L’empressement

«L’idée, ce n’est pas de se retenir de tout dire, tout le temps, mais d’apprendre à
Photo: iStock «L’idée, ce n’est pas de se retenir de tout dire, tout le temps, mais d’apprendre à "suspendre son jugement", ne serait-ce qu’un temps», souligne l'autrice.

On entend souvent qu’on doit « défendre une opinion », « gagner un point ». On « confronte des idées » et on peut aussi mettre un « poing sur la table » pour faire valoir de manière plus ou moins définitive ce qu’on soutient. Le registre de l’argumentation est ainsi souvent guerrier, combatif. On pourrait dire, en assumant la simplification, que « s’ostiner » ou exprimer un avis, c’est parfois assumer d’« aller au batte » ou de « se faire passer au batte ». Notamment sur les réseaux sociaux, terrain miné s’il en est.

Si on dissèque un peu ce que c’est, une opinion, on peut dire qu’elle renvoie à certaines composantes : une position sur un sujet (je pense que la liberté est une chose bonne), des arguments (parce qu’il est nécessaire de pouvoir faire des choix sans contrainte extérieure) et un socle sur lequel tout cela repose et qui est, lui, alimenté des connaissances (ou « inconnaissances ») acquises sur ledit sujet (valeurs, expériences personnelles, lectures, questionnements, etc.). Il y a ainsi tout un monde qui grouille en dessous de nos avis et qui constitue, aussi, une part de notre identité. C’est pourquoi, souvent, remettre une idée en question, c’est se remettre en question. C’est pourquoi, peut-être, on a cette tendance à se braquer, à résister lorsqu’une discussion ébranle nos postures : c’est un bout de soi qu’on essaie de maintenir lorsqu’on argumente. Je me permettrai ce saut : donner son opinion, c’est peut-être aussi affirmer un bout de soi dans l’espace. Et ce qui est particulier, à l’ère des réseaux sociaux, c’est que cette affirmation est visible (les mots restent écrits dans les espaces commentaires, en publications) et qu’elle peut se prévaloir d’une reconnaissance immédiate sous la forme de « j’aime ». Je me garderai une petite gêne d’aller jusqu’à dire « je commente, donc j’existe » — je ne voudrais pas que Descartes ait la nausée dans sa tombe —, mais il reste que la chose s’observe : on s’empresse souvent de donner son opinion, de tartiner une part de soi sur l’événement. Comme si le vide de l’espace commentaire nous appelait ou qu’on ne pouvait tolérer que les choses soient sans qu’on s’oblige à s’y lier.

Ce qu’on fait du vide

C’est peut-être parce qu’on n’aime pas tant ça, « le vide » ni ses manifestations multiples : les silences, les murs blancs, la distance avec les gens, du moins ceux qu’on apprécie. Lorsqu’il se présente, on cherche souvent — et assez rapidement — à le combler, le traverser. Le rendre si petit qu’on ne le ressentira plus. J’ai l’impression qu’une partie de nos vies se passe à vaincre les formes de l’absence.

Mais peut-être y a-t-il des moments — plus fréquents qu’on peut le penser — qui sont davantage propices à la retenue, à l’attente, à y faire face, au vide. Se tenir devant lui, sans trop de mouvements, la bouche fermée, à l’écoute. Il y a, certes, quelque chose de désagréable là-dedans, d’inhabituel. Se retenir, c’est contraindre un élan, une volonté, l’empêcher d’être alors que le mouvement naturel des choses est plutôt de se laisser aller, de dire, de nommer. S’imposer la retenue oblige à ravaler ses mots, un peu. À garder son opinion pour soi, un moment.

L’idée, ce n’est pas de se retenir de tout dire, tout le temps, mais d’apprendre à « suspendre son jugement », ne serait-ce qu’un temps. Les Grecs avaient un joli mot pour ça : l’épochè (le « chè » se prononçant comme un « k »). Ça peut se résumer — très grossièrement — à attendre avant de se positionner, avant de se ranger devant un événement ou une idée, prendre le soin de valider la véracité ou le degré de certitude qu’on peut accorder à ce qui se présente. C’est une attitude qui peut aller de pair avec le souci de s’attarder à ce que notre voix dit ou veut dire. Il faut avoir la prudence de se demander si notre grain de sel a une valeur.

Je vais aller jusqu’ici : arrêter de partir du principe que nos avis sont nécessairement bons d’emblée et pertinents à occuper de l’espace. Le premier mouvement de l’argumentation, ce n’est pas de se défendre contre qui ou quoi que ce soit, c’est de tourner son regard par en dedans. Observer ce qui s’agite sous le socle de nos idées et prendre le soin de valider si tout cela est juste.

Et je le sais que ce n’est pas une posture plaisante à adopter. Ni un travail qui se fait sans heurts. Ça peut s’accompagner de bien des remous, des grandes vagues, mais il y a des gains à cette exploration de soi (ce « connais-toi toi-même », comme dirait l’autre), dont le fait de cultiver une part d’incertitude, d’apprendre à vivre avec elle et de s’éviter l’ultracrépidarianisme ou cet art de parler de qu’on ne connaît pas.

Ce qu’on lâche dans le monde

Ce qu’on lâche dans le monde, dans nos commentaires et nos discussions, y reste. Aujourd’hui encore plus qu’avant. Et tout cela circule encore plus qu’avant. Et marque les esprits, alimente les préjugés, génère des craintes. Notamment. Ce qu’on lâche dans le monde se lie au monde. Alors, on gagnerait peut-être à considérer que ce n’est pas parce qu’on peut qu’on doit. Qu’au premier mouvement de l’empressement à donner son avis, il est possible de substituer un grand respir qu’on retient. Un temps juste assez long, afin de ne pas s’emballer l’idée, de voir vraiment ce qu’il en est. Faire un pas de côté pour ne pas alimenter le bruit, tourner ses pouces sept fois avant de taper sur le clavier, cultiver le mouvement de recul plutôt que le grand élan par en avant pour laisser l’espace disponible. Peut-être qu’alors on verra qu’il n’y a, en fait, rien à défendre, pas plus que de combat à mener. Parce que ce qui importe, c’est la justesse de nos idées, de nos croyances. Et cette justesse, elle se travaille avec le concours des autres, que ce soit en discutant, en lisant, en écoutant. En nous entourant de ce qui nous oblige à refuser de nous figer. Yvon Rivard aime citer Hermann Broch, que je paraphrase, ici : le danger pour la pensée, c’est la fixité. Il faut chercher ce qui nous fait trembler. Assumer l’espace plutôt que de s’obstiner à le remplir.

14 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 16 novembre 2020 06 h 50

    « Peut-être qu’alors on verra qu’il n’y a, en fait, rien à défendre, pas plus que de combat à mener. » Vous avez bien vu et malgré cela on se fait vilipender, insulter, moquer et on en passe. L’opinionite n’est pas faite pour le dialogue encore moins pour une réduction phénoménologique ( l’épochè au sens husserlien ici) si on comprend bien Platon. Justement Hermann Broch est un excellent maitre puisqu’il fut un des premiers grand écrivain qui nous parla des « somnambules »...votre excellent texte est loin d'être écrit par un somnambule: « Un homme apparemment d’un rationalisme absolu […] est incapable de distinguer le bien du mal. Dans un monde absolument rationnel, il n’existe pas de système de valeurs absolu, il n’existe pas de pécheurs, mais tout au plus des êtres nuisibles.» (Hermann Broch). Merci.

  • Françoise Crassard - Abonnée 16 novembre 2020 09 h 04

    Merci

    Merci pour la clarté et la grande pertinence de votre texte.

  • Cyril Dionne - Abonné 16 novembre 2020 09 h 12

    La pensée qui prie à l’autel de la très, ô combien sainte rectitude politique, est tout simplement une opinion qui vit de ses incantations aux dépens de la réalité

    Bon, intéressante lettre de la part d’une enseignante du secondaire.

    Ceci dit, la liberté d’expression est plus qu’une bonne chose; elle est essentielle et inaliénable dans une société libre. Pardieu, tous donnent leur opinion et en plus, il y en a qui sont payés pour le faire. La neutralité est toujours à géométrie variable. Les médias traditionnels, sous la couverture de la bien-pensance et donneuse de leçons, n’affichent aucune neutralité; pourquoi les gens sur les médias sociaux devraient-ils le faire et s’abstenir à moins qu’il y a diffamation ou incitation à la haine envers des individus?

    On ne donne pas son opinion; on énumère les faits tout simplement. Les expériences personnelles ne sont pas des faits parce qu’elles sont basés sur un relativisme propre à l’expérience de vie d’un individu selon plusieurs critères qui sont uniques. On ne vise pas les gens personnellement; on critique leurs idées. Les gens qui véhiculent les histoires des amis imaginaires (religions) devraient retenir ce point. Si les opinions ne reflètent pas une certaine rigueur et qu’elles ne sont pas fondées sur des principes évidents et des raisonnements expérimentaux qui sont vérifiables et reproductibles, eh bien, ce n’est que de la propagande.

    Plusieurs le font pour plaire à une certaine clientèle qui en redemandera ou bien ils sont tout simplement des militants d’une cause qui prostitue leur statut pour marquer les esprits, générer des craintes et alimenter les préjugés. Ils racontent ce que l’on sait déjà. Nul besoin de regarder très loin dans ce journal pour cette dernière catégorie afin d'en trouver. Lorsque la liberté d’expression conjugue que deux fois deux font quatre, la réalité suit son cours.

    Prenons la pandémie au Québec et le contrôle de l’information par le gouvernement au pouvoir. Au lieu de nous donner les faits et les statistiques probantes, on joue sur les émotions pour cacher leur inaptitude à gérer des crises. Oui, ça va bien aller. Misère.

  • Robert Bernier - Abonné 16 novembre 2020 09 h 27

    Ce qu’on lâche dans le monde y reste ... (une expérience bien personnelle)

    Il y a quelques années, j'ai été retenu dans une cause judiciaire à titre d'expert en optique et laser.

    Au moment de plaider conhtre ma reconnaissance à titre d'expert, l'avocat de la partie adverse m'a causé la plus grande surprise. Il avait trouvé, en ligne, que j'avais écrit un livre à saveur plus philosophique que physique (optique) et que j'avais participé à une conférence sur l'astrophysique. Que, de plus, j'étais enseignant au collégial (j'y enseigne la physique). Pour conclure, devant l'arbitre, que "M. Bernier, avec toutes ces activités, ne peut pas en même temps être vraiment expert dans le sujet qui nous intéresse." Imaginez notre surprise à tous. L'arbitre ne s'y est pas laissé prendre et m'a tout de même retenu comme expert. Mais je n'en revenais pas.

    Mais imaginez si j'avais été le genre de personne à laisser en ligne des propos scabreux, haineux ou que sais-je encore???? Dès le lendemain, en classe, j'ai raconté la chose à mes élèves.

    L'auteur a bien raison de nous le rappeler: "Ce qu’on lâche dans le monde, dans nos commentaires et nos discussions, y reste." Pour le meilleur et pour le pire. C'est Blaise Pascal qui écrivait: "Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre."

    • Cyril Dionne - Abonné 16 novembre 2020 14 h 46

      Bon M. Bernier, vous en appelez à une censure indirecte tout comme notre enseignante du secondaire. C'est « ben » pour dire. En passant, les cégeps québécois sont considérés comme des écoles secondaires partout au Canada puisqu'ils préparent les étudiants à l'université tout comme pour la 12e année en Ontario. Ce ne sont certainement pas des collèges au même niveau qu'on retrouve dans le ROC.

      Ceci dit, « l'expertisanerie » dans une cour de justice est à géométrie variable. Pour certains, ils sont des experts et pour les partis contraires, ils ne le sont pas. C’est le même dilemme avec ceux qu'on appelle les combattants de la liberté, parce que pour les autres, se sont tout simplement des terroristes (voir les gens du FLQ). Que voulez-vous, on cloisonne les gens en les catégorisant comme experts. De cette façon, ceux qui tirent les ficelles ont beau jeu. Nous sommes devenus des sociétés d'experts ou des courtisans cantonnées dans des dogmes dont on ne peut en sortir sans avoir un prix à payer, tout comme les bâtards de Voltaire. Les acteurs des cours de justice en savent quelque chose puisque qu’ils ont pratiqué la courtisanerie politique à un niveau si élevé, c’est comme cela qu’ils ont pu être nommé juges (voir juges Post-it) ou procureurs de la Couronne.

      Enfin, dans toute communication, il y a l’émetteur et le récepteur. Pour faire court, celui qui émet une opinion peut s’astreindre de le faire ou bien, il peut exercer sa liberté d’expression et le faire tout en espérant qu’il l’a encore après avoir parlé. Idem pour le récepteur; il a le droit de lire ou entendre l’opinion ou bien ne pas la lire ou l’écouter. C’est ce qu’on appelle la censure autodidacte.

      En passant, tous les commentaires du Devoir sont censurés pour la diffamation, l’incitation à la haine et plus.

      P.S. Pour ce commentaire, aucun philosophe vivant ou mort et enterré n'a été retenu.

    • Robert Bernier - Abonné 16 novembre 2020 16 h 44

      @ M. Dionne

      Je ne m'autocensure pas sur ma pensée politique par exemple, ni sur ma pensée philosophique et Le Devoir ne m'a jamais censuré non plus sur ces points, en tout cas dans ces commentaires électroniques.

      Vous aurez peut-être noté que je parlais de propos scabreux, haineux ou de ce genre. Et je pense qu'un minimum de civilité continue d'être souhaitable si nous voulons garder ouvertes les lignes de communication entre citoyens.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 novembre 2020 13 h 32

    Excellent texte

    En une année, certains des commentateurs au 'Devoir' ont pour ainsi dire l'équivalent de la Bible en textes publiés. Je pense en particulier à un commentateur quésoliste (dont je veux taire le nom pour avoir plus de chances auprès des modérateurs).

    Il y a de bons commentaires dans ledevoir.com, mais ils sont malheureusement noyés dans une masse de commentaires informes. C'est décourageant de devoir se taper autant de plats commentaires pour en lire quelques-uns de bons.

    https://www.ledevoir.com/opinion/lettres/515238/le-mysterieux-courrier-des-lecteurs

    https://www.ledevoir.com/opinion/lettres/515324/pas-toujours-les-memes-mais

    • Marc Therrien - Abonné 16 novembre 2020 18 h 29

      Qui sait si le fil de commentaires ne demeurent pas une petite consolation pour ceux qui n’ont pas le tour comme vous de voir leurs lettres publiées régulièrement dans le courrier des lecteurs.

      Marc Therrien

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 novembre 2020 21 h 19

      M. Marc Therrien, prière de relire ce passage de la lettre de Mme Véronique Grenier : « Il faut avoir la prudence de se demander si notre grain de sel a une valeur. » Si votre commentaire n'est pas pertinent, ne faites pas perdre leur temps aux lecteurs. Écrivez-le dans un journal personnel, si vous y tenez.

      On me reproche souvent de ne faire que ces brefs commentaires à la suite d'une opinion que j'aime : « Bon texte. Bravo ! » Mais pourquoi ajouter à ce qui est déjà complet (et, souvent, parfait) ?

    • Marc Therrien - Abonné 16 novembre 2020 22 h 30

      C’est qu’en ce qui me concerne, il n’y a pas de meilleur temps perdu que celui qui est libre. Pour le reste, pour ce qui est de juger de la pertinence des propos publiés dans les divers fils de commentaires de ce journal, je m’incline devant votre séniorité qui vous confère cette prééminence dans la capacité de critique judicieuse.

      Marc Therrien

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 17 novembre 2020 10 h 13

      M. Therrien, si vous n'êtes pas capable de juger de la pertinence des commentaires, vous ne feriez pas un bon sélectionneur de lettres à publier.

      Si les infox sont si florissantes, c'est que les gens sont de moins en moins capables de séparer le bon grain de l'ivraie.