L’effet du sophisme de Trudeau

«Parfois, se tenir debout consiste à faire fi des calculs politiques et des tactiques électoralistes pour défendre des principes sur lesquels nous nous sommes appuyés pour construire ce pays», estime l'auteur.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne «Parfois, se tenir debout consiste à faire fi des calculs politiques et des tactiques électoralistes pour défendre des principes sur lesquels nous nous sommes appuyés pour construire ce pays», estime l'auteur.

Sophisme : Argument, raisonnement faux malgré une apparence de vérité et destiné à tromper un interlocuteur.

Parmi les sophismes que je présente à mes étudiants dans le premier cours de philosophie au cégep se trouve le sophisme de la fausse analogie. L’idée toute simple derrière ce raisonnement frauduleux consiste à faire accepter un argument en raison de l’apparente similitude qui existe entre le sujet en question et un autre. On comprend cependant qu’il s’agit d’un raisonnement trompeur lorsque l’on examine attentivement les situations supposément similaires et que l’on prend acte du fait qu’il s’agit, en réalité, de choses fort différentes.

Justin Trudeau nous a offert un tel sophisme au cours des derniers jours lorsqu’il a été questionné à propos des événements tragiques qui se sont déroulés en France à la suite de la décapitation de cet enseignant qui avait ouvert un débat autour des caricatures de Mahomet en classe.

Ainsi avons-nous pu entendre la fausse analogie suivante lorsque Justin Trudeau a affirmé que « la liberté d’expression n’est pas sans limites. » Qu’« on n’a pas le droit, par exemple, de crier au feu dans un cinéma bondé de monde ».

Arrêtons-nous un instant ici et voyons si le discours de notre politicien lui permettrait d’obtenir une note de passage dans son cours de philo 101.

S’il est vrai que la liberté d’expression n’est pas sans limites, le fait de désigner certaines réalités dans un cadre pédagogique et de les nommer est-il véritablement semblable au fait de crier au feu dans un cinéma ? S’il y a un risque réel de provoquer une émeute qui nuirait à l’intégrité physique de certaines personnes dans le cas du cinéma, le risque de heurter les sensibilités idéologiques de certains groupes est une situation qui nous entraîne sur un tout autre registre. On ne peut pas traiter des sensibilités idéologiques comme des menaces à l’intégrité physique. Avec un tel argument, Trudeau se verrait recevoir une mention d’échec.

Ma classe n’est pas un cinéma, mais un lieu de savoir. Les principes qui fondent ma pratique enseignante sont ceux de la société civile, une société laïque, une société libre ou la liberté d’expression va de pair avec la liberté de penser.

À titre d’enseignant en philosophie, je suis extrêmement préoccupé par le message de mollesse et de lâcheté qui est véhiculé par notre premier ministre.

Depuis bon nombre d’années, j’ai mis en lumière dans mes cours les incohérences et les travers de certaines religions, les frasques de Mike Ward qui lui ont valu la poursuite judiciaire dans laquelle il est toujours plongé, les envolées lyriques de Fred Dubé qui ont provoqué son congédiement, des chansons comme celle de Claude Dubois qui avait fait l’objet d’une plainte au CRTC pour des propos jugés homophobes. Les sujets dont je traite sont somme toute banals pour un cours d’éthique. Étrangement, ils apparaissent, dans le contexte politique et social dans lequel nous sommes plongés, comme de véritables frondes sociales périlleuses.

La philosophie est en danger. L’espace de réflexion nécessaire à l’exercice de la pensée rétrécit sous l’effet de politiques comme celles qui nous sont transmises par notre plus haut représentant politique.

Parfois, se tenir debout consiste à faire fi des calculs politiques et des tactiques électoralistes pour défendre des principes sur lesquels nous nous sommes appuyés pour construire ce pays.

La discussion, le débat, les écoles comme lieux de savoir sont en péril. Quelqu’un aurait-il l’obligeance de se lever et de le dire ?

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