La dimension politique d’un débat

«Ces indignations ne font pas une politique, et ne définissent nullement le chemin qu’il faudrait prendre pour avoir quelque chance d’atteindre politiquement l’objectif auquel elles aspirent», pense l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Ces indignations ne font pas une politique, et ne définissent nullement le chemin qu’il faudrait prendre pour avoir quelque chance d’atteindre politiquement l’objectif auquel elles aspirent», pense l'auteur.

Même s’il s’est dit au Québec beaucoup de choses très éclairantes sur l’emploi du mot « nègre » qu’on ne peut plus prononcer ou écrire dans certains milieux sans soulever d’incommensurables passions, il y a une dimension du débat qui a généralement été occultée et sur lequel j’aimerais ici m’attarder. C’est sa dimension proprement politique.

Je veux dire par là que les volontés antiracistes qui ainsi se manifestent, tout comme les volontés de censure qui les accompagnent et sont avec raison si discutées, restent la plupart du temps le fait de gens bien intentionnés et qui se réclament ouvertement de valeurs de gauche, ou tout au moins utilisent une phraséologie qui le laisse penser et tend même à montrer qu’ils souhaitent « prendre les choses à la racine », c’est-à-dire aller au fond des choses.

Et quand on s’arrête d’emblée à ces volontés radicales ou encore aux bonnes intentions dont elles se parent, on ne devrait qu’avoir envie de les soutenir, voire de participer à leurs efforts en ce sens. Or, pour beaucoup d’entre nous, ce n’est pas du tout ce qui se passe, tout au contraire ! Comme si leur message, politiquement ne passait pas, ou si mal ! Et comme si au lieu d’aider à la cause, leurs interventions, loin de résoudre le problème, ne faisaient — la plupart du temps — que l’amplifier et l’exacerber.

Pourtant, il faut bien le reconnaître, nous vivons dans un monde marqué par des logiques économiques particulièrement excluantes, et nous traversons une époque chaotique et sans boussole où tout concourt à multiplier les discriminations ainsi qu’à perpétuer, voire à faire naître — dans le sillage des désordres de la mondialisation néolibérale —, de nouvelles formes de racisme préoccupantes.

De quoi bien entendu soulever — et avec raison — de grandes indignations ; des indignations qu’on ne peut dans un sens que comprendre, tant elles apparaissent comme un contrepoids indispensable à cette indifférence et à cet individualisme que la société de consommation tend à distiller partout.

Les indignationsne font pas une politique

Mais le problème est justement là : ces indignations ne font pas une politique, et ne définissent nullement le chemin qu’il faudrait prendre pour avoir quelque chance d’atteindre politiquement l’objectif auquel elles aspirent.

Se doter d’une politique, c’est toujours prendre en compte minutieusement le contexte sociohistorique dans lequel on se trouve, c’est aussi être capable de saisir les rapports de forces sociopolitiques qui le traversent ainsi que la façon dont on pourrait les faire bouger. En somme c’est combiner aux émois de l’indignation morale, les savoirs issus de la réflexion rationnelle et surtout les connaissances et les leçons tirées des luttes collectives, passées comme actuelles.

Or, c’est justement ce qu’une certaine gauche qui se veut radicale (qu’elle soit libertarienne, d’une certaine obédience anarchiste, ou encore influencée par le post-modernisme) ne parvient plus à faire. Elle sombre ainsi dans un radicalisme abstrait, individualiste et moralisant dénué de toute perspective stratégique. Quant aux armes politiques qu’elle utilise, elles finissent par se réduire au chantage affectif et à la culpabilisation collective ainsi qu’à des exigences de censure, allant jusqu’à cautionner la délation dans les médias sociaux ou ailleurs. En somme, elle se contente de sermonner le monde plutôt que de s’employer à le changer ; loin de toutes les valeurs émancipatrices d’une certaine tradition de gauche, expression même de la formidable crise du politique que nous traversons.

Ce qui peut paraître étonnant cependant, c’est que des groupes en position si minoritaire puissent avoir l’impact qu’ils ont, tout au moins en termes médiatiques, faisant par exemple que la presse institutionnelle du Québec en vienne à ne plus oser prononcer le fameux mot interdit, soudainement devenu objet d’un formidable tabou.

En effet, si l’on veut tenter de comprendre, il faut élargir l’analyse. Car la crise qui a travesti le radicalisme de gauche trouve son pendant —et c’est ce qui lui permet d’avoir autant d’écho — dans une crise politique plus générale touchant à l’ensemble de nos démocraties dites de représentation libérale, et renvoyant à leur légitimité même. Cynisme et désorientation en prime, de larges secteurs de la population sont tellement revenus de tout que, n’imaginant plus possible d’effectuer aucun changement politique de fond, ils se trouvent ramener aux deux seules voies sans issue qu’il leur reste : soit celle-là bien répressive du « surveiller et punir » et de sa culpabilisation inhérente, soit celle d’en rester aux « mots » et aux symboles, sans se préoccuper outre mesure des « choses » et du contenu bien concret auxquels ils sont pourtant étroitement liés.

On le voit, c’est donc à un véritable phénomène d’époque que renvoie ce débat sur les mots interdits ; un phénomène qui plonge ses racines donc dans notre façon de penser aujourd’hui le politique et dont on ne pourra s’extraire que si on parvient à redonner à la politique ses lettres de noblesse, c’est-à-dire son pouvoir même — et ce n’est pas rien en ces temps si chaotiques — de faire advenir « un autre monde possible ».

19 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 13 novembre 2020 06 h 35

    La gauche post-moderne a été prise en otage par les groupuscules individualistes.

    Vous avez tellement raison, monsieur Mouterde. Au lieu de revendiquer la justice sociale pour tout le monde, les groupes minoritaires ont pris en otage la gauche traditionnelle avec une censure féroce des mots et de culpabilisations.
    La gauche traditionnelle a succombé à ces préoccupations superficielles, individualistes, venues des États-Unis, qui ne changent rien à la vie réelle de toutes personnes délaissées à leur sort par un système capitaliste sauvage.

    • Cyril Dionne - Abonné 13 novembre 2020 12 h 21

      « Ben » madame Alexan, ce sont les gauchistes qui ont ouvert la porte à cette escalade de rectitude politique. Maintenant leur monstre Frankenstein est hors de contrôle. Fini de supporter les gens qui miroitent dans une faille spatio-temporelle d'indignité socioéconomique, on nous présente des concepts comme l'appropriation culturelle, la discrimination systémique couplée à la discrimination positive, les « safe space » et la toute dernière, la fabulation des territoires non cédés sous le voile du féminisme et de la liberté des religions. On surimpose et hiérarchise les droits de la liberté de conscience (religions) sur tous les autres pour nous ramener en arrière vers un autre millénaire misogyne, homophobe et patriarcal. On a conjugué en communion sociétal pour que les droits individuels outrepassent les droits collectifs. Cette création dogmatique de l’hyper-individualisme règne en maître partout au Québec et surtout dans les universités subventionnées avec des professeurs bien cloîtrés dans leurs tours d’ivoire qui ne connaissent rien de la misère humaine, mais insistent pour nous parler du virage vert et des « bécycles » à « Mourial », capitale de la COVID-19.

      Dans cette nouvelle mouture de la culture du bannissement, importé d’ailleurs évidemment, on pratique la ségrégation des gens selon la couleur de l'épiderme et on censure tout ce qui ne fait pas notre affaire. C’est la tyrannie de la minorité pour supposément expier des crimes des siècles passés où ils n’ont jamais connu, eux personnellement, aucune entrave à leurs droits inaliénables. Nous, les nègres blancs d'Amérique qui sont Franco-Ontariens, disons qu’on connaît ça la discrimination. Mais on ne compte pas puisque nous ne sommes pas de la bonne couleur.

      Oui, misère. J’ai mal à ma dissonance cognitive.

  • Robert Bernier - Abonné 13 novembre 2020 08 h 20

    Les prophéties auto-réalisantes de la vertu

    Réfléchissant récemment au fait "que des groupes en position si minoritaire puissent avoir l’impact qu’ils ont", je me suis dit que nous vivons une époque dangereuse et ce ici même au Québec. Une époque de radicalisation extrême du discours. Et que cette polarisaton porte en elle le potentiel d'amener certaines têtes chaudes à la violence. Rappelons-nous comment la confrontation au temps de la "Charte des valeurs", que j'appelais la "Charte à Drainville", en avait décomplexé quelques-uns.

    Le problème dans ça est que, du moment que certains décideraient de prendre sur eux de mettre en action la frustration justement ressentie par ceux qui voient aller ces groupes minoritaires, leurs gestes donneraient raison à ces porteurs de discours moralisants et victimaires. Des prophéties auto-réalisantes quoi. Les vertueux auront toujours raison en somme.

    Et il ne nous resterait, in fine, que le silence et l'isolement de chacun dans sa bulle.

  • Jean-François Trottier - Abonné 13 novembre 2020 08 h 25

    Court. Très court!

    On ne peut pas résoudre une question aussi dure en ne faisant appel qu'aux bons sentiments.

    Il est nécessaire de comprendre les origines du phénomène, seulement pour le comprendre.I
    I
    l est capital de regarder non seulement ce que le Libéralisme affirme, responsabilités et droits de l'individu, mais ce qu'il prend pour acquis et l'élide.

    Le Libéralisme a pris tout son sens au 18ème siècle, suite à la poussée de la Révolution Industrielle, en réaction au système avec une noblesse étiolée.
    En Angleterre il s'est appuyé sur une organisation très stricte d'une société, disons-le, une des plus névrotiques ayant existé parce qu'à un système de castes détesté s'est substitué un autre, dont le silence est la règle. Les meneurs sont maintenant des industriels et banquiers sans autre titre, et à leur tête l'Impératrice qui se double d'un chef religieux. On ne dira jamais assez tout le tort qu'a pu causer cette collusion religion-État morale et unanimiste dans l'histoire.

    Une telle société se croit réellement la seule civilisée, ce qui l'autorise à toutes les barbaries pour soutenir cette tâche "divine" (si, si!), la bonne marche des affaires vers le "progrès".

    On aura compris qu'ici je décortique la racisme à la base de la "civilisation" d'une Amérique du Nord bien plus civilisée avant l'invasion des barbares Anglais avec le poids de leurs silences, la répression et la division des nations nécessaire aux "saintes" affaires.

    De pays en paix ils ont tout massacré et imposé la leur, de violence "nécessaire"... pour la Reine.

    Ceci reste vrai, vu les loi des mesures de guerre en 1918 et 1970, la Charte des Droits de 1984 créée directement pour (contre) et malgré le Québec, et surtout les milliers de personnes vivant sur des réserves dont le sol appartient encore à Ottawa pour les rendre bien dépendantes et ridicules, et qui attendent toujours l'eau courante!

    Le racisme est la base de l'Empire Canadien et son assise.

  • Claude Bélanger - Abonné 13 novembre 2020 08 h 45

    Très beau texte.

    Un très beau texte qui remonte l'hélicoptère au-dessus de la mêlée. Bravo.

  • Hélène Lecours - Abonnée 13 novembre 2020 08 h 48

    Semer le doute

    Qui sème le doute récolte la tempête et mon impression est que ce qui a été semé par le moyen de cette discussion autour du mot nègre ne visait pas d'autre but: récolter une bonne tempête médiatique. Ce qui donne de l'importance aux semeurs de doutes et de vents violents, qui font surgir des tempêtes dans des verres d'eau. Voir l'émission honnie puis réhabilitée avec avertissements de la Petite Vie. On ne veut pas faire face aux montagnes d'inanités qui pourraient atterrir sur les réseaux dits sociaux, où l'on se bat quotidiennement pour semer le doute et la tempête, pour ceux qui aiment ça ou n'ont rien d'autre à faire. Peut-être cela nous ramène t'il, encore une fois, à l'obligation, la lourde responsabilité d'utiliser un gros bon sens qui ne semble pas souvent faire partie des débats présentement. On ne sait plus comment tirer profit de tout.