Les agélastes

«Nous vivons une époque désespérément crispée», écrit Patrick Moreau.
Photo: Radio-Canada «Nous vivons une époque désespérément crispée», écrit Patrick Moreau.

Patrick Moreau est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste.

Ce néologisme inventé par Rabelais, et dont Milan Kundera se désolait que la langue française ne l’ait pas conservé, signifie « ceux qui ne rient pas, qui n’ont pas le sens de l’humour ». Ceux-là, Rabelais — qui, en passant, est aussi l’auteur de la formule « Pour ce que rire est le propre de l’homme » — ne les aimait pas. Ils symbolisaient à ses yeux tous ces gens qui se prenaient bien trop au sérieux : sorbonagres jargonneux, prélats autoritaires et pontifiants, chicanous atrabilaires et autres papimanes confits en dévotion. Non seulement ils n’entendaient pas eux-mêmes à rire, mais ils ambitionnaient de mettre tous les rieurs au pas, ne rêvant que d’expiation des péchés, de pénitences imposées, d’autodafés, de bûchers où l’on jetterait masques et jeux de cartes, en attendant d’y pousser quelques hérétiques qui auraient osé ricaner au passage de la procession des bonnes intentions.

Rabelais est mort depuis longtemps. Il doit se prélasser aux Enfers, où il fait certainement bonne chère, attablé entre Diogène et maître François Villon. Espérons qu’il y rit avec eux et de bon cœur. Mais le monde qu’il nous a laissé, lui, n’en a pas fini avec les agélastes. C’est une engeance qui renaît périodiquement. Sous un prétexte ou un autre, ils trouvent moyen de s’offusquer de tout : ils crient au blasphème devant des caricatures que personne ne les force à regarder ; ils crient au blackface pour un costume de bal masqué ; ou bien, ils s’offusquent d’un épisode d’une série télévisée humoristique qui présente un personnage d’Africain atrocement stéréotypé.

Les agélastes, en effet, n’aiment pas les caricatures, les masques, les costumes de carnaval, les stéréotypes, ni les clichés. Comme les théologiens d’antan, ils prennent tout au premier degré. À leurs yeux, il n’en existe pas d’autre. Ils vivent de plain-pied avec la vérité. Pour eux, le monde est sans faille et le rire n’est qu’une grimace à la face de Dieu, ou à la leur, une insulte à leur sérieux.

Dans La petite vie, l’humour déjanté et absurde dont fait preuve Claude Meunier est tout à l’opposé. Il est tissé de ces clichés qui — parlez-en à Molière, à Labiche — ont toujours constitué une des ressources inépuisables du comique. Les Québécois, les premiers, y sont impitoyablement caricaturés. Hommes, femmes, jeunes, vieux, tout le monde y passe. De mémoire, les Français, avec baguette sous le bras, morgue et béret, n’y sont pas non plus oubliés. Alors, qu’un personnage d’Ougandais y parle avec un accent et y porte un boubou, qui s’en formaliserait ? En regardant cette série devenue culte, les téléspectateurs québécois riaient avant tout d’eux-mêmes. C’est un signe de maturité.

Mais les agélastes, de quelque camp qu’ils soient, ne goûtent pas la plaisanterie. Pourquoi ? Parce que, comme l’écrit Kundera, ils sont « persuadés que la vérité est claire, que tous les hommes doivent penser la même choseet qu’eux-mêmes sont exactement ce qu’ils pensent être ». Ils croient, grâce à leurs vociférations et à leursrodomontades, chasser le silence de l’univers et combler le vide de leur âme. C’est sans doute pourquoi le moindre sourire leur semble sardonique et méchant, et pourquoi ils voient partout des insultes. En ouvrant une brèche dans la façade austère de leurs certitudes, le doute, l’ironie, le rire leur paraissent menacer cette vérité unique qu’ils chérissent tant et qui paraît pour le coup bien fragile puisqu’une simple drôlerie suffit à l’ébranler. D’ailleurs, ne voient-ils pas non plus qu’avec leurs grands gestes tragiques, leurs plaintes inlassablement répétées, ils risquent justement de prêter le flanc aux rires d’autrui ?

Mon défunt et regretté beau-père disait souvent (entre autres à mes enfants quand ils se vexaient pour un rien) : « Si tu ne vaux pas une risette, tu ne vaux pas grand-chose. » Les Québécois, qui n’ont jamais été en reste pour ce qui est de l’autodérision, le savent très bien : il est bon, parfois, de descendre de nos grands chevaux, de remiser pour un temps nos slogans et nos pancartes, nos protestations vertueuses, nos hurlements offensés… pour rire ensemble un bon coup.

Il n’est cependant pas question de rire de tout, ce qui nourrit un cynisme qui n’est pas du meilleur aloi. Pour ne donner qu’un exemple, en France, l’humour antisémite et motivé par la haine d’un Dieudonné est répugnant. Mais ça n’a rien à voir avec cet épisode controversé et brièvement retiré du Web de La petite vie. Il s’agit là, plutôt, de savoir si l’on est en mesure de rire de soi et de réapprendre par le fait même à rire avec les autres.

Nous vivons une époque désespérément crispée. En rire un peu nous ferait certainement, collectivement, du bien. Suis-je le seul d’ailleurs à trouver désopilant cet avertissement qui accompagnera désormais cet épisode dont on peut gager que des milliers de téléspectateurs ne vont rien avoir de plus pressé que d’aller le visionner : « Peut contenir des représentations sociales et culturelles différentes d’aujourd’hui » ? Aristophane, Rabelais, Molière aussi. Existe-t-il un epipen contre ce genre d’allergies ?

11 commentaires
  • Jean-Pierre Cloutier - Abonné 14 novembre 2020 00 h 23

    Vive Alcofribas Nasier

    Rabelais, voilà le médecin qu'il nous faut en ces temps glauques. Appelons aussi en renfort Pantagruel, le Roi des Dipsodes.
    Merci M. Moreau.

    • Nadia Alexan - Abonnée 14 novembre 2020 10 h 23

      Effectivement, «le rire est la meilleure médecine». Il faut arrêter de céder notre création culturelle aux diktats de la nouvelle inquisition du politiquement correct qui a perdu la tête.
      Les nouveaux prêtres de la pensée unique ont perdu le sens de l'humour. C'est tragique.

    • Simon Carmichael - Abonné 14 novembre 2020 17 h 17

      Bravo Patrick Moreau et merci. Vous m'avez fait du bien.

  • Etienne Moulron - Inscrit 14 novembre 2020 09 h 29

    Quel rapport existe-t-il entre François Rabelais, Buster Keaton et une pintade noire ?

    Quel rapport existe-t-il entre François Rabelais, Buster Keaton et une pintade noire ?

    Réponse : l'agélaste !

    Le mot aurait été créé au 16e siècle par François Rabelais pour désigner "ceux qui ne savent pas rire" et désignerait aussi... deux espèces de pintade (Agelastes niger et Agelastes meleagrides) sans doute baptisées ainsi à cause de leur air sévère !

    http://lephare1.e-monsite.com/pages/guilde-des-age

  • Marc Therrien - Abonné 14 novembre 2020 10 h 15

    On est tous l'agélaste de quelqu'un


    On pourrait donc dire qu’on est tous l’agélaste de quelqu’un, car il est plus facile de rire des autres que de soi-même et si on accepte de rire de soi-même c’est dans l’entre-soi qu’on préfère le faire. Quand le méchant caricaturiste Terry Mosher, alias Aislin de « Montreal Gazette » y est allé un peu trop fort à notre goût, les réactions épidermiques d’hypersusceptibilité de nombreux chroniqueurs d’opinion et de leurs fans réunis dans les chambres d’écho des fils de commentaires dénonçant la francophobie les faisaient ressembler aux personnes racialisées dont ils se moquent aujourd’hui. Je ne pense pas qu’il y avait de l’humour dit du deuxième degré dans ces réactions outrées.

    Marc Therrien

  • Serge Gagné - Abonné 14 novembre 2020 14 h 43

    Syntaxe

    Fameux, Monsieur Moreau!

    Une véritable pièce d'anthologie, votre texte. Tant le contenant (sur les plans linguistique et stylistique) que le contenu.

    Et, ce qui contribuera à nous faire sourire, du moins celles et ceux qui s'en apercevront (même si c'était loin d'être l'intention), c'est que le fameux avertissement de la révérende soeur Radio-Canada comporte en sa fin une faute de syntaxe : « Peut contenir des représentations sociales et culturelles différentes d’aujourd’hui. » C'est seulement hier qui aurait pu être différent d'aujourd'hui. Il aurait fallu se relire et écrire : « Peut contenir des représentations sociales et culturelles différentes DE CELLES d’aujourd’hui. »

    Je vais donc de ce pas porter plainte à l'ombudsman de la révérende pour insulte au français...

    • Brigitte Garneau - Abonnée 15 novembre 2020 12 h 48

      Bravo M. Moreau pour ce texte on ne peut plus juste. Merci M. Gagné pour votre défense engagée du français...

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 15 novembre 2020 09 h 15

    Pauvres agélastes, confrontés aux Cyniques, au Parti Rhinocéros, à l’ironie, à la gouaille

    Ayant été étroitement lié au Parti Rhinocéros entre 1966 et 1984, j’ai, souventes fois, constaté que des propos ironiques, sarcastiques, persifleurs, railleurs, ça ne passe pas toujours bien la rampe.

    Je me rappelle une étudiante, pas du tout sotte, venue m’entendre pendant un "show-rhino", et totalement désespérée, voire bousculée et déroutée.

    Elle m’a dit que je venais de tenir des propos totalement différents de ceux que je proposais et présentais pendant les cours de sociologie.

    Je venais de rire des pauvres, de la pauvreté, des femmes, des gays, des opprimés, des séparatistes, et d’un peu tout.

    Même après une discussion gentille et civilisée, elle restait désolée, et elle ne saisissait ni le pourquoi ni le comment de cet humour déjanté et insolent.

    Ça, c’était pendant les années 80…

    Alors, je sais que jamais je ne pourrais ou voudrais rejouer la carte RHINO, en cette période orientée vers LE MEILLEUR DES MONDES (Brave New World).

    Je me rappelle LE NOM DE LA ROSE. Dans le livre et dans le film, il y a de longues et passionnantes discussions sur LE RIRE.

    Dans un univers de bien-pensance toxique et envahissante, dans un univers de plus en plus gnangnan et cucul, il n’y en a plus que pour LE PREMIER DEGRÉ.

    Et avant de "premier-degré-iser", il faut tourner sa langue dans la bouche, longuement, très longuement, ce qui fait que très souvent mieux vaut se taire.

    Normand Baillargeon et d’autres nous parlent souvent, et je m’en réjouis, de la nécessité du débat démocratique, de la discussion démocratique, de l’échange démocratique. Toutefois, il y a, à gauche, des personnes qui torpillent la gauche, les gauches, en proclamant leur VÉRITÉ UNIQUE, laquelle s’opposerait à LA VÉRITÉ UNIQUE de la méchante droite.

    Nous voici donc confrontés à deux VÉRITÉS UNIQUES, ce qui est déroutant.

    En terminant je dirai quand même que la médiocrité humoristique de nombreux humoristes finit par développer la tentation agélaste.

    JSB, sociologue, rhino...

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 15 novembre 2020 16 h 14

      Là, M. J.S. Baribeau, votre commentaire, pour ma part, c’est le meilleur et aussi le plus pertinent. Bien fait d’avoir mentionné LE NOM DE LA ROSE (livre écrit par Umberto Eco, et le film dans lequel jouait le remarquable et regretté Sean Connery). C’est exactement ce qui m’est venu à l’esprit en lisant l’excellent texte de M. Moreau. Dans un autre ordre d’idée, pour ce qui est de l’avertissement par Radio-Canada que Patrick Moreau cite à la fin de son texte, soit ‘’Peut contenir des (…)’’, cela m’a rappelé l’humoriste Badouri qui faisait sa publicité comme ‘’ Peut contenir des Rachid’’. Je trouvais ça tordant, comme jeu de mots. RC pourrait peut-être trouver quelque chose du genre, question de nous faire rire un peu en cette période exceptionnellement morose…