires. Et, comme aujourd’hui, tout a commencé par une nouvelle dans les médias de la province.

Dans l’édition du 15 octobre 1889 du quotidien La Presse, un auteur anonyme s’indigne du choix des achats de livres du gouvernement d’Honoré Mercier. Il faut rappeler qu’à l’époque, il n’existe pas de programme de subventions ou de bourses décernées par des jurys compétents et indépendants : la seule manière de soulager les écrivains de la pauvreté qui les guettait était l’achat de nombreux exemplaires de leurs livres, lesquels étaient alors distribués en prix scolaire, aux parlementaires, dans certains lieux culturels, etc. Il faudra attendre les années 1960 pour que ce régime change véritablement.

Quoi qu’il en soit, l’auteur de l’article — que je devine être le rédacteur du journal, le conservateur Guillaume-Alphonse Nantel — est très fâché : « C’est une bonne idée que d’encourager la littérature nationale : c’est une très vilaine manie que de prodiguer l’argent du public à des auteurs qui ne le sont guère, et pour des œuvres de si peu qu’un libraire n’en voudrait pas charger les tablettes de son arrière-boutique. » Sont-ce des questions idéologiques qui expliquent cette algarade ? Parlons plutôt de politique partisane : à en croire le dénonciateur masqué, les (nationaux-) libéraux de Mercier encourageaient d’autres libéraux qui n’étaient même pas de vrais écrivains.

Le 5 novembre, on peut lire la réplique des libéraux dans le journal (libéral, bien sûr) L’Électeur de Québec, qui deviendra bientôt Le Soleil. On publie la liste des achats de livres du gouvernement. Mais ça ne suffit pas pour arrêter la colère conservatrice, qui ne voit pas grand-chose de « littéraire » dans cette liste. Le 29 janvier 1890, Nantel, qui est aussi le député conservateur de Terrebonne, demande à la Chambre de se saisir de cette question. Il attaque au passage l’achat d’un recueil d’études sur le pays intitulé Le Mémorial canadien (1889), publié à Montréal par le journaliste et écrivain E. B. Biggar. Nantel dit, goguenard : « C’est un volume remarquable : sa reliure est rouge et se déteint : il change de couleurs comme le gouvernement. Il a coûté $2 pièce ; est-ce à titre de commission ? Le gouvernement devrait encourager la littérature et non la spéculation. » Les comptes publics du gouvernement me permettent de préciser l’ampleur de l’achat : 100 exemplaires pour un montant de 200$, ce qui n’est pas rien en cette fin de XIX siècle. Et qui retrouve-t-on parmi les collaborateurs de l’ouvrage ? Le premier ministre lui-même, Honoré Mercier, auteur de « The Province of Quebec ». Le Salon bleu (encore blanc à l’époque) tremblera-t-il ?

Débat en Chambre

À moins que je ne me trompe, François Legault n’a pas eu à débattre, en Chambre, de ses goûts littéraires. Ce n’est pas le cas du premier ministre Mercier : « M. l’Orateur, je déplore l’acrimonie dont ont fait preuve certains députés dans un débat purement littéraire qui devrait participer aux qualités de la poésie et de l’élégance courtoise d’une académie. […] Il [le député de Terrebonne] nous accuse d’avoir acheté des livres inacceptables, d’avoir favorisé nos amis et éliminé les littérateurs qui nous étaient opposés en politique. » Il se produit alors un phénomène étonnant, du moins si on se replace dans notre propre contexte parlementaire : le premier ministre défend lui-même les achats de livres de son gouvernement, et ce, avec une ironie décapante. Et il semble parler en connaissance de cause ! Un seul exemple : « L’abbé Casgrain – Œuvres complètes de Crémazie. Je suppose qu’on ne peut pas acheter cet ouvrage de l’une de nos gloires nationales. Ces ouvrages sont des chefs-d’œuvre. Crémazie est mort sur la terre étrangère, son corps repose dans un petit cimetière, dans une des paroisses les plus humbles et les plus modestes de la Normandie. Une pauvre petite croix de bois, sur laquelle est inscrit le nom de ce grand poète, indique où il repose. Nous avons cru de notre devoir d’acheter les ouvrages de ce littérateur distingué. Ceux qui nous condamnent, ceux-là n’ont pas de cœur. » Tout est dit.

Quelque temps plus tard, Mercier achètera, au nom du gouvernement, la très riche bibliothèque de feu Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, premier premier ministre de la province de Québec. Un conservateur, décédé quelques mois plus tôt. Tout le monde applaudira, en Chambre. Des livres auront enterré d’autres livres.

François Legault ne pourra vraisemblablement pas acheter de bibliothèques d’anciens premiers ministres — je ne crois pas que celles de Jacques Parizeau et de Bernard Landry soient à vendre — pour calmer le jeu. Et on le voit mal s’écrier, comme Mercier, qu’il faille cesser nos luttes fratricides. Ça aurait été beaucoup plus simple de faire comme Duplessis : lire en cachette. Mais il est trop tard pour bien faire.

4 commentaires
  • Christian A. Comeau - Abonné 5 décembre 2020 10 h 11

    Salon bleu

    C'était une époque où la mesquinerie avait sa place en politique, ce qui n'est plus le cas de nos jours...
    Petit détail historique, le Salon bleu était vert, il n'a jamais été blancé

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 décembre 2020 10 h 28

    La pertinence de cette opinion ne saute pas aux yeux

    La prose de M. Jonathan Livernois me laisse froid.

  • Pierre Fortin - Abonné 5 décembre 2020 16 h 20

    Une très mauvaise pub pour les libraires


    Monsieur Livernois,

    Merci pour ce complément d'histoire sur Honoré Mercier, mais j'avoue éprouver du mal à voir où vous voulez en venir. Dès votre premier paragraphe, vous lancez des affirmations qui reposent sur on ne sait trop quoi et qui mènent on ne sait trop où. Mais peut-être suis-je trop bête pour décrypter vos allusions sybillines.

    Ainsi votre truisme en affirmant « Ce qu’un premier ministre lit ne fait pas toujours l’affaire de ses commettants. » Vous en connaissez, vous, des politiques qui réussiraient ce tour de force ? Faudrait-il dorénavant que les choix de lecture de nos politiciens soient soumis à l'approbation de ceux qui leur confient leurs intérêts ?

    Et encore, est-ce bien le choix de livres de M. Legault qui a engendré « une foire d’empoigne faisant mal aux librairies indépendantes » ou si ce n'est pas plutôt la direction de l'Association des libraires du Québec qui s'est plantée dans les grandes largeurs en s'arrogeant l'autorité morale de décréter ce qui est de bon goût en lecture. Éric Simard, son président, n'a eu d'autres choix que de ravaler ses paroles, pensant peut-être à ses prochaines rencontres avec les éditeurs qui publient les livres qui font vivre les libraires, précisément ceux que l'ALQ a le devoir inéluctable de défendre. Il faut connaître le milieu de l'édition au Québec, où rien n'est facile, pour comprendre l'immense bévue de M. Simard. Et il lui faudra du talent pour conserver son poste.

    Quant aux choix de lecture de François Legault qui « ont bien sûr quelque chose d’idéologique [...] », comme vous dites, on trouve ces auteurs : Marie Laberge, Arlette Cousture, David Goudreault, Dany Laferrière, Marie-Christine Chartier, Michel Jean, Denise Bombardier, Mathieu Bock-Côté, Sophie Faucher et Romain Gary. Des idéologues ?

    Monsieur Livernois, pourquoi ne pas y aller tout de go et déclarer franchement que vous contestez à Mathieu Bock-Côté le droit d'exprimer ses idées plutôt que de tourner autour du pot.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 6 décembre 2020 08 h 03

    Deuxième révision - « 2020 (sic), année d’étonnements » (Jonathan Livernois)



    En effet, il est pour le moins étonnant qu'un professeur de littérature débute sa phrase non pas en lettres, mais en chiffres arabes.

    En fait de lecture pour les Fêtes, on songera au « Ramat ».