La détresse et le malheur en liste d’attente

«Les frasques pandémiques nous affectent tous et révèlent sans pudeur notre fragilité collective devant la douleur des émotions face à l’incertitude, face au vide, face aux changements de plans», pense l'autrice.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Les frasques pandémiques nous affectent tous et révèlent sans pudeur notre fragilité collective devant la douleur des émotions face à l’incertitude, face au vide, face aux changements de plans», pense l'autrice.

Au tout début de l’an 2020, juste avant l’ère pandémique de la COVID-19, je recevais dans ma pratique privée trois ou quatre nouvelles demandes de suivi psychologique par semaine, que je refusais presque toutes. Faute de disponibilité. Anxiété, dépression, ruptures, obsessions, désillusions, consommation, sentiment de vide et variations sur ces thèmes. Depuis les deux derniers mois, je reçois trois ou quatre nouvelles demandes par jour. Mon horaire est complet. Plus que complet. Depuis des semaines.

Si les motifs de consultation demeurent sensiblement les mêmes, des éclats de pandémie, comme des échardes douloureuses plantées dans l’organisation du quotidien, dans le cœur des relations aux autres et dans le rapport intime à soi-même, semblent avoir accentué l’urgence de traiter ce qui était déjà là. Déjà là, dans l’ombre de l’opulence de tout, dans l’effervescence et le mouvement vers le n’importe-où-sauf-ici-et-maintenant si apaisants.

Le nombre de nouvelles demandes d’aide en santé mentale est un décompte quotidien qui s’ajoute à ceux des nouveaux cas d’infection, d’hospitalisation et de décès. Et je soupçonne que s’échafaude aussi dans l’ombre un décompte des suicides ou des tentatives de suicide directement ou indirectement liés aux bouleversements nés de la pandémie. Parallèlement s’élabore un décompte aussi exponentiel qu’effarant des proches inquiets ou endeuillés qui risquent de se retrouver eux-mêmes au sein d’autres décomptes.

L’accès aux services de soins en santé mentale est un thème aussi récurrent qu’irritant. Surtout pour celles et ceux pour qui les ressources internes et le soutien externe se retrouvent insuffisants lorsqu’ils sont confrontés aux aléas de la vie. Quelque part dans le large spectre allant du questionnement identitaire vertigineux aux difficultés d’adaptation, aux dérapages psychotiques, jusqu’aux drames amoureux et familiaux. Le domaine de la santé mentale est une mer agitée dont on a souvent ignoré les vagues, les tempêtes et les noyades.

Il n’y a pas si longtemps au Québec, les préjugés stigmatisants associés aux problèmes de santé mentale constituaient des freins tenaces à la consultation en psychologie ou en psychiatrie. Aujourd’hui, si la démystification, la normalisation, voire la valorisation de la consultation ont ouvert toutes grandes les portes d’un service jadis avilissant, les obstacles à l’accessibilité demeurent.

Dans le secteur public, les listes d’attente pour une consultation en psychologie s’allongent parfois sur des kilomètres de temps. Plusieurs postes de psy demeurent vacants des mois durant. Des personnes dont l’intensité de la souffrance et du désir de s’en sortir est trop importante pour le temps d’attente annoncé au CLSC débarquent souvent en bureau privé après avoir raclé leurs fonds de tiroirs ou ceux de la commode familiale au grand complet. Le remboursement des frais de psychothérapie par la RAMQ m’est toujours apparu comme une solution lumineuse pour ces personnes n’ayant pas accès aux remboursements d’un assureur. Mais aujourd’hui, en pleine pandémie, alors que la demande atteint un pic inédit, que les frais soient remboursés par le tiroir familial ou par le gouvernement ne changerait en rien les limites de ma disponibilité, déjà atteintes. Comme celles de mes collègues.

La force du nombre des demandes d’aide comme une vague d’une intensité insoupçonnée, nous pousse dans l’urgence à ouvrir encore plus grandes les portes des services en santé mentale. Or, traiter individuellement un désarroi collectif est non seulement mathématiquement impossible, cela constitue aussi un glissement inquiétant qui « pathologise » l’individu plutôt que son environnement et ses circonstances, bien plus mal en point que lui.

Parler de promotion de la santé mentale au cœur d’une pandémie, c’est tenter de bâtir un navire en pleine tempête. J’en conviens. Et il n’y aura pas de solution simple à cette situation complexe.

Les frasques pandémiques nous affectent tous et révèlent sans pudeur notre fragilité collective devant la douleur des émotions face à l’incertitude, face au vide, face aux changements de plans. L’ennui n’est pas une maladie. La douleur de la perte des projets, de l’amour et du regard de l’autre non plus. La démystification, la normalisation, voire la valorisation de la douleur dans ce qu’elle a de fondamentalement humain est un sujet ennuyeux, j’en conviens. Mais tellement porteur.

Enseigner l’ennui. Enseigner le présent. Enseigner le calme et la respiration. Parler de la mort. Offrir des espaces de confidences confidentiels non monnayables à l’abri du wifi. Comme des bouts de solution bon marché pour le plus grand nombre.

Le plus urgent : effectuer, collectivement, cette difficile et fine distinction entre la détresse psychologique et le malheur. Pour que les souffrants reçoivent les soins psychologiques ou psychiatriques nécessaires afin que leur désir de mourir se transforme en espoir de vivre. Et pour que les malheureux se rallient au sens de ce qui est important pour eux, au-delà de ce qu’ils avaient prévu cette année, afin que leur vide angoissant se transforme en espace inspirant.

2 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 5 novembre 2020 04 h 05

    Où est le sens

    Cet article me semble bien vide de sens. Il y a bien des groupes qui s'occupent des âmes perdues dans les dédales noirs. Ils ont des rassemblements réguliers, des responsables hauts placés qui donnent du sens à la vie. Quoi? Qui? Pratiquement toutes les religions!

  • Jacques de Guise - Abonné 5 novembre 2020 15 h 17

    Revisiter le socle commun de l’éducation fondamentale

    Comme l’école est supposée préparer à la vie et que la vie est remplie de ruptures, d’échecs, de deuils, de conflits, d’accidents, de maladies, de dépressions, d’injustices, etc. etc., sans parler des crises de société, lesquels mettent la psyché humaine à rude épreuve, il serait important que nos concitoyens soient dotés de solides ressources psychologiques qui leur permettraient de « mieux maîtriser » leur vie et leurs relations. Or ces ressources sont laissées au hasard des histoires personnelles, alors qu’il faudrait instruire les gens sur la complexité des problèmes auxquels les humains sont confrontés.

    D’autant plus que notre système de santé n’est pas en mesure de répondre aux besoins de nos concitoyens en matière de santé mentale, il m’apparaît urgent d’examiner de plus près pourquoi les connaissances psychologiques ne font pas l’objet d’une formation dans le cadre scolaire, car les réformes orientées vers le développement des compétences étaient supposées rétablir un équilibre et arrimer les savoirs en référence à la vie.