Les limites de la liberté d’expression

«Comme toute liberté, la liberté d’expression n’est effectivement
Photo: Michel Euler Associated Press «Comme toute liberté, la liberté d’expression n’est effectivement "pas sans limites", là-dessus tout le monde est d’accord avec Justin Trudeau; mais il faut être conscient aussi que c’est une liberté fragile, qui peut facilement se trouver indirectement et indûment limitée, et qui doit donc, dans une démocratie digne de ce nom, être fortement protégée», écrit Patrick Moreau.

Patrick Moreau est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et La prose d’Alain Grandbois, ou lire et relire Les voyages de Marco Polo (Nota bene, 2019).

Interrogé, à la suite de l’horrible assassinat du professeur français Samuel Paty, sur la republication en France des caricatures de Mahomet, Justin Trudeau a estimé que la liberté d’expression « n’est pas sans limites » et « qu’on n’a pas le droit par exemple de crier “au feu” dans un cinéma bondé ».

Outre que cet exemple choisi par le premier ministre du Canada constitue un sophisme, ainsi que le soulignait tout récemment le professeur de philosophie Jean-Sébastien Bélanger, on pourrait ajouter qu’il en faisait usage à contre-emploi. Aux États-Unis, en effet, l’exemple du cinéma bondé est invoqué en règle générale pour défendre une liberté d’expression (qui est très large au pays de l’oncle Sam et constitutionnellement garantie) en évoquant le principe selon lequel elle ne peut être limitée que dans des cas de force majeure qui demeurent tout à fait exceptionnels.

Comme toute liberté, la liberté d’expression n’est effectivement « pas sans limites », là-dessus tout le monde est d’accord avec Justin Trudeau ; mais il faut être conscient aussi que c’est une liberté fragile, qui peut facilement se trouver indirectement et indûment limitée, et qui doit donc, dans une démocratie digne de ce nom, être fortement protégée.

Les balises de la loi

Tout d’abord — et c’est tellement évident qu’on n’éprouverait pas le besoin de le rappeler si ce principe de base n’avait été totalement négligé, tant par Justin Trudeau et Jagmeet Singh dans ce débat sur les caricatures que par le recteur de l’Université d’Ottawa quand il s’est agi d’interdire de prononcer un mot —, la liberté d’expression ne peut être limitée que par une loi. C’est ce qui est édicté clairement par la Charte des droits et libertés ; c’en est même l’article premier : ces droits, dit la Charte, « ne peuvent être restreints que par une règle de droit » et « dans des limites qui soient raisonnables ». Or, les libéraux de Justin Trudeau ont aboli l’année passée la loi qui interdisait le blasphème au Canada et ne se sont jamais donné le ridicule de légiférer pour rendre illégal un mot dès lors qu’il est prononcé par des « Blancs ». Quant au second principe, on laissera le lecteur juger du caractère raisonnable d’une interdiction de critiquer les religions ou d’user du mot en n (ce dernier interdit supposant la censure de centaines de livres et d’œuvres littéraires, depuis le Candidede Voltaire jusqu’au pamphlet de Pierre Vallières).

Pour autant, des lois limitant la liberté d’expression, il en existe au Canada comme dans toutes les démocraties. Ce sont d’abord celles sur la diffamation ; ensuite, les lois qui interdisent les menaces ou les incitations à commettre un crime ; enfin, celles, plus récentes, sur le discours haineux. Or, cette interdiction de la propagande haineuse a été strictement balisée par les cours de justice et ne peut en aucun cas être assimilée à un droit pour quiconque de ne pas être blessé ou offensé par les propos d’autrui. Pour la simple raison qu’un tel interdit aurait des effets dévastateurs sur le droit d’exprimer librement ses pensées qui est garanti par la Charte.

Le risque de l’autocensure

La liberté d’expression n’est pas en effet qu’une affaire de droit. Elle en est aussi une, pourrait-on dire, de franchise, celle qui permet à des citoyens d’oser exprimer leurs idées en ne courant d’autres risques qu’une atteinte à leur réputation, si ces idées sont jugées fantaisistes ou stupides, et celle qu’il y a pour une société à tolérer les pensées minoritaires ou divergentes par rapport à celles que défendent la majorité, les diverses autorités publiques ou le gouvernement. Les anciens Athéniens appelaient cela la parrêsia et en faisaient une caractéristique essentielle de la cité démocratique.

De ce point de vue, la suspension temporaire de la chargée de cours Verushka Lieutenant-Duval à l’Université d’Ottawa tout comme les propos inconsidérés du premier ministre sur les caricatures de Mahomet ont un effet inhibiteur évident sur la parole publique. Ceux qui prennent la parole publiquement ne sachant plus clairement ce qui pourra leur valoir des sanctions de la part de leur employeur ou un blâme de la part des autorités seront amenés à faire preuve d’une prudence excessive et à s’autocensurer.

En revenant quelques jours plus tard sur des propos qui étaient indignes de la fonction qu’il occupe, Justin Trudeau semble avoir compris qu’il était allé trop loin. Sa première réaction, celle qu’il partageait avec le chef du NPD et le recteur de l’Université d’Ottawa — qui ne s’en sont quant à eux jamais excusés —, est cependant révélatrice d’une tendance lourde de ces gens qui se prétendent des « défenseurs des droits », mais qui sont prêts à brimer l’un des plus fondamentaux d’entre eux au nom d’une conception bien hypocrite du vivre-ensemble ; celle qui semble stipuler qu’on devrait en permanence s’autocensurer afin de ne pas déplaire à qui que ce soit et d’ainsi « avoir la paix » (dixit Jagmeet Singh). Quand on sait tout ce qui peut paraître offensant aux uns ou aux autres, c’est assurément beaucoup demander.

22 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 7 novembre 2020 01 h 10

    Il n'y a pas d'excuses à l'interdiction de la critique de toutes religions et idéologies.

    En disant qu'il y'a des limites à la liberté d'expression, Trudeau, en effet, cède au chantage des intégristes religieux qui veulent interdire la critique de la religion.
    L'ère de la peine de mort en raison du blasphème est passée il y a longtemps. Le retour à la torture des mécréants ne se pratique plus dans les pays civilisés.
    Il faut arrêter de mettre des balises à la liberté d'expression pour faire plaisir aux diktats des intégristes religieux.

    • Pierre Fortin - Abonné 7 novembre 2020 12 h 42

      Le plus insidieux dans cette affaire, c'est que le Premier ministre ait appuyé un groupe de personnes qui échafaudaient un quelconque droit à brimer la liberté d'expression d'autrui en imposant des interdis ou, en d'autres termes, en faisant justice lui-même.

      Il s'agit d'un précédent qui ne peut être toléré sans risquer de mettre à mal la cohésion sociale, ce que le Premier ministre ne semble pas avoir compris.

    • Marc Therrien - Abonné 8 novembre 2020 09 h 52

      Il faut absolument préserver la liberté d’expression offensante, insultante et injurieuse des artistes, écrivains, intellectuels qui occupent une position ou une fonction qui leur permettent de l’exercer socialement pour nous et à notre place. On pourrait formuler ainsi la règle d’or de l’éthique de cette liberté : « Fais à autrui ce que je ne voudrais surtout pas que tu me fasses à moi ».

      Marc Therrien

  • Michel Lebel - Abonné 7 novembre 2020 03 h 12

    Une liberté à contenu variable

    Il y a une chose cependant qu'il ne faut pas oublier: la liberté d'expresssion n'est pas perçue de la même façon de par le monde. Par exemple, en Occident, le droit au blasphème est généralement reconnu, pas dans d'autres parties du globe. La liberté d'expression n'est donc pas un concept univoque et statique. De plus, c'est une liberté qui peut entrer en contact frontal avec les croyances religieuses. Danger.

    M.L.

    • Marc Levesque - Inscrit 7 novembre 2020 19 h 08

      M. Lebel

      "Une liberté à contenu variable"

      Justement,

      "Par exemple, en Occident, le droit au blasphème est généralement reconnu,"

      oui et non, il y a toute sorte de situation ou c'est considéré inapproprié, ou c'est sanctionné ou interdit sans controverse. Comme envers un parent ou un professeur. Le respect est tout de même important. Et il va sans dire la liberté d'expression aussi.

    • Michel Lebel - Abonné 8 novembre 2020 07 h 21

      @ Marc Levesque,

      D'accord avec vous. Le respect de l'autre, de ses pensées et croyances, de sa personne, est très important pour le bien-vivre. Mais il faut hélas reconnaître que le respect est une valeur en forte baisse de nos jours. Le départ de Trump devrait aider un peu les choses; ce dernier était toxique à cet égard.

      M.L.

  • Simon Grenier - Abonné 7 novembre 2020 07 h 22

    À mon avis, tout réside dans la notion très mal nommée de "micro-agression": il s'agit d'abord et avant tout de "micro-PERCEPTION d'une agression", de réactions psychologiques entièrement dépendantes de son vécu personnel ou de son appartenance, volontaire ou non, à un groupe.

    La Crise d'octobre, le Grand Dérangement, l'Holocauste, le carnage "des Sauvages" partout en Amérique (Nord et Sud), les Croisades médiévales, l'esclavage (africain comme tous les autres...), l'interdiction courante pour les homosexuels de faire des dons de sang à moins de renoncer à la sexualité entièrement, l'historique entier de violence conjugale à travers les âges, de pédophilie, la collection d' "Avec un grand A" ou "Des fleurs sur la neige", n'importe quel manchette ou reportage sur à peu près n'importe quelle cause criminelle dans n'importe quel palais de Justice... toutes des sources de "micro-agressions".

    D'une part: existe-t-il une seule personne sur Terre qui ne soit pas incluse dans les quelques exemples ci-haut?

    D'autre part, faut-il éviter de mentionner l'une ou l'autre de ces notions (et donc, cesser complètement de les gérer, améliorer ou éradiquer) ou bien faut-il rendre plus forts ceux qui sont affectés par la réalité (non pas par les mots...) et les rendre aptes à mener une vie normale et agréable?

    Avant de parler de liberté d'expression, ne devrait-on pas parler de santé mentale, d'éducation aux émotions à l'école comme à l'âge adulte, de gestion de soi, d'accès inexistant aux services de psychologie et d'incompétence médicale dans ce domaine?

    Plutôt que de commenter Le Devoir, devrais-je me rouler en boule sous la douche parce que j'ai été victime de la folie de mon père, lui-même complètement scrappé par ses parents et l'église catholique à son apogée destructrice? Diffuser l'adresse de quiconque OSE parler de DPJ afin que le peuple aille lui pitcher des oeufs et crever ses pneus? Ça va-tu m'aider?

    Ou devrais-je plutôt appuyer mes alliés et combiner nos savoirs?

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 7 novembre 2020 08 h 32

    Je me rappelle Asia Bibi condamnée à 8 ans de prison pour blasphème, il y a eu des émeutes violentes pendant des semaines parce que le juge ne l'avait pas condamné à mort.
    En colère, des milliers de personne réclamaient la mort d'une mère pour une histoire de fontaine.
    Les gens qui souhaites la violence vont la trouver, dans une caricature ou un verre d'eau....

    Et notre PM qui valide cette violence en accusant de façon à peine voilée que ces gens ont été provoquant, incroyable..

  • Mylène Nobert-Nadeau - Inscrite 7 novembre 2020 08 h 47

    Le droit d'offenser les mécréants.

    Si M. Trudeau veut faire interdire tout ce qui offenser un croyant, il devra faire interdire le Coran car celui-ci utilise des termes injurieux pour qualifier les non-musulmans: pervers, égarés, perdants, criminels, menteurs, simples d'esprit, bestiaux, singes, porcs, etc. Ajoutons à cela de nombreux versets qui nous condamnent à l'enfer pour cause de croyances différentes et non pour un crime quelconque.

    Ah, c'est vrai, j'oubliais que la loi canadienne sur la propagande haineuse (C-250) prévoit depuis 2003 une exception religieuse pour un individu qui expriment "une opinion fondée sur un texte religieux auquel il croit". J'imagine que ça protège tous ceux qui diffusent des textes religieux haineux. Ce n'est donc pas demain qu'on commencera à sévir contre les mosquée radicales...

    • Pierre Masson - Abonné 8 novembre 2020 08 h 44

      Fort bien dit. Les Chrétiens seraient en "droit" d'être profondément offensés par le Koran, qui nie la divinité même de Jésus (il ne serait qu'un simple prophète)!! Blasphème, s'il en est un. Pour l'athée que je suis, tous ces textes se contredisent et s'insultent à qui mieux mieux.

    • Jacques Légaré - Abonné 8 novembre 2020 10 h 28

      Mylène, Bravo pour rappeler cette turpitude hypocrite des bigots en notre pays.

      Nul n'est fanatique ou obsédé contre la religion quand il dénonce cette ruse sale qui ouvre la voie à la décapitation des opposants: il suffit que tu «croies» à la prescription meurtrière contenu dans le texte sacré pour te sentir justifié sans trop grande réflexion.

      Les textes sacrés sont d'une immense toxicité, et depuis 3 millénaires. Seules les Lumières les ont dénoncés.

      Nos arriérés, ---triste à dire mais ce n'est même pas une insulte---, ce sont des arriérés et des inconscients qui continuent à enseigner ces textes dans les écoles. Pourquoi pas Sade au Cegep alors ?

      L'inconséquence, la bêtise religieuse est une donnée sociologique comme la cruauté est une donnée criminologique.

      Refusons avec force le viol continu de la liberté de conscience des enfants dans nos écoles !