Une république de verre?

«Dans le cas des États-Unis, on comprend mieux un fort courant de pensée qui s’interroge depuis quelque temps sur l’avenir de ce pays. Plusieurs intellectuels s’inquiètent en effet de sa fragmentation, de ses dysfonctions et de ce qui leur apparaît de plus en plus comme sa grande fragilité», écrit Gérard Bouchard.
Photo: Mark Pynes/The Patriot-News via AP «Dans le cas des États-Unis, on comprend mieux un fort courant de pensée qui s’interroge depuis quelque temps sur l’avenir de ce pays. Plusieurs intellectuels s’inquiètent en effet de sa fragmentation, de ses dysfonctions et de ce qui leur apparaît de plus en plus comme sa grande fragilité», écrit Gérard Bouchard.

Historien, sociologue, écrivain, Gérard Bouchard enseigne à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes en histoire, sociologie/anthropologie, science politique et coopération internationale. Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

J’avais toujours cru que l’exercice des pouvoirs dévolus à la présidence américaine était enserré dans un cadre réglementaire très rigide. J’y voyais un autre écho de la préoccupation des pères fondateurs de prémunir leur nation contre les dérives autoritaires. Tout semblait en effet bien ficelé, surtout après les resserrements effectués dans la foulée du Watergate. Jusqu’à l’arrivée de Trump.

Son mandat a donné à voir que ce que l’on croyait être un mur de protection très étanche ressemble finalement davantage à un gruyère. La liste des débordements que ce personnage s’est autorisés impunément serait longue. Je me limite à quelques exemples :

Refuser de divulguer son dossier fiscal ;

Utiliser la Maison-Blanche et d’autres appareils gouvernementaux pour des activités partisanes ;

Détourner sans l’autorisation du Sénat une partie du budget militaire pour servir d’autres fins ;

Orienter la politique extérieure en fonction de ses intérêts personnels ;

Intimider ou même boycotter des journalistes ;

Utiliser à des fins douteuses le pouvoir de pardonner ;

Recourir abusivement à l’argument de l’urgence nationale ;

Museler ou congédier des inspecteurs généraux ;

Exercer des pressions sur le département de la Justice pour protéger ses amis ou alliés et afin de châtier ses adversaires ;

Saborder des enquêtes du Congrès ;

Nommer des juges complaisants susceptibles de servir ses intérêts partisans ou personnels ;

À venir, selon toutes probabilités : bouder l’investiture de son successeur, saccager la procédure de transition, etc.

L’arbitrage de la culture

Ce qui ressort de tout cela, c’est que, pour une grande part, l’exercice des pouvoirs présidentiels reposait en réalité sur des pratiques discrétionnaires relevant de traditions, d’usages auxquels les détenteurs du poste voulaient bien se conformer et de bien des zones grises. En d’autres mots, ce sont des arrangements d’ordre culturel qui tenaient lieu de contraintes. Il a suffi d’un délinquant, et plus précisément d’une crapule, pour tout faire voler en éclats.

Cet exemple illustre le rôle essentiel de la culture dans une société. On pense ici à l’identité, source d’appartenance et de solidarité, à la mémoire qui montre les traces de parcours à prolonger ou à rejeter, aux traditions qui ordonnent la vie de tous les jours, à la moralité élémentaire garante de la décence. Mais on pense surtout à ce qui nourrit et soutient tout ce qui précède, à savoir les valeurs, les idéaux, les rêves collectifs — ce que j’appelle les mythes sociaux — comme composante principale des imaginaires nationaux.

Sous ce rapport, les États-Unis fournissent un contre-modèle qui donne à réfléchir. Peu de sociétés, en effet, sont présentement aussi mal en point. On parle ici d’une grave crise identitaire, de guerres culturelles (les notoires « cultural wars »), de racisme, de xénophobie. Il y a aussi le demi-échec du « melting-pot », l’extrême polarisation de l’opinion politique, la méfiance envers les élites et les institutions, le courant antiscience, une tradition de violence, le déclin du fameux rêve américain.

On ne s’étonnera pas que Biden ait répété pendant la campagne qu’il menait une « bataille pour l’âme de la nation » (« The battle for the soul of the nation »).

Ces réflexions ouvrent sur des questions déterminantes. Comment prendre le pouls des mythes nationaux ? Comment les restaurer quand ils sont en panne ? Ou comment les remplacer quand, ayant perdu leur emprise, ils sèment les divisions, l’impuissance et le désordre au lieu de galvaniser, de mobiliser ? On ne connaît malheureusement pas les réponses à ces questions qui commencent à peine à se frayer un chemin dans l’ordre du jour des sciences sociales en Occident.

Ce sont pourtant des questions chargées d’enjeux. Une société qui ne sait plus arbitrer ses divisions et ses conflits est vouée au déclin. Un imaginaire collectif qui n’arrive plus à soutenir une identité forte n’engendre, au mieux, que l’apathie. Une société impuissante à transmettre aux jeunes une vision et le goût de l’avenir n’arrive plus à se renouveler et se condamne à la stagnation. Cette société verra aussi s’éroder l’appui à ses institutions, développer toutes sortes de pathologies, etc.

La question de fond

Sur ces derniers sujets, les sciences sociales ont bien fait leur travail. Il serait possible de produire de nombreux exemples de chacun de ces traits associés à une défaillance de la culture. Mais ce qu’il faut retenir en définitive, c’est la question de fond : quels sont, dans des sociétés comme la nôtre, les mécanismes qui assurent la promotion et la transmission des valeurs ? Quel est l’état de ces ressources qui irriguent la vie collective et qui font que, devant une crise économique ou sociale, une pandémie ou un traumatisme quelconque, il existe une capacité de réaction solidaire, de mobilisation et de créativité ? Ce sont des questions qu’il presse de se poser même quand il ne semble pas y avoir urgence et surtout parce que nous n’en connaissons pas les réponses.

Dans le cas des États-Unis, on comprend mieux un fort courant de pensée qui s’interroge depuis quelque temps sur l’avenir de ce pays. Plusieurs intellectuels s’inquiètent en effet de sa fragmentation, de ses dysfonctions et de ce qui leur apparaît de plus en plus comme sa grande fragilité. Certains le croient même condamné à l’implosion. Ce géant arrogant serait-il devenu une République de verre ?

La conclusion de ce commentaire, c’est que l’économie importe, bien sûr, tout comme le politique. Mais ce serait une grave erreur que de négliger la culture.

5 commentaires
  • Jacques de Guise - Abonné 11 novembre 2020 10 h 24

    Comme il aurait été important de préciser plus clairement que la culture ne se limite pas seulement à la musique, à la littérature et aux arts, selon la conception dominante de la culture par les classes dirigeantes de nos sociétés développées, bref encore une conception en quelque sorte élitiste.

    Pour nous sortir de nombreux paradoxes, à mon humble avis, il aurait fallu préciser que la culture s’entend au sens des anthropologues, comme étant l’ensemble des représentations, des savoirs, des valeurs et des symboles qui permettent aux êtres humains de penser le réel, de construire du sens, de se situer dans l’univers et que chaque être humain participe d’une ou plusieurs cultures quelle que soit sa condition. Ainsi comprise la culture peut servir à développer chez chacun la capacité de mobiliser les ressources de cette culture pour construire son identité, ses savoirs et ses compétences.

  • Laval Gagnon - Abonné 11 novembre 2020 13 h 28

    La question fondamentale

    En effet, la question culturelle est finalement la question fondamentale. (recherche de sens, valeurs, moeurs, créativité, spiritualité, etc). À cet égard, la pandémie, tel un aiguillon douloureux dans le corps social, contribue à l'urgence d'une salutaire remise en question.

  • Christian Roy - Abonné 11 novembre 2020 18 h 36

    Je tente de répondre...comme ça en vrac.

    "quels sont, dans des sociétés comme la nôtre, les mécanismes qui assurent la promotion et la transmission des valeurs ? Quel est l’état de ces ressources qui irriguent la vie collective et qui font que, devant une crise économique ou sociale, une pandémie ou un traumatisme quelconque, il existe une capacité de réaction solidaire, de mobilisation et de créativité ?" - G. Bouchard

    La famille. La communauté locale, régionale, nationale. La langue commune. Le système scolaire. Les médias. L'État et ses institutions. Les organisations religieuses ou séculiaires et leur volet socio-communautaire. Le monde des arts et celui du sport. Les réseaux sociaux numériques, etc.

    Curieux que la famille me soit venu à l'idée en premier. En effet, je pourrais me demander quel en est l'état général au Québec. Probablement que ça en dirait pas mal de notre santé collective.

  • Guy Labonté - Abonné 11 novembre 2020 20 h 13

    La culture américaine

    Pour moi la culture américaine de l'individualisme a atteint sa limite, le pire est à venir.

  • Marie Nobert - Abonnée 12 novembre 2020 00 h 31

    «[...] Nommer des juges complaisants susceptibles de servir ses intérêts partisans ou personnels (adaptations nécessaires pour le Canada) ; [...].»

    Cracher dans «la soupe» plus que ça, ça n'a pas de prix. On avance. Misère!

    JHS Baril