Apprendre des autres pour mieux protéger le patrimoine québécois

«C'est en se dotant d’une Commission de la capitale nationale à l’exemple de celle d’Ottawa que la ville de Québec a pu réaliser sa formidable promenade Samuel-De Champlain», écrit l'auteur.
Photo: Gilbert Bochenek CC «C'est en se dotant d’une Commission de la capitale nationale à l’exemple de celle d’Ottawa que la ville de Québec a pu réaliser sa formidable promenade Samuel-De Champlain», écrit l'auteur.

Dans un article paru en première page du Devoir du vendredi 27 novembre l’ancien sénateur Serge Joyal n’accorde guère de potentiel au projet de loi sur le patrimoine de la ministre Nathalie Roy. Selon lui, en confiant aux municipalités régionales de comté (MRC) « le rôle de chien de garde », ce projet ne fera que multiplier les procédures sans fournir de résultats. Je suis d’accord avec lui, car le problème de base s’avère que les Québécois francophones sont, malheureusement, peu sensibles au patrimoine.

J’ai eu le privilège de représenter le Québec à la Commission des lieux et monuments historique du Canada pendant seize ans (1995–2011). Ce que j’ai appris de plus fondamental en visitant toutes les provinces, le Yukon et les Territoires du Nord-Ouest et en échangeant avec leurs représentants, c’est que le Québec constitue la province la plus riche sur le plan patrimonial de tout le pays mais, pour sa sauvegarde et sa mise en valeur, il n’est même pas à la hauteur de celle de l’Île-du-Prince-Édouard.

Il faut reconnaître que les citoyens d’origine anglo-saxonne ont une approche instinctive à la sauvegarde et à la mise en valeur du patrimoine naturel et bâti et ont su déployer des moyens pour y parvenir. Je m’en suis bien rendu compte en résidant pour la poursuite de mes études universitaires trois ans en Grande-Bretagne, à Édimbourg et à Londres plus précisément. Comme ce type de citoyens anglophones sont présents au Québec, surtout à Montréal, est-ce qu’on ne pourrait pas apprendre d’eux ?

Potentiel anéanti

Pour ne pendre qu’un seul exemple, si l’Université de Montréal s’était inspirée de la façon dont l’Université McGill conserve comme biens publics certains édifices patrimoniaux, la saga reliée à la conservation de l’ancienne Maison mère des Sœurs des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie n’aurait pas entaché sa réputation ni celle des Amis de la montagne et d’Héritage Montréal. Car elle aurait pu louer le pavillon 1420, boulevard Mont-Royal par bail emphytéotique à une entreprise pour que l’immeuble soit recyclé en complexe résidentiel visant à y loger des étudiants et des professeurs de passage, recyclage d’autant plus souhaitable que l’édifice s’y prêtait fort bien sur le plan architectural et qu’il existe de grands besoins sur le campus à ce niveau. En plus d’assurer l’accès au public à la remarquable chapelle du couvent, l’Université aurait ainsi encaissé des rentes annuelles en bénéficiant des avantages d’avoir un tel équipement situé à quelques minutes de marche d’une station de métro et du REM, et cela tout en contribuant à la préservation et à la mise en valeur patrimoniale de l’arrondissement historique et naturel du Mont-Royal, voire à l’acceptation potentielle de sa candidature à la liste indicative des sites du patrimoine mondial de l’UNESCO. En vendant ce pavillon au privé, à perte au surplus, l’UdeM a anéanti tout ce potentiel.

Il y a eu heureusement certains progrès dans le bon sens. Ainsi, c’est en se dotant d’une Commission de la capitale nationale à l’exemple de celle d’Ottawa que la ville de Québec a pu réaliser sa formidable promenade Samuel-De Champlain. Et il est urgent de continuer d’agir dans ce sens, en investissant surtout dans le domaine de l’éducation au niveau scolaire et collégial de façon à mettre en évidence l’apport de l’histoire et de la culture au patrimoine naturel et construit. Ainsi, les élèves pourraient apprendre que c’est grâce à l’adhésion au patrimoine de citoyens d’origine anglo-saxonne que le tissu urbain montréalais développé par les francophones a pu être enrichi, du parc du Mont-Royal, des grands cimetières qui lui sont adjacents, de nombreux squares et d’autres biens patrimoniaux propres à leur culture, contribuant graduellement à créer une ville qui est devenue unique en son genre en Amérique du Nord.

7 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 2 décembre 2020 04 h 15

    À Québec, regarder le fleuve sans y toucher

    Cet excellent M. Marsan aurait intérêt à y regarder de plus près quant à la nature fondamentale de ce type de «promenades littorales» avant de trop s’épancher sur celle aménagée à Québec à coups de centaines de millions de dollars. Comme l'a constaté le maire de Québec Régis Labeaume: «On peut admirer le fleuve avec la Promenade Samuel de Champlain, la future Place des Canotiers. Mais le fleuve, est-ce qu’on en jouit? La réponse est non.» (18 décembre 2015) – Le maire Labeaume a raison et personne n’a relevé jusqu’à présent ce remarquable aveu. Comme naguère dans la transformation en «American Waterfront» de la façade historique du Vieux-Québec, la petite poignée de responsables gardent le silence: on ne veut pas mettre en danger de prochains contrats. Tout simplement, on multiplie les «phases» de réalisation de l'ensemble et le tour est joué.

    Qu’est-ce qu’une promenade littorale?
    http://www.mgm.fr/PUB/Mappemonde/M193/PROMENAD.pdf

    Les Québécois et le fleuve à Québec:
    http://gensdebaignade.org/documents/Quebecois_fleu

    Deux rives, deux villes, deux mondes:
    https://archives.bape.gouv.qc.ca/sections/mandats/promenade_champlain_phase3/documents/DM15.pdf

    Détérioration du front fluvial historique de Québec:
    LeonceNaud-memoire.pdf (gouv.qc.ca)

  • Jean-Marc Vaillancourt - Abonné 2 décembre 2020 06 h 12

    Patrimoine

    Magnifique : quel belle envolé d'idées de solutions pour préserver et faire apprécier la beauté du Québec.
    Oui il faut apprendre, il faut sortir et aller voir les anglais, les ilaĺiens... le monde pour connaître et réaliser que oui nous nous sommes fait conquérir mais pas par des deux de pique.
    Il faut en revenir et se prendre en main.
    Merci au Journal Le Devoir à messieurs Marsan et Joyal de continuer à semer; la récolte se fait sentir car il y en a qui achète ces belles bâtisses seulement pour quelles ne soient pas détruites.
    Merci.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 2 décembre 2020 07 h 43

    Sauver le Patrimoine se fait aussi en France, là où le secours des anglais est quasi inexistant, sauf celui d'acheter des châteaux à bon prix!

    Auparavant, le titre du commentaire était surtout avant la pandémie et que le Brexit ait modifié les relations entre les deux nations. L'afflux des touristes en France en temps normal est bien connu, elle qui a un patrimoine riche. diversifié à la grandeur du pays. Ici aussi, au Québec, il n'y a pas que la capitale Québec et la métropole Montréal qui doivent protéger leur patrimoine chargé d'histoire. Et là on arrive aux moeurs distintcs entre ce qui se fait en Europe et au Québec. Là-bas, il existe de nombreuses sociétés à but non lucratif qui veillent à la protection du patrimoine local et participent à la réfection des bâtiments quand c'est nécessaire. Ces mêmes sociétés (disons académiques) publient chaque année un bulletin propre à un département, relatant par exemple des faits rqui méritent d'être connus par les citoyens. Tout est fait bénévolement avec des rencontres mensuelles par exemple où de chercheurs ou des spécialistes sont invités. Pour être efficaces, ces sociétés pourraient ête implantées ici dans chaque MRC ou un organisme semblable. Comme il est indiqué dans le texte il n'est pas possible de le faire à l'échelle des municipalités qui n'ont ni les moyens, ni les compétences pour le faire. L'initiative de faire de telles sociétés requiert de l'énergie, de la volonté et d'avoir de bonnes connaissances sur l'architecture des bâtments construits. En France, il n'est pas rare de voir des habitants collaborant à des travaux et comme guides pour les touristes! Le chemin de Compostelle fut et demeure un projet formidable pour ceux qui aiment la nature et les bâtiments ancens. Évidemment, là-bas, l'Histoire est une préoccupation nationale,et ici, au Québec, l'enseignement de celle-ci n'apparaît pas comme une connaissance utile! Nos gouvernements ne sont pas intéressés à investir dans un tel projet, peut-être à l'image des citoyens dont la culture générale péréclite chaque jour!

  • Pierre Rousseau - Abonné 2 décembre 2020 09 h 07

    Effectivement...

    J'ai vécu plusieurs années au Canada anglais et c'est remarquable de voir comment on veut protéger le patrimoine bâti qui a... 75 ans ! Démolir ces bâtiments constitue l'anathème alors qu'ici au Québec nous avons la chance d'avoir un patrimoine de quatre siècles. Malheureusement, on semble l'ignorer et on regarde passivement la destruction de maisons anciennes qui représentaient des icônes d'architecture du pays. Heureusement que nous avons eu la restauration de la Place royale à Québec dans les années 1970 sinon cela serait perdu à jamais.

    Veut-on encore donner raison à Lord Durham qui écrivait que nous étions un peuple sans histoire ? Veut-on remplacer le « Je me souviens » de nos plaques d'immatriculation par « J'ai oublié » ?

  • Marc Pelletier - Abonné 2 décembre 2020 12 h 46

    Merci M. Jean-Claude Marsan

    Merci de nous éclairer avec votre compétence !

    Lorsque vous dites : "... les québécois sont, malheureusement, peu sensibles au patrimoine ", je suis totalement en accord avec vous .

    Heureusement, il y a des exceptions qui méritent d'être soulignées : tous ceux et celles qui ont visité le manoir et son moulin banal de la Seigneurie, à St-Roch des Aulnaies, sont en mesure d'en témoigner.

    Toutefois, l'histoire et le français enseignés dans nos écoles ne jouent pas le rôle escompté pour développer l'intérêt et la fierté en regard de ces deux éléments essentiels à notre survie comme peuple. Sans racines, une plante s'étiole très rapidement.

    Pour leur part plusieurs villes, petites ou grandes, qui veulent prendre de l'expansion, préfèrent détruire ce qu'elles considèrent comme des " vieilleries " pour y arriver. C'est honteux !

    Le gouvernement du Québec pourra-il protéger seul le patrimoine si la grande majorité des québéçois francophones n'y voit aucun intérêt ?

    Où se situe la fierté des soi-disants " fiers québéçois " ?