Les précieux services de proximité en santé mentale

«Les personnes ayant un trouble mental sont beaucoup plus à risque de subir la violence que de la perpétrer», disent les signataires.
Photo: iStock «Les personnes ayant un trouble mental sont beaucoup plus à risque de subir la violence que de la perpétrer», disent les signataires.

En tant que scientifiques et patients partenaires en santé mentale et justice, nous réitérons avec force que la vaste majorité des personnes ayant un trouble mental ne commettront jamais d’actes violents, et que la plupart des personnes qui les commettent n’ont pas de trouble mental. En fait, les personnes ayant un trouble mental sont beaucoup plus à risque de subir la violence que de la perpétrer. Même lorsque cela se produit, l’exclusion sociale, les traumatismes et l’abus de substance expliquent souvent mieux les gestes posés.

Malgré cela, peu d’enjeux génèrent autant la controverse que ceux juxtaposant les mots « trouble mental » et « violence ». Alors que, bien souvent, cela mène à des décisions politiques punitives et stigmatisantes, les récents événements ont plutôt déclenché un débat sur l’importance sociétale de la santé mentale et le manque d’accès aux services. C’est cette réponse que nous souhaitons bonifier en soulignant l’importance de valoriser les savoirs scientifiques et expérientiels sur les trajectoires psycho-judiciaires dans les décisions futures.

Une stratégie nationale de prévention de la violence doit reposer sur des politiques diminuant les stigmatisations structurelle et sociale vécues par plusieurs membres de notre société, dont les personnes ayant un trouble mental. Cette stigmatisation se manifeste dans les interactions sociales, dans la discrimination vécue auprès des services sociaux et de santé, dans un manque d’attention aux demandes d’aide et dans notre difficulté à repenser les services. La stigmatisation est une barrière à l’accès aux ressources vitales, dont un emploi stimulant, des activités porteuses de sens et un réseau social solide, qui permettent de s’épanouir au sein d’une communauté. Il faut donc offrir des contextes de vie adéquats, dont des logements abordables et un revenu offrant un minimum de dignité. L’intégration sociale est un rempart contre la violence.

Trois personnes sur quatre admises en psychiatrie légale à la suite d’un délit étaient déjà connues des services de santé mentale, suggérant que le simple accès aux services est inadéquat et qu’il faut plutôt repenser l’organisation des ressources. L’arrimage entre les services est nécessaire à une meilleure capacité de prévention. Les démarches d’accès sont relayées à l’utilisateur et à leurs proches, qui vivent une souffrance incommensurable et doivent en plus se débattre à travers différents systèmes pour obtenir des réponses adéquates à leurs besoins psychiatriques, comportementaux et psychosociaux. Des modifications structurelles permettraient d’assurer la continuité des soins et de réduire les interruptions de services, où le risque de passage à l’acte est augmenté. Cette situation est aggravée par le fait que les personnes ayant un trouble mental et des comportements perçus comme dérangeants ou agressifs sont souvent rejetées par les services, leurs besoins étant jugés trop complexes.

Le manque de ressources dans les services de proximité pour répondre aux besoins particuliers de ce sous-groupe d’utilisateurs de services est par ailleurs évident. Les ressources cliniques et financières sont organisées de façon réactive plutôt que préventive, c’est-à-dire que l’expertise et les investissements en prévention de la violence sont concentrés dans les services de psychiatrie légale hautement spécialisés, accessibles après la survenue d’un délit. Le système de justice devient une porte d’entrée pour des services autrement difficiles d’accès. Ce système de priorisation judiciaire désavantage les personnes dont les besoins cliniques et d’accompagnement sont pourtant criants. Afin d’efficacement prévenir la violence, il est indispensable que les ressources pertinentes soient disponibles avant le passage à l’acte.

Une piste prometteuse est le partage en amont de l’expertise en prévention de la violence des professionnels œuvrant en psychiatrie légale. La documentation scientifique démontre l’efficacité des approches appuyées par des outils d’évaluation et de gestion du risque tant sur le rétablissement que sur la prévention de la violence. Or, par manque de temps, de ressources ou d’intérêt, le recours aux outils validés n’est pas généralisé au Québec, ce qui limite le potentiel d’intervention des équipes multidisciplinaires et intersectorielles. Former des intervenants de proximité, comme les intervenants de rue, les infirmières et les omnipraticiens, en évaluation de risque doit être une priorité.

Finalement, les investissements en santé mentale doivent également offrir des programmes d’aide aux proches, qui sont des sources de soutien financier, psychologique et social de premier rang. Les familles sont trop souvent dans des positions intenables, devant jongler avec la recherche de soins, la compréhension des dédales administratifs et des dispositions judiciaires civiles, et leur propre santé et sécurité.

Investir des fonds pour diminuer les temps d’attente en santé mentale est fort louable. Toutefois, dans une vraie perspective préventive, les constats formulés ici montrent que des actions plus ciblées et pérennes sont nécessaires pour offrir aux personnes ayant un trouble mental et à leurs proches des services de qualité égale à celles présentant des problèmes de santé physique.

*Lettre cosignée par : 
Anne Crocker, professeure titulaire, département de psychiatrie et d’addictologie/École de Criminologie, Université de Montréal et directrice scientifique de l’Observatoire en justice et santé mentale;
Yanick Charette, professeur adjoint, École de travail social et de criminologie, Université Laval;
Laurence Roy, professeure agrégée, École de physiothérapie et d’ergothérapie, Université McGill;
Félix Albert Bélanger, étudiant au doctorat, département de psychologie, Université de Montréal;
Malijaï Caulet, coordonnatrice de recherche, Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel;
Joao Da Silva Guerreiro, professeur adjoint au Département de psychologie, UQAM;
Mathieu Dufour, psychiatre légiste et adjoint au chef de département de psychiatrie, Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel;
Audrey-Anne Dumais Michaud, professeure adjointe, département de travail social, Université du Québec en Outaouais;
Jean-Philippe Gagnon, coordonnateur de recherche, Observatoire en justice et santé mentale;
Marie-Hélène Goulet, professeure adjointe, Faculté des sciences infirmières, Université de Montréal;
Arianne Imbeault, étudiante au doctorat, département de psychologie, Université de Montréal;
Katharine Larose-Hébert,professeure adjointe, École de travail social et de criminologie, Université Laval;
Ashley Lemieux,agente de programmation, planification et de recherche, Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel;
Clara Lessard-Deschênes, étudiante au doctorat, Faculté des sciences infirmières, Université de Montréal;
Ann-Pierre Raiche, étudiante au doctorat, École de criminologie, Université de Montréal;
Marc-André Roy, psychiatre et professeur titulaire, Faculté de médecine, Université Laval;
Luc Vigneault, patient-partenaire de recherche et d’enseignement en santé mentale, Université Laval.