Le français a besoin d’un redressement radical

«Tout comme les institutions et les valeurs qui caractérisent une société, la langue est au cœur de l’identité», écrit Gérard Bouchard.
Photo: Getty Images «Tout comme les institutions et les valeurs qui caractérisent une société, la langue est au cœur de l’identité», écrit Gérard Bouchard.

Historien, sociologue, écrivain, l’auteur enseigne à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes en histoire, sociologie/anthropologie, science politique et coopération internationale. Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Comme bien d’autres nations, le Québec s’est retrouvé, avec la mondialisation, devant un défi nouveau. Cette fois, ce sont plus que des membres de l’élite qui sont interpellés pour faire l’apprentissage de la langue anglaise. Soucieux de rester en phase avec un monde qui se refait rapidement et devient de plus en plus envahissant, la plupart des Québécois francophones sont désormais concernés. En d’autres mots, l’apprentissage de l’anglais devient rapidement un phénomène collectif, avec tous les risques que cela comporte pour une culture minoritaire comme la nôtre.

Mais comment assurer un apprentissage de l’anglais à cette échelle sans compromettre la survie du Québec francophone ?

Dans un premier temps, s’appuyant sur la sécurité que conférait la loi 101, plusieurs d’entre nous ont relâché leur vigilance. Pour certains, le réveil est maintenant brutal. La loi 101 a constitué un moment décisif pour l’avenir de notre langue. Elle apportait une solution appropriée à une situation de crise. Nous vivons présentement un moment semblable. Une réaction de la même ampleur s’impose.

À l’époque, la cause du français a bénéficié d’une conjonction de politiciens courageux, d’intellectuels éclairés et d’une forte mobilisation dans la population. Une conjoncture identique se mettra peut-être en place avec un ministre, Simon Jolin-Barrette, qui paraît bien résolu à mener le combat. S’il bénéficie des appuis nécessaires, son nom pourrait être associé à un autre tournant dans l’histoire de notre langue, comme l’est celui de Camille Laurin. Malheureusement, le sondage rendu public le 16 novembre dernier montre que la majorité des Québécois ne suivent pas.

Dans ces conditions, les médias ont un rôle déterminant à jouer, tout comme les principaux acteurs de notre société en provenance du monde culturel, économique et social. Aucune institution ne devrait se trouver dispensée de se jeter dans cette bataille que d’autres (une revue comme L’Action nationale, par exemple) ont menée à bout de bras depuis si longtemps.

On s’attend aussi à ce que les municipalités contribuent à l’effort. De ce côté, la Ville de Montréal reste une énigme. Normalement, elle aurait dû être la première à sonner l’alarme, elle devrait se trouver déjà aux barricades. Ce n’est pas le cas. L’inaction de la mairesse Plante dans ce dossier est désespérante alors même que la partie se joue sur son terrain. Son nom aussi restera associé à l’histoire du français québécois, mais pour de tout autres raisons. Il faudra que d’autres leaders prennent le relais, et vite.

Des raisons de combattre

Il y a plus d’indices qu’il n’en faut pour confirmer l’état de crise dans lequel notre langue se trouve présentement. Néanmoins, de nombreux Québécois semblent se demander si cette bataille en vaut la peine dans un monde où toutes les frontières tendent à s’ouvrir. Ils ont tort, et ce, pour bien des raisons. Voici les miennes.

La première est d’ordre sociologique. Tout comme les institutions et les valeurs qui caractérisent une société, la langue est au cœur de l’identité. C’est dire qu’elle contribue immensément au sentiment d’appartenance et à la solidarité dont toute démocratie a besoin. Au temps du Québec traditionnel, la religion s’ajoutait à ces attributs. Maintenant qu’elle n’en fait plus partie, un rôle plus important encore échoit à la langue.

Elle est une ressource précieuse pour trois autres raisons. Sur le plan civique, une langue commune permet d’unir la diversité, d’établir un rapprochement entre les cultures, de permettre à chaque citoyen de s’intégrer pleinement, de jouir de tous ses droits et de participer à la vie démocratique. Au Québec, cette langue ne peut pas être autre chose que le français. Sur le plan symbolique ensuite, notre langue est associée à une longue histoire de luttes. Garneau écrivait en 1837 : « Notre langue se perd. » Et en 1844 : « [Notre] destinée est de lutter continuellement. » Imprégnée de cette mémoire, la langue appelle à la fidélité, au devoir de reprendre sans cesse le flambeau.

Enfin, sur le plan politique, il importe de protéger notre identité parce qu’elle donne corps à notre nation comme acteur original et comme instance de proximité dans le contexte de la mondialisation. Il faut voir là non pas un geste de fermeture, mais au contraire l’établissement d’une base solide pour intervenir plus fermement dans l’environnement international.

L’attachement à notre langue devrait normalement suffire à la prémunir contre les aléas du bilinguisme. Au Québec comme ailleurs, le rapport à la langue maternelle baigne dans l’émotion (Miron : « Quand on touche à ma langue, je mords… »). Notre rapport à la langue anglaise, cependant, relève de l’utilitaire. Cette hiérarchie devrait permettre d’assurer le maintien du français tout en nous disposant plus favorablement envers le bilinguisme de masse qui semble inévitable.

Mais en ce moment, l’élément qui est en péril dans cette dualité et qu’il presse de renflouer, c’est le français.

13 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 26 novembre 2020 05 h 58

    Comment un dialecte devient une langue

    Une langue cesse d'être un dialecte lorsque ses locuteurs se dotent d'une armée, d'une marine et d'une aviation.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 26 novembre 2020 06 h 45

    Quand « l’attache » devient « la tache »

    Petit jeu de mots pour démontrer la complexité de notre belle langue que, pour citer Gaston Miron, nous mordons peut-être trop souvent...

    • Richard Lupien - Abonné 26 novembre 2020 09 h 57

      ....que nous mordons que trop peu souvent....

    • Brigitte Garneau - Abonnée 26 novembre 2020 12 h 17

      Merci pour la correction M. Lupien.

  • Robert Bernier - Abonné 26 novembre 2020 08 h 06

    Grand merci

    Vous écrivez: "Notre rapport à la langue anglaise, cependant, relève de l’utilitaire. Cette hiérarchie devrait permettre d’assurer le maintien du français" et c'est en effet le cas.

    Ayant passé toute ma carrière de physicien à interagir avec des clients et des chercheurs d'un peu partout, j'ai vécu et écrit le plus souvent en anglais. Mais quel plaisir de pouvoir dire, comme Ferland, "Je reviens chez nous", ce "nous" que l'on nous refuse le droit d'utiliser.

    Il est en effet grand temps d'un "redressement radical" comme vous dites, avant que ne nous arrive ce qu'il advint à la Louisiane.

    Grand merci de risquer de vous mettre à dos, par cet article, une fraction non négligeable de la gent intellectuelle du Québec qui ne cesse de décrire comme frileux ce combat que nous devons mener.

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 26 novembre 2020 08 h 51

    Langue commune, officielle, non...: une langue d'État !

    Toute langue est commune, à moin d'être schizophrène, Langue officielle, il peut y en avoir plusieurs.

    Il faut poser le statut du français sur un grand principe ( Éric Poirier).
    Or il n'y a pas de plus grand principe que celui de faire du français : langue d'État. ( un principe difficiel à comprendre pour les provinciaux)

    Le français est la langue d'État sur notre territoire depuis notre première constitution de 1663 ( Édit de création du Conseil Souverain ).
    Ce statut n'a jamais été abrogé, seule la coutume coloniale nous l'a fait perdre de vue.

    Il est temps de confirmer ce statut du français langue d'État. Du même coups on reviendrait à penser le Québec comme un État plutôt que comme une province.
    Une langue d'État se décline selon un protocole à l'intérieur et à l'extérieur de l'État. À l'extérieur selon un protocole convenu entre État souverain.

    Il est temps de penser le Québec comme un État plutôt que comme une province.

    « ...nous ne possédons point non plus, l'équipe de vrais politiques qui pourraient assumer les fonctions d'un État adulte, tenant bien en mains les ressorts de sa destinée. » Lionel Groulx

    »...l’État du Québec, le seul où ils puissent prétendre être maîtres de leur destin » Daniel Johnson, Égalité ou indépendance 1965

    Johnson fut le dernier premier ministre à avoir pensé le Québec comme un État plutôt qu'une province. Tous ceux qui ont suivi on souffert de la provincialisation des esprits. Oui, tous les premier minsitre souverainiste.
     

  • André Savard - Inscrit 26 novembre 2020 09 h 13

    La langue utilitaire

    Je suis tout à fait en accord avec monsieur Bouchard. À fa fin de son analyse cependant, monsieur Bouchard dit que l'usage de l'anglais est d'ordre utilitaire. Hélas, dans un contexte communautariste, l'usage du français aussi. Nous n'enseignons plus l'attachement à la langue française. Bientôt dans les écoles les étudiants pourront vous parler de culture du viol, de racisme systémique, de suprématie blanche mais seront bien en mal de nommer trois grands écrivains français. Nous avons tellement culpabilisé notre identité que nous n'osons plus mettre la culture française en exergue.