Au-delà de l’égalité formelle, l’égalité réelle

«La notion de racisme systémique mise sur la notion d’égalité réelle, qui doit se traduire jusque dans notre tissu social», écrit l'autrice.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «La notion de racisme systémique mise sur la notion d’égalité réelle, qui doit se traduire jusque dans notre tissu social», écrit l'autrice.

Dans son texte du 14 novembre, Jean-François Lisée augmente d’un cran sa défense du statu quo en matière de justice sociale en prétendant que le fait d’établir des soins et mesures adaptées aux besoins spécifiques des Premières Nations créera un système inégal, pour utiliser ses propres mots, « un racisme systémique positif permanent ».

En plus de retourner les mots sur eux-mêmes, le propos de monsieur Lisée se base sur une définition extrêmement étroite (et désuète) de l’égalité, axée uniquement sur l’égalité formelle. En bref, il s’agit de l’idée selon laquelle donner le même traitement juridique à tous suffit pour aborder l’inégalité. Selon cette approche, il s’agit de changer la loi ou la politique défectueuse pour régler le problème du racisme (à moins que l’on justifie l’adoption d’une telle loi pour des motifs politiques et identitaires, comme dans le cas de la loi 21). Or, il est amplement démontré que l’égalité formelle, si elle est bien nécessaire, ne suffit pas à assurer l’égalité réelle, en raison de facteurs historiques, sociaux, politiques et économiques. En d’autres mots : dans l’état actuel des choses, nous ne partons pas tous de la même ligne de départ, et nous n’avons pas tous les mêmes obstacles sur la piste de course. Au-delà des mots, c’est cette réalité que l’approche systémique nous invite à reconnaître et à aborder.

La notion de racisme systémique mise sur la notion d’égalité réelle, qui doit se traduire jusque dans notre tissu social. La contribution d’une approche systémique et contextuelle aux inégalités sociales, que l’on parle de racisme ou d’autres formes d’exclusion, c’est justement de cibler des mesures concrètes qui tiennent compte des réalités propres aux groupes faisant face à l’exclusion et de leurs différentes facettes. Dans une démarche sérieuse, cela implique une réorganisation des systèmes et des pratiques et une allocation des ressources visant à combler le fossé. L’approche systémique appelle également à un leadership et à une représentation adéquate des groupes traditionnellement exclus dans les espaces de prise de décision.

Contrairement à ce que suggère monsieur Lisée, qui, en fin de compte, assimile l’égalité réelle à l’inégalité, il n’est pas question ici de nier que de multiples formes d’injustice existent et affectent trop de Québécois ; mais de reconnaître qu’à circonstances égales, les personnes qu’on racise sont encore plus susceptibles de subir la précarité, la violence et l’exclusion. La lutte contre les injustices n’est pas un jeu à somme nulle et il est temps de laisser ce sophisme derrière pour se concentrer sur le travail à accomplir.

La notion de racisme systémique n’est pas difficile à saisir pour qui cherche sincèrement à comprendre et à s’attaquer aux racines du problème. Le fait que monsieur Lisée remette en question le choix de s’imposer des obligations de résultat en matière d’inclusion démontre à quel point nous demeurons à l’aise avec le statu quo, ainsi que le manque de sérieux du discours qui domine actuellement les médias. Tant qu’au Québec, il sera plus important de nier l’existence du racismesystémique que de le combattre, il sera difficile de faire des progrès significatifs pour aborder cet enjeu qui compromet les droits fondamentaux, la dignité et l’épanouissement du potentiel humain ici, chez nous.

Réponse du chroniqueur :

Ayant écrit être favorable aux recommandations du rapport Viens sur les Autochtones, je comprends mal, Mme Marcoux, que vous affirmiez que je « défende le statu quo ». Reste que les services proposés seront différents pour les Autochtones que pour le reste de la population.

Aucun politicien québécois n’a proposé à l’Assemblée nationale autant de mesures de lutte contre le racisme que je ne l’ai fait. Il s’agissait de moduler la législation pour combler les fossés dont vous parlez, notamment en matière de discrimination à l’embauche ou au logement.

J’ai aussi œuvré pour l’obligation de résultat dans la représentation des femmes et de la diversité dans la fonction publique, bien avant qu’on parle de racisme systémique. J’estime qu’en se concentrant sur la question raciale, ce concept évacue les facteurs socio-économiques expliquant en partie les écarts. Social-démocrate, je privilégie les mesures qui aident tous les citoyens laissés derrière et propose, sur ce socle, de faire un effort supplémentaire pour les catégories, raciales ou autres, où le fossé est plus grand. Cela favorise une citoyenneté partagée et solidaire. Je crains que le racisme systémique produise à l’inverse une fragmentation des citoyens sur la base de la race.

Jean-François Lisée

14 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 18 novembre 2020 04 h 30

    Fini le «nation à nation» ! Vive le corps-à-corps !

    «Le racisme le plus profond, c’est celui qui refuse le métissage». (Hervé Le Bras)

    Facile de savoir si un antiraciste n’est pas avant tout un raciste systémique. On n'a qu'à lui poser quelques questions:«Êtes-vous en faveur du métissage des races au Québec? Êtes-vous d’accord à ce que l'on encourage les gens à s’aimer les uns les autres sans tenir compte de leur soi-disant race? Trouvez-vous que c'est une bonne chose que ces mariages mixtes qui produisent des enfants ni blancs, ni noirs, ni jaunes, ni rouges, ni verts, mais où toutes ces différences ethniques sont diluées et se remarquent à peine?

    Au Québec, c'est la façon de faire depuis des siècles: «Le Québec pullule de centaines de milliers de citoyens d’origine autochtone officieusement hors réserves, comme en témoigne le fait de voir dans de nombreuses municipalités un nombre étonnant de gens qui ont franchement les traits et la couleur de peau qui caractérisent les Amérindiens...à tel point, d'ailleurs qu'on se croirait au coeur d'une collectivité autochtone!» (Guy O’Bomsawin, Le Devoir, 9 janvier 2020).

    Bien entendu, les tenants de races pures vont grincer des dents. Il leur est intolérable que l'on puisse être Métis ou Sang-Mêlé. Que voulez-vous?, dirait notre Grand Manitou de Shawinigan.

    • Pierre Rousseau - Abonné 18 novembre 2020 09 h 37

      Encore une fois il faut le répéter, la notion de « races » au sens où M. Naud l'utilise n'est plus d'actualité maintenant même si le mot « racisme » est encore utilisé. Le Larousse définit entre autres le racisme comme une « Attitude d'hostilité systématique à l'égard d'une catégorie déterminée de personnes : Racisme antijeunes. » Quand on parle de peuples autochtones on parle d'ethnies, pas de races, et pour le bénéfice des lecteurs, une ethnie selon Larousse est un « Groupement humain qui possède une structure familiale, économique et sociale homogène, et dont l'unité repose sur une communauté de langue, de culture et de conscience de groupe. » C'est exactement ce que sont les peuples autochtones, pas des races.

      Le soi-disant métissage n'a rien à voir avec les ethnies et ce serait être profondément colonialiste que d'y voir une barrière à l'exercice des droits ancestraux et issus de traités des peuples autochtones d'ici.

    • Léonce Naud - Abonné 19 novembre 2020 04 h 38

      M. Rousseau: Vous cherchez refuge dans l'ethnie plutôt que d'affronter la race. Grand bien vous fasse. Mais vous n'êtes pas l'État canadien. Ce dernier fait reposer l'existence même d'une partie de la population sur la composition chimique ou biologique, réelle ou supposée, de son ADN. Voilà la réalité que j'ai découverte autrefois à titre de professionnel de recherche à Ottawa, au sein de la Direction de la recherche sociale nordique du ministère des Affaires Indiennes et du Nord, sous Jean Chrétien. Comme tout bon Canadien-français aurait tenté de le faire, ce dernier a bien essayé d"em finir avec cette Loi canadienne qui n'est rien d'autre qu'une Loi d'apartheid tel qu'il en a existé une en Afrique du Sud. Hélas, les chefs Indiens n'ont pas voulu et leurs avocats encore moins.

  • André Baril - Abonné 18 novembre 2020 07 h 55

    égalité formelle et égalité réelle

    Madame Marcoux va un peu trop vite dans sa présentation de l'égalité formelle, selon elle une conception trop étroite pour qui voudrait parler d'égalité. Or, il reste que l'égalité formelle constitue la base juridique de l'égalité, tandis que l'égalité réelle concerne les moyens, selon les circonstances.
    Je reprends les définitions issues d'une décision de la Cour suprême du Canada concernant les services dans les langues (sur le site Canada.ca):

    « égalité formelle (formal equality) :
    L’égalité formelle est réalisée lorsque l’on traite de façon identique les membres de la communauté minoritaire de langue officielle et ceux de la communauté majoritaire en leur offrant des services identiques en français et en anglais, sans tenir compte des possibles différences existant entre membres des deux communautés.

    égalité réelle (substantive equality) :
    L’égalité réelle est réalisée lorsque l’on prend en considération, là où cela est nécessaire, des différences dans les caractéristiques et les circonstances de la communauté minoritaire, en offrant des services avec un contenu distinct ou au moyen d’un mode de prestation différent afin d’assurer que la minorité reçoive les services de la même qualité que la majorité.»

  • Cyril Dionne - Abonné 18 novembre 2020 08 h 19

    Pourquoi les chefs autochtones ne parlent jamais d’abolir la Loi sur les Indiens et les réserves qui en découlent?

    En parcourant cette diatribe et pourtant on parle d’égalité et des droits des autochtones, on n’y retrouve pas un seul mot sur la Loi sur les Indiens. Pas un seul. Pardieu, qu’est-ce que la loi 21 vient faire là-dedans?

    Lorsqu’on parle de d’établir des soins et mesures adaptées aux besoins spécifiques des Premières Nations, on parle ici d’accommodements raisonnables ou déraisonnables selon le cas, n’est-ce pas? C’est de créer une société parallèle qui existe dans une faille spatio-temporelle qui n’a pas quitté le 18e siècle.

    Bon, ceci dit, on parle du racisme systémique encore une fois sans le définir. Pour les autochtones pourtant c’est très facile. Vivre à l’écart des autres sur des réserves qui sont des prisons à ciel ouvert où vous ne possédez rien et que vous êtes dans un état de dépendance constant, évidemment que cela va compromettre vos droits fondamentaux, votre dignité et vous empêcher de vous épanouir. C’est de la loi sur les Indiens dont il est question ici, oui celle qui repose sur le principe que les autochtones doivent rester dans un statut de tutelle et être traités comme des pupilles ou enfants de l'État. Est-ce qu’on peut-être plus clair que cela? Cette loi est enchâssée dans la « canadian constitution » et c’est le gouvernement fédéral de PET qui l’a reconduit en 1982. Où étiez-vous durant cette période?

    Oui, pour les autochtones, la notion de racisme systémique n’est pas difficile à saisir pour celui ou celle qui cherche sincèrement à comprendre et à s’attaquer aux racines du problème. Celle-ci débute avec une loi infâme qui s’appelle la Loi sur les Indiens. Tout découle de là. Il n’y aura aucun type d’égalité pour les autochtones tant et aussi longtemps qu’ils seront définis comme pupille de l’état. L’égalité formelle commence par l’abolition de cette loi qui fait la promotion de l’apartheid et l’égalité réelle est obtenue lorsque les gens se prennent en main pour se sortir de ce marasme qui perdure depuis des siècles.

  • Pierre Rousseau - Abonné 18 novembre 2020 08 h 43

    Sociétés distinctes

    Mettre dans le même lot les peuples autochtones et les autres minorités ethniques équivaut à mettre le Québec au même niveau que les autres provinces sans reconnaître qu'il est une société distincte par sa langue, sa culture et son identité. De la même manière que pour les Québécois, les peuples autochtones ont des droits inhérents qui s'attachent à leur quiddité, leur essence de Premiers Peuples.

    Ces droits reconnus non seulement à l'international depuis longtemps (la convention 107 de l'OIT relative aux populations aborigènes et tribales remonte à 1957 et la convention 169 qui la complète remonte à 1989) mais aussi dans la constitution canadienne. Ces droits sont d'autant plus importants que les peuples autochtones au Canada subissent le colonialisme étatique depuis quelques siècles et que les mesures dont il est question se veulent un redressement, à tout le moins une mitigation des effets du colonialisme qui perdure encore aujourd'hui.

    L'égalité pour les peuples autochtones c'est l'autodétermination et le fait de pouvoir se gouverner eux-mêmes, tout comme la société québécoise, en tant que sociétés distinctes et se sortir du colomialisme. L'égalité c'est d'être reconnues en tant que nations, y compris leurs langues, leurs cultures, leurs identités, et de transiger avec la société dominante d'égal à égal, de nation à nation, sans égard à l'asymétrie de population entre nos sociétés.

    Quoiqu'on dise et quoiqu'on fasse, le colonialisme génère le racisme et la discrimintation systémiques et c'est la moindre des choses que les droits des peuples autochtones soient reconnus et respectés et que le pays se décolonise.

  • François Beaulé - Inscrit 18 novembre 2020 09 h 26

    Les inégalités sont naturelles et systémiques

    Nous ne naissons pas égaux. Nous ne sommes pas également intelligents, forts, beaux et quoi encore. Et les systèmes sociaux, le système économique et l'État principalement, vont contribuer à augmenter ou à réduire les inégalités.

    Le système capitaliste est le principal responsable de l'augmentation des inégalités. Par des services offerts à tous et par des programmes de redistribution de la richesse, l'État réduit les inégalités naturelles amplifiées par le capitalisme.

    Les libéraux de droite prétendent que nous naissons égaux et que l'égalité des chances est le seul objectif nécessaire à l'équité sociale. Or les familles et les écoles sont différentes, ce qui compromet l'égalité des chances.

    Le concept du « racisme systémique » ne répond pas adéquatement à la problématique des inégalités sociales. Il contribue à séparer les pauvres selon leur origine ethnique. Les partisans de l'antiracisme discriminent les pauvres selon la couleur de leur peau.