Les ressorts de la censure

«Ce déni de la censure est aujourd’hui devenu un lieu commun des bien-pensants», écrit Patrick Moreau.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Ce déni de la censure est aujourd’hui devenu un lieu commun des bien-pensants», écrit Patrick Moreau.

Patrick Moreau est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste.

Cette affaire de la liste de lectures proposée par François Legault, supprimée puis rétablie sur le site de l’Association des libraires du Québec est, une fois de plus, un symptôme évident du climat de censure dans lequel nous vivons désormais. Il a suffi que « quelques centaines de personnes » émettent des critiques à l’égard du premier ministre ou de ses choix pour que la direction de l’ALQ décide de retirer cette liste de son site, « pour essayer de calmer le jeu, pour faire une espèce de compromis ». Il est clair que si l’on ose ainsi censurer le premier ministre du Québec, nul n’est plus à l’abri de ces nouveaux disciples du père Sagehomme qui surveillent nos lectures, cultivent l’intolérance et nerêvent que de réduire au silence tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Cette affaire permet aussi d’éclairer les ressorts d’une censure à laquelle tous les défenseurs de la liberté d’expression doivent non seulement prêter attention, mais s’opposer fermement.

Cette réaction de l’ALQ révèle d’abord une hypersensibilité à la critique de la part de cette association, hypersensibilité que partagent Radio-Canada (combien de « critiques » celle-ci a-t-elle reçues avant de retirer de son site Web un épisode de La petite vie ?), nos universités (à Ottawa, la plainte d’une unique étudiante a suffi à justifier la suspension temporaire d’une enseignante) et apparemment tous les organismes publics, semi-publics, voire privés. Il convient donc de s’interroger sur cette sensibilité exacerbée, sur cette peur panique provoquée par le plus petit risque de scandale. À n’en pas douter, celle-ci a à voir avec un clientélisme qui a pour conséquence principale de surévaluer les questions liées à l’image de marque, tout en faisant perdre de vue des principes auxquels on déroge si aisément.

Ajoutons que cette crainte de ternir leur image entraîne de la part de ces compagnies ou de ces institutions une myopie qui leur fait accorder une importance démesurée à quelques excités qui s’énervent sur les réseaux sociaux. Il faudrait relativiser ces vagues d’indignation qui déferlent périodiquement sur le Net et qui ne sont que des feux de paille qu’il serait sans doute plus sage d’ignorer. D’autant plus que leur céder ne fait qu’encourager ces militants du clavier qui se grisent de leurs succès répétés.

L’idée d’ailleurs que cette censure représentait, selon le mot d’Éric Simard (président de l’ALQ), un « compromis » a quelque chose de choquant. Entre ces « quelques centaines » d’apprentis censeurs et le premier ministre élu du Québec, choisir cette poignée d’intolérants n’avait rien d’un « compromis ». On pourrait plutôt estimer un tel choix terriblement tendancieux.

On prendra donc les excuses des uns et des autres avec un grain de sel. Bien des décideurs semblent en fait avoir pris le pli et considérer désormais la censure d’un mot, d’un livre, d’un film, etc. comme quelque chose de parfaitement banal, à propos de quoi il est inutile de réfléchir, de consulter. Ce peu de respect pour la liberté d’expression, cette inquiétante absence de conscience démocratique de la part de gestionnaires dans les domaines de la culture et de l’éducation ont de quoi faire frémir même les esprits les plus rassis.

Évidemment, comme chaque fois, on nous assure, à grand renfort de protestations, qu’en aucun cas il ne s’agit de censure ! Selon Éric Simard, il n’y a « pas eu de censure » puisque, si la liste des lectures de M. Legault a été retirée temporairement du site de l’ALQ, la vidéo où il s’exprimait est, elle, « toujours demeurée en ligne ». Jonathan Livernois, professeur de littérature à l’Université Laval, renchérit en affirmant que toute cette affaire a pour inconvénient majeur d’accréditer la thèse « des gens qui, comme M. Bock-Côté, voient partout des nouveaux censeurs ou des inquisiteurs qui mettraient des choses à l’index ».

Ce déni de la censure est aujourd’hui devenu un lieu commun des bien-pensants. On nous dit que la censure n’existe pas au Canada parce que les lois n’interdisent pas les journaux, que la police ne perquisitionne pas les imprimeries, etc. C’est ignorer le fait que la censure ne se donne jamais pour telle. Dans les années 1950-1960, le père Sagehomme, qui vulgarisait l’Index pour les parents et les maisons d’enseignement, ne prétendait pas lui non plus au titre de censeur, mais soutenait protéger la vertu des enfants.

Cela n’empêche pas cette censure d’aujourd’hui d’être au moins aussiefficace que celle d’autrefois. En fait, on pourrait même dire que, malgré leur très faible représentativité, les censeurs gagnent à tout coup. Malheureusement. Car, à l’avenir, quel professeur d’université se risquera à utiliser en classe tel ou tel mot controversé ? Quel réalisateur d’émission d’humour songera même à aborder certains sujets délicats ?Et quel responsable de l’ALQ osera demain solliciter, pour qu’elle fasse connaître ses lectures, une personnalité qui ne sera pas dûment estampillée « politiquement correcte » ?

Oh, bien sûr, se défendra-t-il, il ne s’agira nullement de censure ! Seulement de la volonté parfaitement raisonnable d’« éviter les remous ».

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