Réconcilier majorité francophone et diversité

«À quand une déclaration présentant le Québec comme une nation pluraliste, inclusive, qui se veut libre et maître de choisir son avenir?», se demande l'autrice.
Photo: François Pesant Archives Le Devoir «À quand une déclaration présentant le Québec comme une nation pluraliste, inclusive, qui se veut libre et maître de choisir son avenir?», se demande l'autrice.

Après le mea culpa réclamé, à juste titre, à l’Association des libraires du Québec et la remise sur les médias sociaux de la liste de livres suggérés par François Legault, je voudrais que l’intérêt maintenant se porte sur le message même du premier ministre dans ses commentaires approfondis sur un seul livre, soit l’essai  L’empire du politiquement correct de Mathieu Bock-Côté. En cette période de crise sanitaire qui retient généralement toute l’attention, une telle déclaration mérite que l’on cherche à déchiffrer quel projet politique s’en dégage. Je la cite : « […] pendant longtemps au Québec, on a eu les fédéralistes et les souverainistes, et là, on a vraiment ceux qui sont pour la diversité et le multiculturalisme et ceux qui défendent le nationalisme en disant que les francophones québécois sont une minorité en Amérique du Nord ».

Premier constat : la souveraineté nationale, porteuse d’émancipation du carcan fédéraliste et de son coup de force constitutionnel de 1982, est dorénavant portée aux abonnés absents. Il en serait de même pour d’éventuelles réformes constitutionnelles souvent souhaitées par des fédéralistes québécois. Je comprends qu’il s’agit pour le premier ministre d’une tentative de distanciation autonomiste, mais je rappelle que l’absence de choix est un choix, en l’occurrence celui du régime fédéral en vigueur. À défaut de vivre à l’abri de ce non-choix, plusieurs questions continuent à se poser, dont : que fait-on de l’emprise de la Charte canadienne des droits, notamment du multiculturalisme institutionnel et de l’interprétation que les tribunaux en font tous les jours, et du mot « nation », qui se prononce et s’écrit au singulier à l’ouest de la rivière Outaouais, avec comme seule référence la nation canadienne ? À cet égard, l’allégeance réclamée aux nouveaux arrivants est bien à la nation canadienne et à sa Constitution.

Une division improductive

Deuxième constat : le repli sur l’horizon provincial mettrait au jour, cette fois au sein même de la nation québécoise, une division intestine entre une majorité francophone mobilisée pour sa survie et les autres, favorables à la diversité, qui y seraient opposés. Il y a d’ailleurs dans ces propos un rapprochement entre « la diversité et le multiculturalisme » qui n’a pas lieu d’être. Le multiculturalisme canadien est conçu pour annihiler l’existence historique de la majorité francophone et pour nier son droit de faire prévaloir une culture commune au sein de la nation québécoise. La diversité est un attribut du pluralisme, composante de toute société démocratique. Il n’y a aucun profit à cultiver la division entre ceux qui sont pour la diversité et « ceux qui défendent le nationalisme ». C’est là une division improductive qui fait diversion, qu’il faut s’employer à combler et surtout ne pas accentuer, alors que l’enjeu pour les sociétés modernes, et de manière encore plus névralgique pour le Québec, est d’affirmer leur majorité historique et d’y accueillir la diversité ethoculturelle.

À moins, évidemment, de vouloir abandonner le modèle d’interculturalisme qui fait la spécificité du Québec dans la recherche exigeante de conciliation d’une culture commune et de la diversité culturelle. Si ce n’est à ce modèle qu’adhère le premier ministre lorsqu’il est question d’identité québécoise, alors à quel autre ? À quand une déclaration présentant le Québec comme une nation pluraliste, inclusive, qui se veut libre et maître de choisir son avenir  ?

11 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 5 décembre 2020 00 h 51

    La pluralité ne veut pas dire embrasser l'obscurantisme et la misogynie..

    Le Québec a toujours était une nation pluraliste et inclusive.
    L'ouverture à la pluralité ne veut pas dire embrasser l'obscurantisme et la misogynie, madame Harel.
    Si l'on ne peut pas aller marcher en portant des shorts dans les rues de l'Arabie saoudite ou de l'Iran, je ne comprends pas pourquoi ceux et celles qui viennent vivre ici avec nous ne se comportent pas avec les valeurs de la société d'accueil.
    Une société pluraliste doit vivre dans le 21e siècle. Le retour au 7e siècle n'est pas une option valable. La démocratie signifie la séparation entre l'Église et l'État dans la loi et dans l'apparence.

  • Jean-François Trottier - Abonné 5 décembre 2020 08 h 42

    Repli ou arrêt et constat?

    Mme Harel, vous parlez de repli sur l'horizon provincial, Repli? Je doute.

    Vous usez du terme "officiel" d'interculturalisme, un calque sémantique du multiculturalisme destiné à s'en différencier. Là, je ne doute plus. Ce terme est broche-à-foin. Il ne réussit qu'à exprimer le fait patent que les Québécois sont et restent un peuple de colonisés. Remarquez, puisque c'est vrai, ce n'est pas forcément un tort. Mais il y a plus vrai que ce vrai.

    La qualité qui ressort le plus de ce drôle de peuple n'est pas l'inter-machin-truc mais l'esprit consensuel. Parler pour convenir d'un désaccord "d'entente" est dans mes veines, et je le ressens partout mais malheureusement de moins en moins averc l'apport anglo-saxon, de plus en plus fort et moral, qui passe par la géhenne des détestations et des accusations, des damnations éternelles et des "prey the lord", que ce "lord" soit tonton Karl ou tonton Doņald, deux vieux épouvantails dont on pourrait se passer merci.

    Je crois que le constat que, oui, la nation québécoise est colonisée et l'est de plus en plus, et que non, le racisme candian n'est pas mort, loin de là, est nécessaire. On doit maintenant assumer ce que nous souhaitions changer il y a trop longtemps.
    Nous avons refusé de nous assumer pour ce que nous voulons (enfin, selon moi ce "refus" est un vol pur et simple, mais le résultat reste le même), alors acceptons ce que nous sommes dans le carcan actuel. Pas le choix, pour le moment en tout cas.

    C'est un beau temps pour établir des constats avant de repartir. Les déchirements identitaires de la droite intransigeante et la haut morale tout aussi identitaire de la "gauche à gauche" sont nuisibles pour une nation qui connait très bien son identité, merci, mais ne sait plus comment la faire valoir et vogue entre deux eaux.

    Un retour à l'esprit de consensus doit se faire jour, maintenant. Que de vrais États Généraux s'ouvrent, il est temps.

  • Denis Drapeau - Abonné 5 décembre 2020 09 h 22

    Nationalisme bashing ?

    M. Legault exprimait une généralité et, que vous le vouliez ou non, il est vrai qu’en générale ceux qui chantent les vertus de la diversité le font sur l’air du multiculturalisme canadien pour qui la société d’accueil à toute la responsabilité de leur intégration. Ce qui ne veut pas dire que les nationalistes soient contre le «pluralisme et l’exclusivité» mais ils en ont une autre conception à responsabilités partagés.

    Quant au sacro-saint «modèle d’interculturalisme» dont vous nous causez, force est de constater que si on en parle autant en terme de problématique c'est peut-être qu’il n’a pas livré la marchandise; à Montréal à tout le moins.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 décembre 2020 09 h 22

      Oui, c'est du nationalisme bashing M. Drapeau. Qui prend pays, prend culture et langue de la société d’accueil. Point à la ligne.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 5 décembre 2020 09 h 56

    « est dorénavant portée aux abonnés absents » ?

    Je ne saisis pas.

  • Pierre Desautels - Abonné 5 décembre 2020 10 h 34

    Brillante analyse.


    Madame Harel, par cette analyse, reprend la pensée de Gérald Godin, qui ne voyait pas de contradiction entre la diversité et un sain nationalisme, bien au contraire. Cette expression de la pensée de Gérad Godin est toujours d'actualité, et offre une perspective aux indépendantistes qui désirent rassembler, plutôt que de se replier sur soi, qui serait contre-productif. Cette approche est aussi la meilleure arme pour contrer le multiculturalisme imposé par le fédéral.

    • Nadia Alexan - Abonnée 5 décembre 2020 15 h 28

      À monsieur Pierre Desautels: le problème réside dans les valeurs. Il faut avoir des valeurs communes pour qu'une société pluraliste fonctionne.

    • Pierre Desautels - Abonné 6 décembre 2020 07 h 48


      @ Nadia Alexan

      Ces valeurs communes existent déjà, et plus qu'on pense, au Québec. L'ouverture à l'autre, ça doit venir des deux côtés. Gérald Godin en a fait l'expérience, avec de bons résultats.