Deux épisodes d’une même guerre civile

«À force de vanter la tranquillité de cette révolution, nous sommes devenus tranquilles», écrit l'auteur.
Photo: Peter Bregg La Presse canadienne «À force de vanter la tranquillité de cette révolution, nous sommes devenus tranquilles», écrit l'auteur.

« La crise d’Octobre aura été un épisode d’une sorte de guerre civile entre Québécois, dont les non-Québécois furent de simples témoins », écrit en 1993 le politicologue et spécialiste des questions de sécurité Reg Whitaker, cité dans Trudeau et ses mesures de guerre. Vus du Canada anglais (Septentrion 2011), de Guy Bouthillier et Édouard Cloutier. Selon ce politologue canadien, des ministres québécois au pouvoir à Ottawa (les Trudeau, Pelletier, Marchand et autres) ont choisi d’imposer les mesures de guerre dans le but d’intimider les nationalistes et souverainistes, leurs ennemis jurés.

Il aurait été plus juste de dire que ces ministres québécois, qui représentaient une certaine élite « canadienne-française » à qui le Canada a bien voulu donner les rênes du pouvoir, se sont servis des moyens énormes de l’État canadien pour mater leurs ennemis jurés au Québec, le tout sous les applaudissements nourris des médias canadiens et d’une population canadienne-anglaise hargneuse à l’égard du Québec.

C’est la notion « d’épisode d’une guerre civile » qui nous intéresse ici, car il y aura d’autres « épisodes » opposant le peuple québécois à cette élite adoubée par le Canada anglais. […] [L]a crise d’Octobre et « les moyens utilisés pour en venir à bout » ont pu, selon Pierre Trudeau dans ses mémoires, renforcer le Parti québécois, mais pas « le séparatisme ». Pour preuve, l’adoption en 1974 de l’étapisme, où il ne sera plus question de souveraineté, mais de bon gouvernement.

La peur s’est-elle installée chez les dirigeants souverainistes ? Manquaient-ils de confiance envers le peuple québécois ? Après tout, le terrorisme d’État incarné par les mesures de guerre visait justement cela, inculquer la peur. […]

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’Action nationale, octobre-novembre 2020, volume CX, nos 8-9.

[L]e gouvernement Trudeau cherchait à délégitimer, voire à briser, les groupes tels les comités de citoyens, syndicats et associations étudiantes en les présentant comme des véhicules d’idéologies ou d’activités terroristes. Son objectif fondamental consistait à éliminer ces organismes intermédiaires en les remplaçant par une relation directe entre le gouvernement fédéral et les individus. D’ailleurs, cette forme de libéralisme, très conservateur, était partagée par le gouvernement libéral de Robert Bourassa […]. D’où la Charte des droits et libertés de la personne adoptée par le gouvernement Bourassa en 1975 et la Charte canadienne des droits et libertés de Trudeau, qui est au cœur du coup de force constitutionnel de 1982, et l’outil avec lequel on a affaibli l’Assemblée nationale du Québec et charcuté la loi 101. […]

En bref, le gouvernement Trudeau et les gouvernements libéraux qui suivront s’attacheront à réduire le champ d’action du mouvement indépendantiste, à éliminer les organisations et entités intermédiaires en les remplaçant par une relation directe entre le citoyen et l’État fédéral, à briser l’idée tenue par un nombre considérable d’intellectuels, d’organisations et de médias selon laquelle le Québec devait se libérer d’un joug colonial et, partant, à briser les liens de solidarité avec les mouvements radicaux internationaux. […]

C’est cet esprit né d’octobre 1970 qui prévaudra au gouvernement du Canada de Jean Chrétien lors du référendum d’octobre 1995. Tous les moyens seront bons : création de caisses occultes comme Option Canada, mobilisation du « corporate Canada » (dixit Brian Tobin, alias Captain Canada) et des fonds énormes dont il dispose pour le mal nommé « love-in », utilisation de l’État canadien à des fins politiques notamment avec la naturalisation accélérée de nouveaux citoyens, violation flagrante et avouée des lois québécoises, lesquelles sont, jusqu’à nouvel ordre, des lois canadiennes. […]

De la Révolution « tranquille » à la tranquillité des révolutionnaires

Par le passé, on n’hésitait pas à critiquer une certaine élite « canadienne-française » qui méprisait le peuple, qui se satisfaisait d’un rôle de minoritaire prospère que l’establishment canadien voulait bien lui accorder, qui ne voyait aucun autre horizon possible pour le Québec que le statu quo et, surtout, qui était prête à se battre pour protéger ses petits privilèges en se servant de l’État canadien ou encore de l’État québécois. […]

Comment a-t-on pu laisser s’installer dans nos esprits une politique où les droits individuels auront pris la place des droits sociaux, économiques et culturels collectifs, mais aussi celle du droit des peuples et des nations ?

Pourquoi a-t-on laissé s’effriter la solidarité internationale avec les peuples et les pays dominés et victimes de l’impérialisme et, par la même occasion, [perdu] l’appui de ces mêmes peuples et pays ?

La réponse à ces questions se trouve, d’après moi, dans l’imposition des mesures de guerre le 16 octobre 1970.

La révolution qu’on se plaît à qualifier de « tranquille » n’était pas du tout tranquille. Aussi, il y avait de très bonnes raisons de ne pas être tranquille, comme le démontre le film Les Rose : révoltes de la classe ouvrière et des classes populaires contre les conditions de vie et de travail intolérables, mouvements étudiants radicaux, luttes anticoloniales ici et ailleurs, guerres impériales.

À force de vanter la tranquillité de cette révolution, nous sommes devenus tranquilles. Voilà l’objectif que s’est donné le gouvernement Trudeau.

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