Libre opinion : Quand tout ce qui brille n'est pas or

Il y a des légendes urbaines qui ont la vie dure. Une de celles-ci touche l'arrondissement montréalais Plateau Mont-Royal, qui compre2nd les quartiers de Saint-Louis, Mile End, Milton-Parc et Plateau Mont-Royal. Ce territoire a connu, au cours des 30 dernières années, d'importantes transformations socio-économiques. Ces transformations ont forgé la légende d'un Grand Plateau qui serait «le quartier le plus in au monde».

Si ce mythe doré recèle une part de vérité, il n'en cache pas moins une sombre réalité en termes de pauvreté, d'exclusion et de problèmes sociaux. Il a aussi pour conséquence d'inciter à un désinvestissement public à la lumière d'un profil statistique semblant plus reluisant, mais qui camoufle les écarts ainsi que la situation d'une large proportion de la population.

Action Solidarité Grand Plateau, la table de concertation des organismes communautaires du Plateau Mont-Royal, a entrepris de réaliser un portrait de la population de l'arrondissement afin de mieux cerner les répercussions des transformations en cours sur la population résidante. Cette démarche ne sera finalisée qu'à l'automne 2004 mais, déjà, certaines données recueillies par l'équipe de recherche permettent de confirmer des constats effectués lors du dernier portrait en 200: les transformations socio-économiques dans l'arrondissement accentuent l'exclusion et la pauvreté d'une partie de la population résidante.

Comme l'ensemble des quartiers centraux de Montréal, le Grand Plateau connaît, depuis les années 70, un processus de transformation que plusieurs désignent sous le terme de «gentrification». On peut définir la «gentrification» par l'arrivée progressive de ménages à statut social élevé dans des territoires où la population est moins favorisée. Cette arrivée crée une forme de mixité sociale, où les personnes à faibles et à modestes revenus sont beaucoup moins visibles.

Par ailleurs, la hausse des valeurs résidentielles, consécutive à la réhabilitation des logements, entraîne des augmentations de loyer qui ont pour effet, ultimement, de provoquer le départ des personnes à faibles revenus.

Un cycle infernal s'enclenche ainsi, qui connaît une puissante accélération avec l'arrivée de la grande spéculation.

Écarts de revenus masqués

Certes, le revenu moyen a augmenté dans le Grand Plateau, passant de 20 921 $, en 1995, à 27 464 $, en 2000, selon le recensement de 2001 — ce qui est encore légèrement inférieur à celui de l'ensemble de la ville de Montréal (28 258 $, en 2000).

Cependant, ces chiffres masquent des écarts de revenus: 47 % des ménages constitués d'une seule personne gagnaient moins de 20 000 $. Ce type de ménage est majoritaire dans le Grand Plateau puisqu'il représente 53 % du total.

Par ailleurs, malgré une diminution de 12 % de la proportion de la population vivant sous le seuil de faibles revenus, c'est encore 32,2 % de la population qui vit sous ce seuil, soit 31 840 personnes. Dans certains secteurs de l'arrondissement (entre autres dans le Mile End ou Milton-Parc), cette proportion peut atteindre 44 % et plus. Une des causes de cette diminution globale est le départ de personnes et de familles pauvres qui ne parviennent plus à assumer les coûts d'habitation.

De plus, le processus de «gentrification» dans l'arrondissement a modifié la desserte commerciale, ce qui aura une incidence directe sur l'offre et les prix. Cela contribue à favoriser l'exode des familles et des personnes à revenus modestes vers d'autres quartiers.

Cela dit, une variable importante reste les coûts de logement. Les ménages locataires constituent la majorité de la population de l'arrondissement: 78 % des ménages. Or, le prix des loyers a augmenté de façon incontrôlée dans le secteur. Depuis 1999, il a connu une hausse de 27 %. Il n'est pas rare de voir des loyers variant de 1200 $ à 1500 $ pour un quatre-et-demi ou un cinq-et-demi.

L'arrondissement étant fortement «valorisé», il a connu une des plus importantes hausses des valeurs moyennes des immeubles résidentiels entre 2001 et 2004: 35,7 %, contre 29 % pour l'ensemble de Montréal. Dans un tel contexte, la situation des locataires les plus défavorisés est peu reluisante.

Cette situation impose une intervention des pouvoirs publics afin de permettre aux personnes les plus démunies de demeurer dans leur milieu de vie. Lors des états généraux du Grand Plateau, tenus en novembre 2001, on a assisté à un large consensus (résidants, groupes communautaires, élus, gens d'affaires, etc.) pour la réalisation de 500 unités de logement social sur trois ans dans l'arrondissement. En 2004, nous constatons que seules 56 unités ont été réalisées... Pour sa part, la construction d'unités de type condo va bon train.

De 1996 à 2001, il s'est construit 950 unités.

On assiste sur le Plateau à un développement à deux vitesses: d'un côté, une montée de la spéculation foncière sans contrôle, de l'autre côté, le départ des personnes les plus vulnérables. Cette situation a d'ailleurs amené le Comité logement du Plateau Mont-Royal à déclarer, en conférence de presse tenue en juin dernier, que «plus le Plateau est in, plus les locataires sont out».

Pour un nouveau développement dans le Grand Plateau

Plus reluisante la situation dans le Plateau? Certes, d'un point de vue statistique, et pour certains. La densité de l'arrondissement est telle que 32,2 % de personnes sous le seuil de la pauvreté représentent plus de 31 840 personnes. Cela s'apparente à des données retrouvées dans des secteurs ciblés défavorisés et sujets à des investissements publics spécifiques.

Le Plateau est un secteur central de la métropole, ce qui entraîne sa part de défis: itinérance, détresse psychologique et appauvrissement des populations les plus vulnérables par l'augmentation des coûts du logement et de l'alimentation. Les autorités politiques doivent prendre leurs responsabilités pour assurer un développement juste et équitable, en soutenant le développement social et en appuyant les groupes communautaires oeuvrant sur le terrain.

Le développement, comme le soulignait Amartya Sen, Prix Nobel d'économie, doit inclure l'épanouissement de la liberté et des droits sociaux pour tous. Cette vision est portée par les groupes communautaires du Grand Plateau afin de faire de l'arrondissement un milieu de vie pour tout le monde.