Pour s’imposer, une langue doit rayonner

«Jusqu’au déclin», réalisé par Patrice Laliberté, a été le premier long métrage québécois produit par Netflix. L’auteur du texte déplore que pour les plus jeunes, la culture rime avec des grandes plateformes où le français est sous-représenté.
Photo: Bertrand Calmeau / Netflix «Jusqu’au déclin», réalisé par Patrice Laliberté, a été le premier long métrage québécois produit par Netflix. L’auteur du texte déplore que pour les plus jeunes, la culture rime avec des grandes plateformes où le français est sous-représenté.

Il faut bien constater l’échec de la loi 101 et le recul du français dans la région de Montréal comme langue d’usage. Si elle a permis de diffuser la connaissance du français chez les anglophones et les allophones, elle a été un échec pour en imposer l’usage comme langue commune par défaut. Or, une langue ne vit que si elle est utilisée.

On constate, par ailleurs, qu’une bonne moitié des Québécois — pas seulement les jeunes — semblent totalement indifférents à ce recul. Ce qui indique une chose : on ne pourra pas se contenter d’une simple réaction défensive.

Pour s’imposer, une langue doit rayonner. Elle rayonne à travers ses institutions, sa culture, son pouvoir économique et politique. N’étant pas indépendants — pour le moment, je l’espère —, nous ne pouvons être le groupe dominant politiquement et économiquement sur notre propre territoire. À ce titre, la force d’attraction de l’anglais demeure très forte.

Nous ne sommes pas, cependant, impuissants. Nous avons quand même le contrôle de nos institutions et de leur financement sur le territoire du Québec, et nous avons les moyens de mettre en place une politique culturelle plus affirmée. Le Québec pourrait devenir le foyer culturel de tous les francophones d’Amérique — et ils sont plus nombreux qu’on ne le croit, et beaucoup plus présents que n’en sont conscients les Québécois.

Porteurs de culture

Pour beaucoup de Québécois, le français est la langue de l’enfermement dans notre petite bulle provinciale. Il faut leur montrer le contraire : le français est une langue internationale qui ouvre elle aussi sur le monde, et dont le rayonnement culturel est très fort. On pourrait le comparer au grec dans le monde antique, langue de culture, qui a survécu au latin, langue de pouvoir. Les empires meurent, mais ce qui a touché les esprits et les cœurs survit aux empires.

L’empire américain va passer comme les autres, mais nous sommes les porteurs d’une culture immensément riche. Nous avons laissé nos enfants les mains vides, car ils n’ont pas hérité de cette richesse. Pour eux, la culture c’est Netflix, Amazon, Spotify, Apple. L’immense trésor culturel francophone — enrichi de l’apport particulier et inimitable de notre culture québécoise — est pour eux lettre morte. Ils croient s’ouvrir sur le monde en se tournant vers l’anglais, alors qu’ils ne sont que des citoyens de seconde zone aux marches de l’empire, plutôt que d’être au centre d’un foyer culturel unique au monde, qui a toutes les bases nécessaires pour rayonner.

Si le Québec n’est pas le foyer de la francophonie en Amérique du Nord, c’est par manque total de vision et d’ambition, et c’est bien ça qui nous tue. Nous devrions ouvrir des Maisons du Québec partout où il y a des francophones en Amérique. Nous devrions financer des festivals culturels partout, au Canada, aux États-Unis, dans une grande ville comme New York, par exemple, où les francophones sont nombreux et où le français jouit d’un grand prestige.

Il ne faut pas se limiter au Cirque du Soleil pour nous représenter. Nous avons un cinéma, une littérature, qui peuvent toucher les cœurs et les esprits, mais nous ne faisons pas grand-chose pour les faire connaître en dehors de nos frontières. Nous devons rayonner, si nous voulons survivre — et faire comprendre à cette moitié de Québécois indifférents que leur langue participe à la diversité et à la richesse du monde.

4 commentaires
  • François Beaulé - Inscrit 28 novembre 2020 09 h 24

    Une culture commune, une langue commune

    Si la moitié des Québécois semblent indifférents au recul du français à Montréal, cela peut être parce qu'ils n'y habitent pas. Ils ne se sentent pas menacés là où ils vivent.

    Mais les Québécois écoutent et regardent des films, des émissions, des chansons en anglais. La langue anglaise leur semble capable d'exprimer leurs sentiments, leurs valeurs et leurs idées. Même la télévision en français diffuse depuis des décennies des émissions et des films produits en anglais et ensuite doublés en lipsync. Ce qui ne change rien aux histoires et aux émotions vécues par les personnages. Les langues semblent donc interchangeables pour de nombreux téléspectateurs et cinéphiles.

    La question plus profonde est de savoir si la culture de la majorité des Québécois tend à s'assimiler à celle de l'Amérique. Si la culture tend à être la même, à part certains régionalismes, pourquoi ne pas utiliser une langue commune à tous les Nord-Américains, l'anglais, l'american english ? C'est exactement ce qui arrive.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 novembre 2020 10 h 15

    Un super lettre

    Bravo !

  • Stéphane Thibodeau - Inscrit 28 novembre 2020 11 h 31

    Parce qu'une langue n'est pas un outil de communication. Il suffit d'avoir regardé un film en anglais et dans son doublage en français pour s'en rendre compte: même si la traduction est bonne, ça ne rend pas l'esprit derrière.

    La mondialisation, qui nous impose son globish, cet anglais appauvri car déraciné de son terroir culturel, tend à le faire oublier, mais on s'en rend compte quand on a l'occasion de sortir de cette culture de masse pour aborder les grandes oeuvres. On ne pourrait pas écrire du Tremblay en anglais, ça perdrait une bonne partie de sa saveur. Ni du Ducharme ou du Miron. Les dialogues du Déclin de l'empire américain tirent leur sel en bonne partie de la langue particulière dans laquelle ils sont écrits.

    Seulement, si on n'a pas été en contact avec cette culture, et que la seule culture à laquelle on a accès est celle des séries américaines, des films américains, et de best-sellers américains en traduction, on n'a aucune idée de ce qui nous manque. Le drame, il est là: dans cette absence de transmission.

  • Daniel Gendron - Abonné 29 novembre 2020 20 h 47

    L'assimilation

    J'entendais une capsule linguistique à Radio-Canada. L'animateur précisa sa pensée en l'illustrant par une expression technique anglaise. Comme quoi les Québécois.es ne pensent plus finalement qu'en anglais. Ces coquilles en anglais pullulent dans le langage courant, même chez les gens les plus articulés. Peuple au destin tragique où la clarté intellectuelle est affaire d'acculturation.