Un âgisme systémique révélé par la pandémie

«La pandémie a révélé au grand public les lacunes importantes et pourtant connues de nos soins et services aux personnes âgées», écrivent les auteurs.
Photo: Sebastien Bozon Agence France-Presse «La pandémie a révélé au grand public les lacunes importantes et pourtant connues de nos soins et services aux personnes âgées», écrivent les auteurs.

La pandémie de COVID-19 a provoqué un véritable âgicide, notamment chez les personnes aînées vivant en milieu collectif. Les plus de 70 ans ne constituent que 19 % des cas de COVID-19  ; or, 92 % des décès ont été constatés dans ce groupe d’âge. Pourtant, une telle hécatombe n’a pas suscité la colère de la population, ni celle de nos dirigeants. Pas de mouvement « Old Lifes Matter », pas de flambée d’indignation sur les réseaux sociaux, pas de limogeage de dirigeants, ni même de manifestation symbolique comme on en voit un peu partout à travers le monde. N’y a-t-il pas là un âgisme systémique latent que la pandémie a soudainement mis au jour ? Une réflexion sociétale s’impose pour examiner cette situation de façon lucide, débusquer et dénoncer une telle ségrégation, et éliminer cet âgisme dans notre société vieillissante.

La pandémie a révélé au grand public les lacunes importantes et pourtant connues de nos soins et services aux personnes âgées. L’insuffisance du soutien à domicile et l’insécurité ont poussé les aînés à rejoindre des milieux de vie collectifs, et ce, plus que partout en Amérique du Nord. Même les aînés autonomes migrent vers les résidences pour aînés (RPA) en prévention d’un besoin éventuel de services. Ceux qui présentent une perte d’autonomie sont trop vite placés dans des établissements : ressources intermédiaires (RI) ou CHSLD.

Notre société a failli à procurer aux personnes aînées les services nécessaires pour qu’elles puissent vivre le plus longtemps possible chez elles. Elle a aussi failli à assurer des soins sécuritaires et de qualité dans les établissements de santé. Dans les premiers mois de la pandémie, on a oublié les personnes aînées dans la planification des actions à mettre en œuvre. Résultat : jusqu’à maintenant, près de 1000 morts en RPA, 300 en RI et 4000 en CHSLD. Près de 10 % des résidents en CHSLD sont morts. Imaginons 10 % des enfants en garderie ou des élèves dans les écoles qui meurent en de telles circonstances. Ce serait l’indignation générale, et avec raison. Mais ce sont des vieux ; qui s’en préoccupe vraiment ? Qui s’émeut devant cette hécatombe, devant la mort de résidents âgés privés de soins et de compassion dans leurs derniers moments ?

Certaines décisions prises pendant la pandémie étaient aussi teintées d’âgisme. Pourquoi interdire aux personnes proches aidantes de visiter les résidents des CHSLD ? Comment justifier la séquestration indue des aînés en RPA ? Comment expliquer l’interdiction absolue de sorties des aînés ?

Un article de La Presse titrait la semaine dernière  « Le tiers des défunts seraient morts dans les semaines suivantes ». Le rapport auquel l’article fait référence concluait plutôt que plus des deux tiers des morts dues à la COVID-19 étaient excédentaires et ne seraient pas survenues. Ce titre alimente l’opinion de certains groupes qui clament que les vieux seraient morts de toute façon. Un seul titre, logiquement un peu court, ne serait pas un problème si ce n’était qu’il exprime un foisonnement d’opinions infondées véhiculées sur les réseaux sociaux : « À quoi bon se préoccuper des vieux ? Ils ont fait leur temps. » La vie d’une personne âgée dans notre société utilitariste vaut-elle moins que celle d’un jeune ou d’un travailleur ?

La semaine dernière, les partisd’opposition à l’Assemblée nationale ont talonné le ministre de l’Éducation sur la ventilation des écoles et le risque de propagation du virus. La morbidité et la létalité de la COVID-19 chez les enfants sont pourtant extrêmement faibles. Qui s’est levé pour mentionner la ventilation inadéquate des CHSLD et réclamer des correctifs ?

Ce ne sont là que quelques exemples de discrimination envers les aînés. On refuse de voir l’âgisme dans nos rapports individuels aux aînés, mais surtout l’âgisme systémique de nos institutions, qui se soucient peu de leur bien-être, de leurs besoins ou de leur sécurité. Les récentes sorties de la protectrice du citoyen en font foi, déplorant des décennies d’incuries. La vie de ces personnes étant moins valorisée, leur mort n’émeut donc pas autant la population et ses dirigeants. Le Québec compte maintenant plus de 20 % de personnes de plus de 65 ans et, dans une décennie, nous dépasserons les 25 %. Nous serons l’une des sociétés les plus âgées au monde. Pouvons-nous tolérer un tel ostracisme envers le quart de la population ? Il y a là matière à réflexion. Comment assurerons-nous aux aînés une participation pleine et entière à la société ? Comment leur prodiguerons-nous les soins dont ils ont besoin ? Comment ferons-nous pour corriger les biais systémiques envers eux ? Comment reconnaîtrons-nous leur contribution remarquable à la société en les traitant avec la dignité et le respect qu’ils méritent ?

Il est temps de légiférer pour réaffirmer les droits des personnes âgées et les protéger contre un âgisme inacceptable dans une société civilisée. Il est urgent de lancer un chantier sur les soins et services aux aînés pour en améliorer l’accès, la qualité et la sécurité.

20 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 19 novembre 2020 02 h 41

    Pire encore, nos ainés sont devenus jetables.

    Ce n'est pas seulement de l'âgisme, c'est un mépris total pour les vieux qui ont contribué à la société. Ce mépris démontre que notre société a perdu son humanité et sa compassion. Une société civilisée se distingue par la façon dont elle traite ses citoyens les plus vulnérables et les plus démunis. Nous avons échoué notre responsabilité de protéger nos ainés.

    • Clermont Domingue - Abonné 19 novembre 2020 12 h 06

      Je crois que, pour la plupart des gens, l'important c'est le présent. Nous n'avons de prise ni sur le passé ni sur le futur.

      Oui, nos aînés sont devenus jetables. J'ai des cousins qui sont restés en Floride, plutôt que d'assister aux funérailles de leur vieille mère.

      Notre rapport au temps qui passe nous incite à abandonner nos vieux. Nos vieillards avaient de la valeur dans l'éternité. Or, on y croit plus.
      Nos vieux devront continuer de s'occuper d'eux-mêmes.Souhaitons que les bons sentiments du docteur Hébert soient partagés et que l'aide à domicile soit généralisée

  • Simon Grenier - Abonné 19 novembre 2020 06 h 43

    Euh "révélé" quoi? Il va de soit que de corder les gens dans des boîtes à chaussures, c'est indésirable.

  • Eric Folot - Inscrit 19 novembre 2020 07 h 03

    Excellent texte

    Merci aux auteurs pour cette réflexion importante. Espérons que nos dirigeants prendront au sérieux les propos contenus dans ce texte.

    • Cyril Dionne - Abonné 19 novembre 2020 09 h 06

      Oui, d'accord avec vous M. Folot. Merci aux auteurs de cette lettre. Malheureusement, tous feront la sourde oreille puisqu'on parle de sauver Noël présentement et aucun mot pour les gens plus âgés que nous qui sont en institution ou ailleurs. On avait même sauvé l’Halloween, mais cela a coûté combien de vie? Cela, personne ne vous le dira.

      Ceux qui ont plus de 60 ans représentent plus de 98% de tous les décès au Québec et dans le monde. Bien non, aucune indignation de la part du gouvernement et de la population en général. En plus, le gouvernement refuse toute enquête publique dans le dossier des CHSLD parce qu’on pourrait voir toute l’incompétence en fait de gérance de la CAQ et du monstre qui a participé dans ce dossier au Québec, la fonction publique avec ses syndicats évidemment.

      En plus, le gouvernement Legault n’est même pas prêt à faire face à la contagion aérienne puisque la plupart des bâtiments pour les gens âgés n’ont pas la ventilation requise et les échangeurs d’air qui sont critiques afin de créer une pression positive dans la pièce pour évacuer l’air vicié vers l’extérieur. Aussi, la plupart des pièces n’ont aucun contrôle sur l’humidité, un fait important dans la transmission aérienne puisque plus l’air est sec, plus s’est facile pour le virus de se répandre facilement. Idem pour les salles de classe et la plupart des endroits de travail. On ne se soucie guère de la qualité de l’air lorsqu’on conçoit un édifice. C’est le parent pauvre de la construction.

      C’est comme cela qu’on traite les bâtisseurs du Québec.

      En Suède, pays du socialisme, eh bien, seulement 14% des aînés qui sont morts de la COVID-19 ont été hospitalisés. Les autres, on les a laissé mourir chez eux pour ne pas induire le nombre de victimes vers le haut puisque la Suède ne comptabilise pas les décès dus à la COVID-19 survenus hors des hôpitaux ou bien ceux qui n’ont pas été testés. Dire que le pays de Greta Thunberg fait saliver notre ultra-gauche ici au Québec. Misère.

  • Germain Dallaire - Abonné 19 novembre 2020 08 h 05

    Instrumentalisation d'un âgisme ordinaire

    Comme disait souvent mon père: avec des si, on va à Paris. L'article de La Presse la semaine dernière est proprement scandaleux. Qui peut dire ce qui serait arrivé si... Absolument personne. C'est le genre de raisonnement qui est là pour faire accepter l'indéfendable. Parlant d'indéfendable, le nombre de morts a significativement augmenté au cours des dernières semaines. Curieusement, les statistiques sur la provenance de ces morts sont plutôt difficiles à trouver. Par exemple, essayez par hasard de retrouver la ventilation des morts dans la page statistique du Devoir: impossible.
    Il y a deux semaines dans La Presse, un article portant sur le sujet disait qu'il y avait beaucoup plus de morts à domicile. Les gens inquiets de la qualité douteuse des services de santé préfèrent rester à la maison et y mourrir. Et M. Legault qui a parfois le don de se mettre les pieds dans la bouche, de se réjouir du fait qu'il y avait moins de morts dans les CHSLD. Ben oui, ils préfèrent rester à la maison et y mourir. Tout un progrès!
    Je crois qu'il y a un flou entretenu par les autorités sur la provenance des morts. On pourrait presque parler d'Omerta. Et nos bons pigeons voyageurs de véhiculer le message... Il y a une raison toute simple à ce flou, le gouvernement évite ainsi qu'on parle de ce qui est de sa responsabilité: la qualité des soins. On ne parle plus des morts, à peine des hospitalisations, on focusse sur le nombre de cas. Ça permet ainsi au gouvernement de rejeter la responsabilité sur la population. C'est commode la peur, ça fait des gens tranquilles. Parlant de la responsabilité du gouvernement, de mon point de vue il est tout simplement incroyable que le gouvernement ne se soit pas entendu avec ses employé(e)s. Il y a six mois, on parlait d'anges gardiens (une expression qui pue la mauvaise conscience et la manipulation), ajourd'hui... c'est de leur faute quand il y a une éclosion. Un peuple bien tolérant qu'on disait...

  • Serge Bourassa - Abonné 19 novembre 2020 08 h 07

    Bravo pour cette dénonciation de l'âgisme au Québec !

    Merci, MM. Hébert et Couturier, pour votre analyse basée sur des faits que j'ai moi-même fréquemment constatés, depuis très longtemps, et qui devraient nous faire honte, comme société. Mais pour avoir honte, encore faut-il avoir une âme. La valeur d'un être humain est apparemment liée à sa capacité de contribuer économiquement à la société à laquelle il appartient. Vous êtes retraités, malades, et dépendants des services publiques ? Vos jours sont comptés ! Vous êtes désormais un poids pour la société. Peu importe votre contribution à cette même société tout au cours de votre vie. Parce que vous vivez, en moyenne, de plus en plus vieux et que, malheur, vous êtes de plus en plus nombreux, vous devenez un casse-tête financier pour la société. Les médias en feront écho, régulièrement, statistiques à l'appui. En dernier recours, heureusement, vous aurez l'option de l'aide médicale à mourir, triomphe québécois encencé par tous, sauf les mieux informés, oncologues et responsables des soins palliatifs. Ça évite d'encombrer les CHSLD et les unités de soins intensifs des hôpitaux. Ça évite à vos enfants, si vous en avez, de se déplacer pour vous visiter. Mieux encore, ça coûte moins cher.

    • Yvon Bureau - Abonné 19 novembre 2020 13 h 37

      «sauf les mieux informés, oncologues et responsables des soins palliatifs» ??!!