Crispation identitaire et détournement de démocratie

«Il y a chez le populiste une obsession de l’autre qui s’apparente à la fièvre obsidionale», estime l'auteur.
Photo: Ben Gray Associated Press «Il y a chez le populiste une obsession de l’autre qui s’apparente à la fièvre obsidionale», estime l'auteur.

Les populistes posent souvent les bonnes questions, mais les réponses qu’ils y apportent s’inscrivent toujours dans une logique génératrice de crispation identitaire basée sur l’ethnie, la race, la religion, la nationalité. Cette logique met l’accent sur les oppositions entre, par exemple, chrétiens et musulmans, nationaux et étrangers (métèques, basanés…), Blancs et Noirs, gens de souche et gens d’origine exogène. Avec, en filigrane — et même parfois en caractères gras — un sentiment de supériorité qui se traduit par une attitude agressive et méprisante.

Il y a chez le populiste une obsession de l’autre qui s’apparente à la fièvre obsidionale. L’autre l’insupporte et provoque en lui une réaction épidermique incompatible avec les ressorts de la démocratie, qui requiert l’adhésion raisonnée et affective de tous les citoyens. Certes, ceux-ci sont partagés par leurs intérêts, leurs croyances, leurs idées ; le rôle de la démocratie est précisément de maîtriser la tendance au fractionnement en élevant le citoyen au-dessus de son identité ethnique, religieuse ou idéologique. Le populiste, quant à lui, exploite les veines de la race, de l’ethnicité ou de la religion, tout simplement parce qu’il appartient à la majorité et qu’il ne peut que profiter de la fracturation de la société.

L’identité, imbue d’elle-même, hypertrophiée, faite de haines et de ressentiments, défigure l’authentique identité faite d’attachement aux traditions, au terroir et aux libertés.

L’Amérique profonde

L’élection de Trump en 2016 n’était pas accidentelle. Beaucoup de commentateurs ont glosé sur l’inadéquation de ce politicien sorti de nulle part avec les traditions et les valeurs du Parti républicain. Or, dès 2012, avant même que Trump déclare son intention de briguer la présidence, Thomas E. Mann et Norman Ornstein ont écrit dans It’s Even Worse Than It Looks que « [l]e Parti républicain d’aujourd’hui est devenu idéologiquement extrémiste, dédaigneux de son héritage politique et socio-économique, allergique à tout compromis, fermé à toute approche rationnelle des faits, des preuves et de la science, et niant toute légitimité à son opposition politique […] ». Par conséquent, Trump, loin d’être en rupture avec son parti, est l’aboutissement logique d’une tendance qui s’inscrit en réaction avec les années 1960-1980 : droits civiques, libération des mœurs, volonté du législatif de contrôler la présidence, métissage démographique, acculturation des esprits, désaffection à l’égard de la guerre — signe de l’émasculation des volontés.

Aujourd’hui, les États-Unis sont divisés quant à la race et à la religion : il suffit de regarder la carte de l’élection présidentielle pour se rendre compte que le centre et le sud, c’est-à-dire la Bible Belt, dont les anciens États esclavagistes de la Confédération (à l’exception de la Géorgie), ont voté républicain, alors que les États multiethniques et multireligieux de la côte est et de la côte ouest ont voté démocrate. Cette division porte les germes de l’intolérance et du fanatisme : on ne traite pas les affaires de race et de religion, chargées d’un passé lourd et encombrant de mauvais souvenirs, comme on traite les affaires du budget ou de l’aménagement du territoire. La religion est entière, elle ne souffre aucun compromis, alors qu’avec les questions relatives à la vie des gens, il y a toujours moyen de moyenner. Dans un discours à l’Université Notre-Dame en 2019, le secrétaire à la justice, William Barr, affirma « qu’un gouvernement libre convenait uniquement à un peuple religieux, mais que, durant les cinquante dernières années, la religion a subi, sur la place publique, les assauts incessants de la montée du sécularisme et du relativisme moral ».

Entre les deux camps, il n’y a aucun dialogue possible, et ce ne sont pas les vociférations et les hâbleries du président Trump, relayées par les péroreurs radiophoniques favoris de l’Amérique profonde (à l’instar de Rush Limbaugh) et les réseaux sociaux, qui arrangent les choses. Cette crispation identitaire nuit au bon fonctionnement de la démocratie, car elle rejette sur les marges les minorités ethnoculturelles, qui, de leur côté, font une surenchère à leur façon en s’enfermant dans leurs propres identités, repliées sur elles-mêmes, aigries et revendicatrices. Ce qui entraîne une fragmentation du tissu social, une fragilisation du pacte civique et une altération du sentiment d’appartenance à la nation.

Si, d’aventure, la démocratie devait périr un jour, ce ne serait pas à cause de la chute d’une météorite sur nos têtes ni des assauts des barbares (elle a vaincu les totalitarismes nazi et communiste du XXe siècle) ; ce serait à cause « des négligences, des fautes, d’une certaine tiédeur dans l’amour de la patrie, des exemples dangereux, des semences de corruption, de ce qui ne choque point les lois mais les élude, de ce qui ne les détruit pas mais les affaiblit… » (Montesquieu, L’esprit des lois, 1758).

16 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 23 novembre 2020 06 h 08

    Excellente réflexion solide et objective. Vous êtes très proche des analyses sur ces sujets sensibles avec les réflexions de Barak Obama dans son dernier opus. Il fait exactement la même analyse que la votre. Nous ne sommes pas seuls. Merci.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 novembre 2020 10 h 15

      La moitié des Américains ont voté pour Donald Trump. Est-ce qu'ils sont tous des déplorables? Lorsque Trump a été élu en 2016, tout ce qu'on entendait de la bouche des gauchistes, eh bien, c'était « resist ». Maintenant, nos colporteurs aux lunettes roses, l’establishment, le 1%, les multimilliardaires intercontinentaux, Wall Street, les banquiers, les GAFAM, les porteurs des paradis fiscaux et les technocrates aux souliers cirés voudraient que les autres leurs tendent la main. Oubliez cela. Nous nous approchons d'une sécession en bonne et due forme aux États-Unis. Il y aura un BREXIT bien américain à l’intérieur de ses frontières mêmes si ce n'est pas déjà fait.

      Ceci dit, on saura dans quelques mois qui a été élu président des États-Unis lorsque les grands électeurs se réuniront ou bien le Congrès via la Chambre des représentants où c’est un vote par état. Les républicains sont alors favoris.

      Pour finir, si on fait abstraction des 6 millions de votes de surplus qui nous parviennent de la Californie et des illégaux qui ont été amnistiés au cours des dernières années pour devenir des citoyens qui votent, ce serait 50 – 50 dans le suffrage universel.

      Et que Montesquieu aille se coucher. Nous sommes en 2020 et aux États-Unis.

    • Marc Therrien - Abonné 23 novembre 2020 18 h 09

      M. Dionne,

      Pourquoi est-ce si difficile pour vous d’envisager que de grands penseurs, dans ce cas-ci du siècle des Lumières, aient pu formuler des idées quasi universelles qui s’approchent de la vérité à force d’être observées de siècles en siècles? Vous qui dénoncez souvent la culture du bannissement avez en même temps une bizarre de façon de renier l’héritage intellectuel qui participe de l’évolution du monde que nous souhaitons meilleurs. Montesquieu en France et John Locke en Angleterre ont été parmi les penseurs fondamentaux notamment de la séparation des pouvoirs et des principes des démocraties occidentales.

      Marc Therrien

    • Marc Therrien - Abonné 23 novembre 2020 18 h 53

      M. Dionne,

      Après avoir écrit: « Ceci dit, on saura dans quelques mois qui a été élu président des États-Unis lorsque les grands électeurs se réuniront ou bien le Congrès via la Chambre des représentants où c’est un vote par état. Les républicains sont alors favoris », je ne sais pas si vous serez déçu d’apprendre que Donald Trump vient d’annoncer sur Twitter « qu’il donne son feu vert au processus de transition vers une administration Biden » tel que le rapporte Le Devoir au moment où j’écris ces lignes. Désolé.

      Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 23 novembre 2020 21 h 57

      Oui M. Therrien, j'ai lu les tweets.

      Le roi est mort; vive le roi.

  • Jacques Légaré - Abonné 23 novembre 2020 07 h 30

    « Heureux qui saisira et brisera tes petits contre le roc ! » (Psaume 137, 9). Il y a vraiment à avoir peur...

    Bon constat par Sam, mais confusion des causes et solution mal identifiée.


    Cette attitude de rejet des autres, dite des populistes, a un papa et une maman. La maman, c’est la religion et le papa c’est l’État encore complaisant à l’égard credo à cause du mauvais compromis qu’il a fait il y a 3 siècles avec les religions.

    Un pays fonctionne bien parce qu’il possède une culture commune. Or celle de l’Occident est celle des Lumières. Elle est hélas contestée par des restes religieux qui ont la nostalgie de leur théocratie triomphante d’antan. Ces groupes religieux veulent y revenir, grignotent le temps et l’espace social à leur seul profit. La totalité leur échappant, ils se cramponnent à des secteurs communautarisés.

    Le problème fondamental est moins le partage du pouvoir et du territoire, que qui commande et qui doit commander et sans être contesté. La laïcité est la solution minimale, mais incomplète.

    Les religions refusent leur défaite de 1776, 1789, 1840-67 et de 1905. Sans cesse elles reviennent à la charge contre les valeurs des Lumières : contre l’égalité homme-femme, l’hédonisme, la liberté de critiquer les religions, la protection des enfants contre la pédophilie catéchistique, contre l’espace étatique neutre.

    «L’authentique identité» est aussi un leurre. Notre identité se résume à notre nom et prénom, nous dit clairement notre très rationnel et pratique passeport.

    Le reste, ce sont les valeurs, pas l’identité. Les valeurs communes et non pas les restes déliquescents de la tradition qui sont tristement archaïques, xénophobes et religieux.

    Il faut s’élever à la philosophie des Lumières, fondatrices de la modernité et de nos États démocratiques pour s’affranchir à la foi de la tradition archaïque, de la religion misogyne et du populisme grossier.

    Nous devons, nous les Modernes, continuer le combat pour une authentique et vigoureuse philosophie politique rationaliste, sans oripeaux religieux, restes d'une peste ancienne.

    Gagnons ce combat non terminé.

    • Marc Therrien - Abonné 23 novembre 2020 18 h 25

      Je réitère ma satisfaction de lire que ta présence ajoute à ce petit nombre d’entre nous, ces nains sur des épaules de géants comme les voyait Bernard de Chartres, qui apprécions humblement de s’appuyer sur les grandes idées des philosophes morts et enterrés, qui ont su voir bien haut et bien loin, pour nourrir notre ambition intellectuelle de participer au cumul des savoirs.

      Marc Therrien

  • André Lussier - Abonné 23 novembre 2020 08 h 37

    Coup d'état ?

    Au point où c'en est rendu, on pourrait croire que les agissement de clown orange se rapprochent fortement d'une tentative de coup d'état.
    Je ne lui souhaite évidemment pas de succès dans son entreprise, mais ça y ressemble étrangement, il ne manque pas d'exemples dans l'histoire...

    • Hélène Lecours - Abonnée 23 novembre 2020 16 h 44

      En tout cas "ils" sont en train de s'organiser pour désorganiser les autres le plus possible...sinon pour désorganiser le pouvoir en tant que tel, en effet.

  • Jean-François Trottier - Abonné 23 novembre 2020 08 h 57

    Oui, bon, les voisins du sud...

    C'est bien utile de trouver des défauts à son voisin pour ne pas voir ce qui se passe ici.

    Faudrait constater que le Bible Belt, ou son équivalent, est plus puissant toute proportion gardée dans l'ouest canadien qu'aux États-Unis.
    Impossible de se faire élire en Saskatchewan sans pratiquer une religion, point à la ligne.

    Le pire est que cet "ouest" débute à... Toronto.
    Toronto est rendue une ville aussi raciste que Chicago ou toute autre ville américaine qui n'est pas désertée par les blancs (comme Détroit ou, bien plus, Atlanta).
    Profilage policier, division en quartier qui ressemblent à des ghettos, séparation économique basée l'origine. Les Torontois qui se disent tout fiers que l'on puisse afficher dans toutes les langues chez eux, utilisent cette information pour bien délimiter leur fief très blanc, aisé et anglais.
    Pensez au West-Island et Montréal.

    La très malsaine collusion politico-religieuse est totale où partout au Canada sauf au Québec.
    Évidemment les racistes se dépêchent de trouver leurs voisins Québécois racistes pour ne pas voir leur propre position envers eux, bien engoncés dans leur dogme
    .
    Ils sont si fiers de l'entrée de l'armée à Montréal avec tanks et mitrailleuses en 1970, et trouvent normal que l'armée ait été prête à intervenir en 1995. Hé! on sait jamais, des sauvages pareils, hein!
    Si, si. Racisme.
    J'ai passé ma vie à utiliser des euphémismes pour justifier ce comportement maladif de la part du ROC.
    Après avoir travaillé un peu partout au Canada, puis aux USA, et comparé, j'ai fini par me rendre à l'évidence. On n'en sort pas.

    Dès qu'il est question d'échange pan-canadien ou de politique ça ressort immédiatement : les Anglais tiennent mordicus à dire que "eux" sont civilisés, et nous, ben, pas mal moins hein?

    Le Canada semble aller bien pour certains, seulement parce que les racisés, i.e. Québécois et premières Nations, sont très très accomodants.
    Le mot-clé est "colonisé".

    • Gilbert Troutet - Abonné 23 novembre 2020 18 h 56

      Merci, M. Trottier. Excellent réquisitoire.

      En traversant le Canada cet été, j'ai pu constater à quel point la Bible Belt étend ses tentacules en Ontario et dans l'Ouest canadien. Des panneaux tout le long de la route pour dire « God Saves You », « In God We Trust « et autres chimères. Comme s'il fallait revenir à l'époque bénie des croisades.

  • François Beaulé - Inscrit 23 novembre 2020 09 h 26

    La droite libérale succède à la droite conservatrice et réactionnaire

    Le Parti démocrate américain, on l'a constaté une fois de plus avec le choix de Biden comme candidat, n'est plus depuis des décennies un parti de gauche. C'est un parti de la droite libérale qui, sous Clinton comme sous Obama, a favorisé la concentration de la richesse et donc des inégalités sociales. C'est un parti qui accueille les groupes minoritaires raciaux, ethniques ou affirmant des sexualités marginales. Le fragmentation du tissu social contribue donc à fournir des clientèles électorales au Parti démocrate. En réaction, les républicains durcissent leur crispation identitaire.

    La gauche sociale-démocrate est peu représentée aux États-Unis et n'arrive pas à prendre le pouvoir. La foi qui rassemble une large majorité d'Américains est une foi dans le capitalisme. La sociale-démocratie est associée avec dégout au socialisme. Ce préjugé et cette foi restreignent l'action politique et opposent des citoyens de même classe sociale. Cette aliénation économico-politique favorise la fragmentation sociale.