Sonner l’alarme une seconde fois pour les aînés

«Si rien n’est fait, le bilan pour les aînés de la seconde vague sera comparable à celui de la première vague», estiment les auteurs.
Photo: Jean-Francois Badias Associated Press «Si rien n’est fait, le bilan pour les aînés de la seconde vague sera comparable à celui de la première vague», estiment les auteurs.

Au printemps dernier, les gériatres ont sonné l’alarme afin que la réponse collective et gouvernementale à la pandémie tienne compte des personnes âgées. Alors qu’on avait bien préparé les hôpitaux, ce sont plutôt les milieux de vie pour aînés qui ont été les plus durement atteints par la COVID-19. De mars àaoût, plus de 4800 personnes de ces milieux sont décédées.

Grâce aux efforts des soignants et du gouvernement, l’hécatombe vécue à la première vague ne s’est pas reproduite à grande échelle cet automne. L’arrivée des préposés aux bénéficiaires,la réduction de la mobilité du personnel, l’amélioration des mesures de contrôle des infections, de la disponibilité de l’équipement de protection et des tests, et la reconnaissance de l’importance des proches aidants ont amélioré la situation.

Mais sonner l’alarme une deuxième fois est nécessaire.

Si rien n’est fait, le bilan pour les aînés de la seconde vague sera comparable à celui de la première vague. Depuis septembre, plus de 850 personnes sont décédées de la COVID, dont plus de 90 % ont 70 ans et plus. On semble s’être accoutumé à la vingtaine de décès par jour au Québec, mais à ce rythme de croisière, qui risque de s’accentuer, plus de 4 000 décès s’ajouteront au Québec d’ici mai. C’est inacceptable. Si l’urgence est moins grande, les enjeux sont tout aussi importants. La situation requiert un redressement marqué.

Le SRAS-CoV-2 s’attaque disproportionnellement aux personnes âgées directement, par des formes sévères de la maladie se traduisant en hospitalisations et décès, et indirectement, par les effets néfastes des mesures de confinementsur la santé physique, cognitiveet mentale. Comme gériatres, nous voyons encore les effets pervers de la première vague chez nos patients : delirium, déclin de l’autonomie, chutes. À cause de cette atteinte disproportionnée des aînés, c’est précisément auprès de ces derniers que le gouvernement doit plus activement déployer ses ressources scientifiques, politiques, humaines et matérielles pour les semaines et les mois à venir selon trois axes :

Mieux protéger les personnes âgées en milieux de vie pour aînés et à domicile ;

Maximiser l’autonomie décisionnelle des aînés ;

Permettre le quotidien le plus normal possible pour les aînés en contexte de pandémie pour réduire les effets délétères des mesures de confinement.

Quand la poussière sera retombée, notre réponse collective à la pandémie sera à la mesure de la morbidité et de la mortalité excédentaires plutôt que sur le simple nombre de cas dans la population. Notre succès ou notre échec auprès des personnes âgées sera notre succès ou notre échec collectif. Concrètement, quelle que soit la stratégie populationnelle privilégiée face au virus (élimination, suppression ou contrôle), les mesures suivantes doivent s’ajouter à celles déjà en place :

Dépister de façon organisée, régulière et rigoureuse les travailleurs de la santé en milieux de vie pour aînés à haute transmission communautaire ;

Utiliser de façon plus systématique les tests en contexte d’éclosion et de haute transmission communautaire ;

Augmenter le personnel soignant et en prévention et contrôle des infections dans les régions affectées et faire des simulations d’éclosions avant leur apparition ;

Évaluer la possibilité de réduire la durée d’isolement préventif en utilisant des tests PCR répétés ;

Évaluer et déployer le cas échéant des tests rapides dans les milieux pour aînés ;

S’assurer d’une ventilation minimale dans les milieux de vie pour aînés ;

Produire et communiquer un cadre de gestion de risque selon les activités, la transmission communautaire, et le risque individuel pour les personnes âgées et leurs proches ;

Analyser et diffuser de façon transparente les facteurs de contamination spécifiques à la population âgée ;

Surveiller et réduire spécifiquement le nombre de cas quotidiens chez les personnes de 70 ans et plus, et chez les travailleurs de la santé ;

Augmenter réellement l’offre des soins de réadaptation et en prévention du déconditionnement à domicile, en centre hospitalier et dans les milieux de vie ;

Mettre en place des mesures de réduction des effets délétères pour chaque mesure de confinement ou d’isolement ;

S’assurer d’une prise en compte et d’une représentation constante de la population âgée au sein de la santé publique nationale et au sein de la cellule de crise.

Les aînés ne sont plus l’angle mort de notre réponse pandémique. Ce n’est pas suffisant, ils doivent en être le centre. Alors que les vaccins efficaces se profilent à l’horizon, chaque cas ou décès retardé est un cas ou décès empêché. Sans changement de stratégie, trop d’aînés ne passeront pas à travers ce marathon de la deuxième vague. Et trop perdront leur autonomie et viendront remplacer ceux décédés en soins de longue durée. Il faut donner un deuxième souffle aux aînés pour cette deuxième vague.

4 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 21 novembre 2020 08 h 03

    Est-ce qu'aux yeux de plusieurs, les aînés sont-ils des citoyens de 2e ordre dans notre société?

    Le Québec a dépassé hier le cap des 800 décès par million de population, un fait d’arme très triste et le plaçant comme une des plus pires nations dans le monde, ceci, avec des mesures très contraignantes en place, un système de santé public robuste et une très faible densité de population. Pardieu, nous sommes pires que les Américains qui ne font absolument rien pour contrer la pandémie. Ça sent l’échec et la mauvaise gestion à plein nez, bureaucratie oblige.

    Oui, pour ceux qui ont 60 ans et plus, l’hétacombe du printemps risque de se reproduire encore une fois puisque le nombre de contagion montre en flèche partout au Québec. Les citadins de Montréal, durant les vacances d’été dans les régions du Québec, se sont assurés de répandre cette contamination communautaire partout.

    Pourtant, il semble que les instances gouvernementales n’ont rien appris de la 1ère vague. En tout cas, pour les plus vulnérables de notre société, ils sont autant à risque qu’au printemps. Les médecins, Quoc Dinh Nguyen et Serge Brazeau étalent la marche à suivre de façon très concise pour mieux protéger les aînés afin qu’ils ne soient plus seulement l’angle mort de notre réponse pandémique, mais en première place et la clientèle visée. Ils l’ont amplement mérité nos bâtisseurs du Québec.

    Misère, on connaissait déjà les risque de la contamination aérienne en juin et pourtant le gouvernement n’a rien mis en place pour contrer ce problème durant l’embellit de cet été. Il était plus pressé à repartir l’économie et invitait les gens à se promener en région avec le résultat qu’on connaît aujourd’hui. Il nous semble que ce sont toujours des décisions politiques qui émanent de ce gouvernement et non pas de santé publique.

    Enfin, elle est cette enquête publique sur le génocide des CHSLD du printemps dernier? Elle est où?

  • Denis Blondin - Abonné 21 novembre 2020 10 h 28

    Une autre stratégie serait aussi possible

    L'ensemble des mesures proposées dans le texte semblent tout à fait indiquées pour réduire la surmortalité des aînés. J'aimerais tout de même y ajouter une proposition.
    Depuis les premières éclosions en Europe, nous savons que la surmortalité attribuée au virus touche non seulement les personnes âgées mais en même temps celles chez qui ses effets se conjuguent avec certaines autres maladies préexistantes, telle que le diabète, les maladies cardiaques et respiratoires. Pourquoi alors ne pas cibler de façon très spécifique ces personnes qui sont le plus à risque, et qui ne se retrouvent pas toutes au sein de la population âgée? Ne pourrait-on pas les identifier en passant par le réseau des médecins de famille, par exemple, et prévoir pour elles un suivi particulier et des mesures de protection spécifiques?

    À mon avis de non spécialiste, cela aurait dû être fait dès le début si cela est possible. Je m'étonne aussi que, dans l'avalanche quotidienne des informations sur les méfats de la Covid-19, nous ne soyons pas plus souvent informés concernant la répartition des mortalités autre que selon l'âge, comme si l'âge était la seule variable pertinente dans notre connaissance de la pandémie et dans les stratégies à déployer.

    • Cyril Dionne - Abonné 21 novembre 2020 14 h 11

      Cela a déjà été fait avec peu de succès. Oui, ils ont ciblé les cas de comorbidités combinés avec l'âge pour justement cibler les gens à risque. Mais les virus se foutent bien des vœux pieux.

      Il n’en demeure pas moins que plus de 98% de tous les décès sont des gens de 60 et plus. 92% sont de 70 ans et plus et ceci, non seulement au Québec, mais partout sur la planète. Disons poliment que l’âge est une variable importante.

  • Yvon Bureau - Abonné 21 novembre 2020 20 h 40

    «Maximiser l’autonomie décisionnelle des aînés », vous écrivez. A raison+++

    Gratitude+++ et admiration pour cette lettre. Intéressante, intense, à contenu, et si nécessaire.

    Oui à l'autonomie décisionnelle, à une saine distance du pater/maternalisme.
    L'important, c'est que la personne concernée (ou sa personne représentante légale) soit au cœur et au centre des processus d'information et de décision. Et aussi que soit honorée la PRIMAUTÉ du seul intérêt de la personne en cause.

    Ps Que nous, les personnes VIEilles ou nos représentants légaux, debout, nous exercions davantage nos droits, nos libertés et nos responsabilités. Pour notre plus abondant mieux-être et pour mieux prendre soin de nos proches et de nos soignants.
    Ps Et vive +++ le développement des soins et des services à domicile! Maintenant!
    Ps Prenant mieux soin de nous, nous prendrons mieux soin de nos proches et de nos soignants.

    VIEux Yvon