Le droit à l’enfance et à la maternelle

«Comme pour toute langue, l’enfant doit s’approprier l’écrit dans une démarche heuristique qui le plonge dans la langue et dans les livres de la littérature d’enfance», pense l'autrice.
Photo: Eric Cabanis Agence France Presse «Comme pour toute langue, l’enfant doit s’approprier l’écrit dans une démarche heuristique qui le plonge dans la langue et dans les livres de la littérature d’enfance», pense l'autrice.

Sous la noble intention de prévenir les difficultés scolaires, et de vouloir importer l’enseignement explicite avec des petits enfants de quatre et de cinq ans, on risque de brimer le droit à une démarche heuristique d’apprentissage propice au développement de la pensée et de la langue, de bafouer le droit à l’enfance et à une vraie maternelle.

Les stratégies politiques permettant le profilage de certains chercheurs dans l’entourage du ministre m’obligent à réagir et à partager mes réflexions à la suite du texte de Normand Baillargeon « La nouvelle maternelle » paru dans Le Devoir du samedi 31 octobre 2020. Je ne peux rester muette devant les faibles arguments d’autorité qui sont véhiculés, les courbettes discursives rehaussant certains scientifiques au détriment d’autres et dévalorisant au passage le long et rigoureux travail fait par les fonctionnaires et l’ensemble des experts praticiens et chercheurs qui œuvraient à la construction du nouveau programme de maternelle.

Dans le processus politique de mise au monde du nouveau programme, on note l’emploi d’arguments d’autorité en établissant une hiérarchisation simpliste des études scientifiques. Placées au sommet, les données probantes sont déifiées ! Les imposantes recherches menées par Piaget et ses contemporains qui nous instruisent sur le développement des petits et de leur manière très particulière de raisonner sont réduites, par un habile sophisme, à une « idéologie ».

N’en déplaise à monsieur Baillargeon, c’est le propre de la science que d’être fondée sur un corpus cohérent de littérature scientifique. On n’appelle pas cela une idéologie, mais une épistémologie. Il ne faudrait pas laisser penser que les données probantes en sont libres ; elles ont la leur aussi. Il y en a marre de cette réduction de la science aux données probantes. Oublions l’innovation avec les données probantes, car, par définition, elles reposent sur des méta-analyses qui recensent des études revenant 20 ans en arrière. Si elles ont leur utilité, faisant état de rétrospection, ce n’est pas par elles qu’on réglera des problèmes contemporains ou qu’on arrivera, de manière prospective, à des innovations ! À titre d’exemple, on serait extrêmement limités pour avancer avec la COVID-19 s’il fallait se restreindre aux recherches avec des données probantes ! […]

Enfin, dans le chemin de la déification des données probantes, on dévalorise au passage toute recherche qui ne va pas dans le sens du nouveau programme de maternelle en parlant de « prétendues » études scientifiques aux données dites « non pertinentes ». On en appelle de surcroît à la publication des études dans une « vraie revue », laissant entendre que toutes les revues scientifiques qui publient des études qui ne se situent pas dans le vent du programme défendu ne sont pas crédibles. Ce type d’argument d’autorité et de dévalorisation systématique du travail d’autrui, qu’il soit celui des fonctionnaires, des praticiens ou celui des chercheurs consultés dans une diversité de postures épistémologiques, n’est certes pas digne d’une démarche qui se veut scientifique.

Une démarche heuristique pour entrer dans l’écrit

La langue écrite, c’est d’abord et avant tout une langue. Or, il ne nous passerait pas par la tête de nous placer devant un bébé pour lui faire répéter les sons ba-ba-ba-l-l-l-ɔ̃-ɔ̃-ɔ̃ pour en arriver ultérieurement à lui faire prononcer le mot « ballon », puis une phrase avec le mot ballon, pour enfin laisser l’enfant exprimer sa pensée et ses intérêts concernant le ballon. Si on fonctionnait de la sorte, on fabriquerait la difficulté langagière. En fait, pour peu que l’enfant soit exposé à une langue, pour peu qu’on interagisse avec lui sur ce qu’il juge pertinent et intéressant, il la développera d’emblée dans la complexité des discours !

Il doit en aller de même avec la langue écrite. Il ne s’agit pas de répéter l’alphabet sous le modèle de l’adulte, de s’exercer à reconnaître le nom des lettres et les sons leur étant associés. Comme pour toute langue, l’enfant doit s’approprier l’écrit dans une démarche heuristique qui le plonge dans la langue et dans les livres de la littérature d’enfance. C’est ainsi qu’il développera, avec la guidance de l’adulte, un raisonnement lui permettant de construire les liens entre les sons de la langue et les lettres et ce que l’on nomme la conscience phonologique. On ne peut pas enseigner explicitement, par modelage, un raisonnement ou une conscience ! Une conscience ne se développe pas par la répétition d’une procédure exemplifiée par l’adulte ! Pas plus la conscience phonologique que toute autre forme de conscience.

En outre, les grandes difficultés en lecture et en écriture au-delà de la première année ne proviennent pas tant d’une méconnaissance du nom des lettres et des sons associés. Elles proviennent généralement de difficultés de compréhension reposant sur les inférences. C’est pourquoi plusieurs enseignants du préscolaire, l’Association d’éducation préscolaire du Québec (AEPQ), plusieurs experts fonctionnaires, praticiens et chercheurs présents aux fins de la construction du nouveau programme de maternelle souhaitent voir promouvoir davantage les contextes de narration pour donner la parole aux enfants afin que ces derniers apprennent à « parler comme dans les livres ». Ce terreau littéraire deviendra un tremplin de plusieurs variables menant à la construction de sens en lecture. Il constituera également la nécessité pragmatique et fonctionnelle qui mènera l’intérêt de l’enfant sur la route des traces écrites, des lettres, et qui nourrira le plaisir de chercher activement comment fonctionne ce système alphabétique exposé dans l’environnement de classe.

[…] Monsieur le Ministre de l’Éducation, je vous prie de donner une vraie maternelle aux enfants. Je remercie les praticiennes du préscolaire qui sont en recherche constante pour stimuler et pour accompagner les enfants à partir de la manifestation de leurs propres intérêts. Je remercie aussi les fonctionnaires du préscolaire qui ne cessent d’explorer la littérature scientifique afin de défendre de manière articulée la petite enfance en appelant au respect du développement et des besoins de nos enfants.

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