Un programme du préscolaire qui s’inspire de la recherche scientifique

«Ce nouveau programme mérite d’exister et d’être expérimenté ainsi que modifié si les résultats ne sont pas au rendez-vous», estiment les auteurs.
Photo: Getty Images / iStockphoto «Ce nouveau programme mérite d’exister et d’être expérimenté ainsi que modifié si les résultats ne sont pas au rendez-vous», estiment les auteurs.

Selon l’Institut de la statistique (2017), dans l’ensemble du Québec, 27,7 % des élèves du préscolaire sont à risque dans un des cinq domaines de développement évalués ; 14 % des élèves du primaire au Québec seraient officiellement en difficulté d’apprentissage en 2016-2017 et il est probable que ces données soient en deçà de la réalité (Boyer et Bissonnette, 2021). Certains voudraient profiter de ce problème pour en faire un terrain de guéguerres idéologiques ou épistémologiques en défendant encore en 2020 que la réflexion profonde, le respect des canons d’une théorie et les sondages sont des moyens aussi légitimes pour prouver la pertinence d’une approche pédagogique que la méthodologie scientifique de type expérimental. Nous ne ferons pas ce débat, mais nous affirmons sans aucune ambiguïté, comme monsieur Normand Baillargeon l’a spécifié (« La nouvelle maternelle », Le Devoir, 31 octobre 2020), que le recours aux données probantes et à la mesure systématique des approches pédagogiques est la seule voie possible pour avoir une idée juste et objective des effets réels de ces approches, et ce, au-delà des pédago-idéologies populaires.

Le ministère de l’Éducation du Québec a rédigé un nouveau programme au préscolaire qui tient compte des données probantes de la recherche scientifique en pédagogie et des données statistiques mentionnées précédemment. Ce programme intègre l’enseignement explicite du nom et du bruit des lettres ainsi que de la conscience phonologique (habiletés phonologiques), entre autres parce ces éléments sont cruciaux dans l’éclosion ultérieure de la lecture. Contrairement à ce que certains professent, nous savons depuis plusieurs années, par la recherche scientifique en pédagogie, en anthropologie linguistique et par la recherche en neurologie, que l’apprentissage de la lecture n’est pas du tout comparable à l’apprentissage du langage oral. Le langage oral existe chez les humains depuis au moins 150 000 à 350 000 ans (et sans doute encore plus en ce qui concerne le protolangage) tandis que les premières formes d’écriture apparaissent il y a 6000 ans environ. Les recherches en neurologie sont limpides : l’apprentissage de la lecture implique une réorganisation neuronale parce que si le cerveau est calibré naturellement pour apprendre à parler, ce n’est pas le cas pour l’apprentissage de la lecture ; le cerveau doit se réorganiser d’une manière particulière pour faire l’apprentissage de la lecture. De plus, les données probantes sont unanimes à ce sujet, l’apprentissage initial de la lecture est de toute évidence facilité par un enseignement direct et explicite des lettres et de certaines habiletés phonologiques.

Les enfants des milieux socioéconomiques plus privilégiés réussissent habituellement mieux à l’école. Cela s’explique par plusieurs facteurs, mais la recherche scientifique indique, entre autres, que ces enfants qui font l’apprentissage de la lecture avec facilité arrivent souvent en 1re année avec un bagage de connaissances que les autres enfants n’ont pas. Généralement, les enfants qui apprennent facilement à lire arrivent en 1re année avec une bonne connaissance de l’alphabet, des habiletés phonologiques plus développées, une meilleure compréhension des fonctions de l’écrit, un vocabulaire plus enrichi, une syntaxe plus complexe et de plus amples connaissances générales sur le monde que les autres enfants. De même, certaines données probantes tendent à indiquer que les enfants qui ont des difficultés comportementales avec leurs pairs risquent éventuellement de développer des difficultés en lecture. Le nouveau programme du préscolaire québécois tente de traiter certains de ces facteurs afin d’assurer un apprentissage plus aisé de la lecture pour l’ensemble des enfants, plus particulièrement ceux qui sont à risque.

Cela étant dit, il ne faut ne pas perdre de vue que le nouveau programme du préscolaire québécois, en dépit à de la prétention de certaines personnes, laisse toujours une place importante aux jeux libres ainsi qu’aux autres domaines de développement de l’enfant. Prétendre le contraire est simplement faux.

Comme monsieur Normand Baillargeon le recommandait dans sa chronique, nous nous joignons à lui pour inciter le ministère de l’Éducation à procéder, pour une fois, à une préexpérimentation du programme avant de l’appliquer à l’ensemble du Québec. Cette préexpérimentation devrait inclure des mesures quantifiables avant/après sur le rendement et d’autres variables, des mesures comparatives extérieures et des mesures des effets à moyen terme en 1re année. En d’autres mots, nous suggérons fortement que le ministère applique une gestion rigoureuse axée sur les résultats, ce qui serait, en soi, une innovation importante, le ministère de l’Éducation ne l’ayant jamais fait. Ce nouveau programme mérite d’exister et d’être expérimenté ainsi que modifié si les résultats ne sont pas au rendez-vous. « Rigueur ! Rigueur ! » disait le lecteur de nouvelles Pierre Bruneau le 26 mars 2007. Que le ministère s’en inspire.

*Les auteurs : respectivement orthopédagogue, pédagogue et consultant en éducation ; professeur titulaire, Département Éducation, Université TELUQ ; professeur associé, FSE, Département d’études sur l’enseignement et l’apprentissage ; chargé de cours en administration scolaire à l’Université du Québec en Outaouais, consultant en éducation et directeur général adjoint d’une commission scolaire (retraité) ; professeur associé et chargé de cours au département de psychologie de l’UQAM ; professeur titulaire retraité, département de psychoéducation UQTR, chercheur associé CTREQ

1 commentaire
  • Denis Blondin - Abonné 25 novembre 2020 09 h 41

    LA SCIENCE est-elle aussi infaillible que le pape?

    Je n'ai pas de compétences particulières en matière d'apprrentissage de l'écriture et je ne me risquerai pas à prôner une approche pédagogique plutôt qu'une autre dans l'apprentissage de l'écriture.

    Par contre, quand j'entends les invocations à LA SCIENCE dans un domaine comme celui de la pédagogie, je me permets de prendre mes distances, surtout en me rappelant toute la sérice des théories et des approches préconisées et mises en application depuis la création du Ministère de l'Éducation, et qui ont dû être abandonnées après que nous ayons constaté leur inepsie, mais en laissant des traces durables chez leurs cobayes, en gaspillant de précieuses ressources, et en contribuant fortement au décrocage scolaire des élèves et, de plus en plus aussi, des enseignants.