L’humanité des patients, cette réalité oubliée

«La population âgée est diverse, et le sort de ces patients l’est tout autant», écrit l'auteur.
Photo: Jean-Francois Badias Associated Press «La population âgée est diverse, et le sort de ces patients l’est tout autant», écrit l'auteur.

Au printemps dernier, mon bref passage comme médecin auprès des personnes âgées institutionnalisées m’a beaucoup ébranlé. En effet, les mesures de santé publique mises en place pour combattre l’épidémie de COVID-19 ont anéanti le libre choix fondamental dont dispose habituellement le patient concernant sa santé et les soins qu’on lui dispense, un principe qui est au cœur de la pratique du médecin. Celui-ci peut, par exemple, proposer des investigations cliniques, des traitements ou des changements d’habitudes de vie, mais chacun reste libre, après discussion, de s’y plier ou non. […]

La pandémie a bousculé ce paradigme en donnant à la santé publique priorité sur celle des individus. En cherchant à limiter la propagation de la COVID-19 pour éviter la surcharge du système de soins, des consignes ont été imposées à juste titre, mais non sans entraîner de graves conséquences pour certaines populations, en particulier les personnes âgées institutionnalisées. Celles-ci n’étaient pas des vecteurs du virus, mais bien des victimes, et les confiner aveuglément revenait à les punir soit d’avoir été contaminées, soit de risquer de l’être.

Isolement insupportable

Or, l’isolement, tenable et nécessaire pour une population autonome, est vite devenu insupportable, voire inhumain pour des personnes âgées agglomérées dans des résidences et des « hôpitaux de longue durée », ces lieux souvent pensés pour nous épargner des soucis davantage que pour leur propre bien-être.

C’est bien cette situation qui m’a le plus troublé durant mon passage dans les « unités COVID » de ces établissements. S’y trouvaient confinées, d’un côté, les vieilles gens, déments ou non, atteints du virus souvent contracté d’un membre du personnel soignant affable et asymptomatique, et, de l’autre, ceux qui ne l’avaient pas encore contracté ! Il semblait aller de soi que nous — l’État, le gouvernement, la société — devions coûte que coûte limiter les décès, sans autre considération. Paradoxalement, cette absence de nuance effaçait l’humanité de patients considérés comme un stock humain à traiter.

Il ne s’agissait plus de personnes qui auraient pu être nos parents, nos éducateurs, nos aïeux, mais d’une charge à qui on ne demandait plus son avis, surtout pas au sujet de sa propre destinée. Victimes de l’infection, on les séquestrait loin de leur milieu de vie et de leur famille, comme si on les punissait de s’être laissé infecter ; et ceux et celles encore sains, on les isolait quand même ! Combien auraient préféré une mort par la COVID-19 en échange de chaleur humaine et de quelques mois de vivotement en moins ? Car on peut supposer que la personne âgée donne une valeur différente à la vie qui lui reste et qu’elle considère parfois la mort comme un ami plutôt que comme un fléau — sagesse ultime dans une société aveugle à sa finitude.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte à paraître dans la revue Relations, hiver 2020-2021, no 811.

Si les capacités cognitives et physiques des personnes peuvent être altérées, leur humanité, elle, ne l’est pas. Ainsi, les traiter uniquement comme des « bénéficiaires de soins », c’est les dépouiller de leur ultime dignité humaine qui nous commande de les écouter et de nous mettre à leur place. Choisirions-nous la vie à tout coût/coup ? Accepterions-nous d’être médicalisés et institutionnalisés sans autre but que de durer, ou ne préférerions-nous pas plutôt compromettre quelques mois ou années de vie pour faire partie intégrante de la communauté humaine ?

La population âgée est diverse, et le sort de ces patients l’est tout autant. Je me rappelle cette belle vieille dame de 95 ans, radieuse, quoique grabataire, survivante de l’Holocauste, qui me décrivait sa vie en Allemagne ; elle voulait absolument vivre et subir toutes les interventions possibles pour y arriver. Ou cette autre de 90 ans qui refusait l’indignité de la promiscuité forcée en institution et qui avait décidé de jeûner jusqu’à sa mort. Ou encore cette femme, dans un coin de la salle, perdue parmi tous les autres, qui est décédée seule et sans famille.

Pour toutes ces personnes uniques, déjà « séquestrées » en temps normal, le choix de leur destin est leur ultime bastion d’humanité, et la mort, l’ultime aboutissement qu’on ne doit ni rater ni faire rater.

Une marchandise

Notre société de consommation a tendance à considérer la vie comme une marchandise précieuse jusqu’à ce que le « matériel » ne réponde plus aux attentes et qu’on le mette au rebut à l’heure choisie. Elle est prodigue pour les soins et les médicaments de pointe coûteux procurant parfois des bénéfices illusoires, mais elle est pingre pour aider d’autres grands malades à achever leur séjour chez eux, en famille. La vie, conçue comme un bien de consommation, est devenue un but en soi. La mort ne cadre donc pas avec ces valeurs mercantiles. Elle paraît sans utilité, sans but ; elle est, en d’autres mots, insensée.

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com.

7 commentaires
  • Simon Grenier - Abonné 1 décembre 2020 06 h 06

    Il faut avoir travaillé dans le milieu de la santé pour faire le constat suivant, très, très, très évident: les médecins traitent, les infirmières (préposés, autres soignants, ...) soignent. Sauf exception, ces dernières perçoivent et font preuve de toute l'humanité requise pour s'occuper de personnes vulnérables, malgré des environnements de travail hostiles et un encadrement qui n'offre justement aucun "cadre" - sinon que des mesures disciplinaires lorsque les travailleurs sont brisés et "à terre", pandémie ou pas. Dans le cas des membres du corps médical... disons "pas du tout", pour être généreux.

    C'est très gentil de pondre un joli boniment pour dénoncer la marchandisation-slash-industrialisation de la Santé au Québec - pourtant un domaine entièrement "socialisé" - mais il est difficile de prendre ce genre de critique au sérieux lorsqu'elle vient d'un travailleur dont les représentants ne cessent de forcer la mise en place de mesures visant expressément cela: l'augmentation des revenus des médecins à mesure que ceux-ci "botchent", "en passent le plus possible, de préférence les plus faciles" et "dompent" une grosse partie de leurs responsabilités (rémunérées) sur l'étage professionnel inférieur - et ce, depuis absolument toujours. La crédibilité n'y est plus.

    De surcroît, la simple notion de supervision ou de vérification du travail accompli - ce qui existe dans tous les domaines - est systématiquement accompagnée d'une levée de bouclier sauvage et dramatique. Et bien sûr, l'idée qu'il faut amputer Saint-Pierre pour pelleter toujours plus d'argent à Saint-Paul est une hérésie qu'il faut combattre à coups de campagnes publicitaires, avec l'aval d'un ordre professionnel mononque, ouvertement sexiste et farouchement enraciné dans les années "Mad Men". Bravo pour cet énième évitement de l'éléphant dans la pièce: aux Jeux de la mauvaise foi, les "professionnels" de la médecine seront toujours invaincus.

    Ben oui, encore la même tite chanson. Comment ça, donc?

  • Françoise Labelle - Abonnée 1 décembre 2020 06 h 30

    La dignité des autres

    «Notre société de consommation a tendance à considérer la vie comme une marchandise précieuse»
    Précisons la vie humaine, sans dignité autre que les promesses de plaisir et de célébrité qui ne viendront jamais. La vie devient précieuse quand il s’agit de vendre un médicament ou le confort d’une retraite. La mort n'est pas bienvenue.
    Dans le rétroviseur, il fallait mettre le personnel en quarantaine stricte sans changement de département. Mais pour cela, il fallait des tests et du personnel pour prendre la relève. Comme d'habitude, au Québec, on a plutôt investi dans le béton. Une fois les patients infectés, peut-on les mettre en contact les uns avec les autres? Il faut penser à des moyens pour alléger l'isolement en temps de pandémie. Quand celle-ci sera réglée, on aura bien le temps d’y penser.
    La vie à tout prix? J'ai aussi entendu l'idée inverse: on accélérerait la mort pour dégager des lits en surdosant les calmants. Il est difficile de décider de la dignité d'une autre personne. Une personne âgée peut vivre les meilleurs instants de sa vie.

  • Michel Lebel - Abonné 1 décembre 2020 09 h 42

    Tout n'est pas noir.

    Grosso modo (donc avec des exceptions), l'univers médical est comme notre société globale. Et notre société est fort mercantile, de grande consommation, où la personne est souvent remplacée par la notion de consommateur. L'argent prend bien de la place, trop. Il est un quasi dieu. Mais tout n'est pas noir. Il y a encore beaucoup de beaux gestes qui sont posés dans le monde des soins. L'humain est loin d'être disparu. Heureusement.

    M.L.

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 1 décembre 2020 11 h 50

    Les médecins ont bien peu de crédibilité en matière de décroissance, malgré des salaires qui permettent de consommer à volonté, à chaque négociation on a l'impression qu'ils leur restent moin de 75$ pour faire leur épicerie à la fin de la semaine.

    Le message est bon mais pas le messager..

  • Yves Corbeil - Inscrit 1 décembre 2020 16 h 05

    L'Humanité de l'humanité

    J'aimerais vous entendre sur L'humanité au complet dans nos sociétés. Il y a tellement à dire que je crois que cela nécessiterait un reportage complet de plusieurs heures pour nous en faire le bilan complet. Et après il serait intérressant d'entre l'opinion de ceux-là qui possèdent tous ces beaux fonds déductibles d'impôts sur la question, quelle serait leur solution pour la retrouver cette humanité-là à part des fonds qui défont la vraie digne humanité.