Catastrophe annoncée en éducation

«Au-delà des déclarations de principes, les établissements scolaires doivent prendre des mesures sérieuses pour contrer ce fléau qu’est le plagiat, notamment en s’équipant d’outils de détection au lieu de laisser cette charge morale et physique uniquement aux enseignants», écrit l'autrice.
Photo: Getty Images / iStockphoto «Au-delà des déclarations de principes, les établissements scolaires doivent prendre des mesures sérieuses pour contrer ce fléau qu’est le plagiat, notamment en s’équipant d’outils de détection au lieu de laisser cette charge morale et physique uniquement aux enseignants», écrit l'autrice.

Chargée de cours de français pour les non-francophones dans une université montréalaise, je ressens un malaise croissant devant la façon dont les technologies transforment mon enseignement, mais, surtout, nuisent à l’apprentissage de certains de mes étudiants tout en facilitant un glissement vers le plagiat. Et c’est encore plus évident depuis que je dois enseigner à distance.

Avec l’enseignement à distance, le plagiat, dont on crie haut et fort qu’il est inacceptable, a pris de l’ampleur au point où nous faisons signer aux étudiants des engagements sur l’honneur. Mais le plagiat est déjà érigé en système ; les responsables pédagogiques mettent en garde le corps enseignant et proposent des formations pour le dépister.

Nous sommes invités à apporter les cas que nous repérons — la pointe de l’iceberg — devant un comité qui sanctionnera le délit. Pourtant, un étudiant de mon programme ayant reconnu avoir plagié lors de l’examen final s’est senti à l’aise de réclamer une deuxième chance à son enseignante même après la sanction (un zéro). Une de mes étudiantes, qui a pourtant réussi un cours universitaire de philosophie, s’est avérée incapable d’écrire un texte argumentatif sur des idées amplement discutées en classe ; sanctionnée pour plagiat, elle réclame une réévaluation de sa note. Faut-il y voir des attentes d’accommodement que favoriserait la tendance clientéliste des universités ?

S’il n’y a pas de réelle politique institutionnelle, ou, encore, si les sanctions sont appliquées à la pièce — un zéro seulement pour le travail en question —, du point de vue de l’étudiant, il peut valoir la peine de se risquer. De plus, le règlement des cas à distance, par échange de courriels, banalise encore davantage le phénomène.

De toute évidence, le message sur la gravité de ce geste moralement inacceptable ne passe pas. Deux obstacles majeurs l’expliquent : la détresse linguistique que vivent de nombreux étudiants et le fait qu’Internet et les technologies facilitent une confusion quant à la notion de plagiat, ce qui peut avoir un effet inductif.

Détresse linguistique

La détresse linguistique de certains étudiants allophones — ou francophones — naît du fait qu’ils sont censés, en un nombre donné de trimestres et de cours, « maîtriser » la langue française pour pouvoir poursuivre des études universitaires ou entrer sur le marché du travail. Or, en fonction de la langue d’origine, de la formation, des conditions sociales, etc., tous ne parviennent pas à être à l’aise en français et non seulement à maîtriser les normes linguistiques, mais aussi à saisir les codes sociaux dans les délais impartis. Lorsqu’on ne suit pas le rythme et qu’on est pris à la gorge, la tentation de plagier peut l’emporter, surtout si cette notion de plagiat n’a pas le même poids dans la culture d’origine. Le camouflage qu’il faut ensuite maintenir cause un stress supplémentaire et installe une relation d’insécurité permanente face à la langue.

Les technologies, avec leurs correcteurs automatiques et leurs outils d’« aide à la rédaction » intégrés, facilitent ce camouflage. Pourquoi se casser la tête lorsqu’un programme vous suggère des mots et corrige vos erreurs de grammaire ? Du mot fourni à la phrase copiée, beaucoup d’étudiants franchissent allègrement le pas, souvent sans avoir l’impression de plagier. Lorsqu’il s’agit de tricher, le Web offre plusieurs méthodes indétectables : écrire son texte dans Google Traduction puis copier la version française ne laisse aucune trace ; piger des phrases correspondant au sujet du travail écrit en changeant des mots fonctionne aussi. Plusieurs enseignants disent ne pas vouloir se transformer en policiers ou chercher à savoir « avec quels outils » l’étudiant a produit son texte. Certes, il existe des logiciels de détection du plagiat… mais ils ont un coût.

Au-delà des déclarations de principes, les établissements scolaires doivent prendre des mesures sérieuses pour contrer ce fléau qu’est le plagiat, notamment en s’équipant d’outils de détection au lieu de laisser cette charge morale et physique uniquement aux enseignants. Mais cela ne réglera pas le problème de fond. Il est urgent de mener une réflexion sur le rôle des technologies dans la relation des étudiants à la langue et aux textes, que l’enseignement soit donné à distance ou non, et ce, dans toutes les langues et tous les domaines d’études. Au-delà même du plagiat, c’est la capacité à former une pensée critique qui est en jeu.

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