L’essor de l’extrême droite à Québec

«Entre 2015 et juin 2019, l’extrême droite de Québec a organisé pas moins de 116 activités publiques», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Entre 2015 et juin 2019, l’extrême droite de Québec a organisé pas moins de 116 activités publiques», écrit l'auteur.

La montée des mouvements xénophobes et racistes en Occident n’a pas épargné la ville de Québec. Depuis 2015, une extrême droite organisée y sévit.

Jusqu’à récemment, Québec n’avait pas vraiment eu à composer avec l’extrême droite. Celle-ci était demeurée groupusculaire, incapable de diffuser massivement son message ou d’organiser des événements publics d’une certaine ampleur. La situation change à partir de 2015 alors que surgit une vague de nouveaux groupes : La Meute (2015), Soldats d’Odin-Québec (2015), Atalante (2016), Storm Alliance (2016) et les Threepercenters (2016). Dès lors, une nouvelle extrême droite prend forme dans la ville de Québec, lieu de résidence de la plupart des chefs et fondateurs de ces groupes.

Cette extrême droite véhicule un discours à la fois classique de l’extrême droite historique (ultranationalisme, racisme, antisémitisme, etc.) et relativement nouveau sous quatre aspects. Il se démarque par son islamophobie virulente, sa dénonciation d’un « sexisme venu d’ailleurs », son intérêt pour l’autochtonie et son instrumentalisation de la notion de laïcité. En effet, le discours de l’extrême droite de Québec cible principalement les musulmans, brandit la menace d’une perte de droits pour les femmes si le Québec accueille des gens provenant de pays ne partageant pas « notre » conception des rapports hommes-femmes, s’intéresse aux Autochtones pour les entraîner dans une lutte aux côtés des « Québécois de souche » contre les « étrangers » et instrumentalise la question de la laïcité pour mener un combat « contre les religions »… celles des « autres », bien entendu.

Manifestations et activités

Entre 2015 et juin 2019, l’extrême droite de Québec a organisé pas moins de 116 activités publiques. Atalante est le seul groupe actif de manière récurrente sur le territoire. Les actions organisées par ce collectif sont variées : distribution de nourriture aux personnes en situation d’itinérance, commémorations à la mémoire de Jeanne d’Arc, affichage et distribution de tracts, mise sur pied d’un club de boxe, intimidation de journalistes (CBC, Le Soleil, Vice).

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue À bâbord !, automne 2020, no 85.

La Meute et Storm Alliance procèdent d’une tout autre façon. Plutôt que d’assurer une présence continue sur le terrain, ces organisations tentent de mobiliser leurs sympathisants dans le cadre de manifestations massives, conférant à l’extrême droite québécoise un aspect de « mouvement social ». Le 20 août 2017, La Meute a mobilisé 400 personnes dans une manifestation contre « l’immigration illégale ». Trois mois plus tard, le 25 novembre, c’est Storm Alliance qui parvenait à mobiliser plus de 300 personnes dans les rues de Québec dans le cadre d’une manifestation contre le gouvernement libéral.

Un contexte favorable

Cette extrême droite évolue dans un contexte où des facteurs internationaux, nationaux et locaux contribuent à son développement. Sur le plan international, l’essor du groupe armé État islamique et la multiplication de ses attentats ont alimenté une islamophobie déjà forte en Occident depuis le 11 septembre 2001. Mentionnons aussi que l’élection de Donald Trump en 2016 a donné confiance aux mouvements xénophobes en leur démontrant qu’une partie considérable de l’électorat est désormais réceptive à leur message.

Du côté québécois, la crise des accommodements raisonnables (2007) a eu un effet notable sur l’opinion publique et sur les forces politiques nationalistes (Parti québécois et Coalition avenir Québec), amenant celles-ci à soutenir un nationalisme identitaire faisant la promotion de mesures législatives censées mettre fin aux querelles amorcées par la crise des accommodements. Le projet de charte des valeurs (2013) et la Loi sur la laïcité de l’État (2019) relèvent tous les deux de cette logique. Or, comme le démontre une étude récemment produite par la Ligue des droits et libertés, les crimes haineux liés à l’origine ethnique ont augmenté à la suite de ces projets législatifs. Ainsi, ces mesures, loin d’apaiser les tensions, semblent plutôt exacerber les conflits au sein de la population. Mentionnons également le rôle joué par le groupe Québecor (Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec, TVA, LCN, etc.), qui a été le principal porte-voix des angoisses identitaires liées à l’immigration de la crise des accommodements raisonnables à aujourd’hui.

Du côté de la ville de Québec, la popularité des radios poubelles explique en partie pourquoi une frange de la population est réceptive aux idées de l’extrême droite. Ajoutons que ces groupes ont bénéficié d’une certaine désorganisation de la gauche antiraciste tout en exploitant les inquiétudes d’une population locale peu habituée à la diversité culturelle ou ethnique. Québec devient lentement et progressivement une destination pour les nouveaux arrivants et cela ne fait visiblement pas l’affaire d’une partie de la communauté.

Les citoyens de Québec doivent désormais prendre acte qu’une extrême droite est active dans leur ville. Il est de la responsabilité des groupes de la société civile locale de rester vigilants et d’agir pour contrer cette montée de l’intolérance organisée.

 

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