Ne pas banaliser, ne pas interdire

«Nous demandons à l’Université d’Ottawa de reconnaître son erreur et de défendre tant la dignité des étudiants et des étudiantes racisés que les difficiles exigences du rôle d’enseignant et de sa mission critique», écrivent les auteurs.
Photo: Jake Wright Le Devoir «Nous demandons à l’Université d’Ottawa de reconnaître son erreur et de défendre tant la dignité des étudiants et des étudiantes racisés que les difficiles exigences du rôle d’enseignant et de sa mission critique», écrivent les auteurs.

Nous sommes conscients du sens politique et de la charge émotive du mot qui a déclenché une controverse à l’Université d’Ottawa. Nous sommes aussi conscients de l’importance de pouvoir, dans un milieu universitaire, débattre et examiner tout de façon critique, y compris les sujets les plus sensibles.

La liberté d’expression, à laquelle nous tenons, ne doit pas nous faire banaliser la problématique du racisme et l’importance de le combattre. Il faut combiner la vigilance constante contre les signes et manifestations du racisme et la défense de l’impératif de la pensée critique comme arme incontournable dans la lutte contre les rapports de domination.

La position qui déclare que certains mots doivent être bannis du vocabulaire universitaire est dangereuse pour la pensée critique et nuisible à la mission éducative des universités. Celle qui soutient qu’aucune limite ne doit jamais être imposée ou auto-imposée ne sert pas toujours les victimes de l’oppression ni la mission morale de la combattre. Il ne faut pas banaliser les mots, mais il ne faut pas les interdire. La ligne de démarcation dépend de l’usage d’un mot, de la finalité et des circonstances de son utilisation.

L’usage et la fonction des mots

L’usage du mot en n au premier degré, pour catégoriser et stigmatiser des groupes entiers, ne devrait pas être protégé par la liberté d’expression.

Mais pour les sciences humaines et sociales, les mots peuvent être aussi des objets légitimes d’analyse. Ils ne sont pas utilisés alors comme prismes pour percevoir le monde, mais comme objets dont on analyse le contexte historique de leur apparition, leurs fonctions, leurs abus et les contestations dont ils font l’objet. Ils permettent de comprendre comment les acteurs sociaux (y compris les groupes et les courants idéologiques racistes ou fascistes) structurent leur univers de sens, comment ils produisent et reproduisent des rapports de domination. Et comment ces rapports sont contestés en contestant les mots ou en transformant leurs significations. Ils nous renseignent sur l’évolution des idéologies et sur leur façon d’instrumentaliser les mots, et nous donnent donc des outils pour déconstruire et combattre ces idéologies.

La différence entre ces deux usages des mots est fondamentale. Faire cette distinction peut nous éviter bien des malentendus. Elle est nécessaire pour dépasser les clivages toxiques qui empoisonnent le climat social dans la conjoncture actuelle.

Les mots du racisme et des autres types de rapports de domination n’échappent pas à cette nécessaire distinction. S’il est inacceptable de les reprendre à son compte pour catégoriser la réalité sociale, leur examen critique, en tant qu’objets sociologiques, pour comprendre les logiques du racisme et pour le combattre est à la fois essentiel et incontournable.

Mission de l’université

La déstabilisation des certitudes et leur examen critique sont aussi une des missions de l’Université. Si la souffrance émotive des victimes du racisme et de ceux et celles qui s’identifient à elles est à prendre très au sérieux, ce n’est pas le seul critère qu’il faut utiliser pour aborder ou, au contraire, bannir des sujets délicats. Les groupes marginalisés sont traversés par des courants idéologiques et ne voient pas toutes ces questions de la même façon. C’est justement un des effets homogénéisants du racisme, qui dépossède les individus de leur individualité, que de considérer qu’ils pensent tous et toutes de la même façon et parlent d’une seule voix.

Selon ce qu’on en sait, il semble bien que Mme Lieutenant-Duval ait été sensible à ces questions. Il est injuste et inapproprié d’insinuer qu’elle aurait une sympathie envers les mouvements suprémacistes blancs. La punir sans autre forme de procès est une erreur grave et contraire à la mission de l’université.

Si on peut comprendre les réactions à chaud des étudiants et étudiantes qui se disent offensés, l’attitude dogmatique et expéditive de l’Université d’Ottawa est indigne, et contraire à la mission intellectuelle et pédagogique d’une université. Elle aurait dû faire tout ce qu’il faut pour comprendre les motivations de l’enseignante, sa façon d’aborder la question, et les réactions des étudiants et des étudiantes. Elle aurait dû tenter d’instaurer un dialogue qui aurait pu aboutir à des changements de position de part et d’autre. Elle ne l’a pas fait et est responsable des dérapages qui ont suivi et dont elle ne s’est pas distanciée.

Nous dénonçons aussi la campagne d’intimidation et de cyberharcèlement, qui a pris des accents racistes, qu’ont subie ceux et celles qui se sont portés à la défense de l’enseignante. Nous demandons à l’Université d’Ottawa de reconnaître son erreur et de défendre tant la dignité des étudiants et des étudiantes racisés que les difficiles exigences du rôle d’enseignant et de sa mission critique.

* Les auteurs sont des professeurs de sciences humaines et sociales dans des établissements d’études supérieures.

14 commentaires
  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 4 novembre 2020 08 h 25

    Merci !

  • Pierre Rousseau - Abonné 4 novembre 2020 08 h 28

    Les réactions à chaud

    Vous mettez le doigt sur un point important quand vous écrivez qu'on peut comprendre « les réactions à chaud des étudiants et étudiantes qui se disent offensés ». En fait, si on se fie aux échos de ce qui s'est passé, lesdits étudiants n'auraient pas soulevé la question pendant le cours, à chaud, mais plus tard, sur les médias sociaux. Il aurait en effet été préférable de soulever leur indignation sur le champ et ainsi donner l'occasions à Mme Lieutenant-Duval de s'expliquer et de s'excuser si elle l'avait jugé approprié.

    L'université est censée inculquer la pensée critique chez les étudiants et c'est une voie à deux sens; les étudiants doivent aussi faire preuve de pensée critique et se sentir en sécurité pour soulever sur le champ les sujets qui les font réagir, dans la classe, pour en discuter avec le professeur. Se venger sur les réseaux sociaux mène inéluctablement à la confrontation et à l'ignorance. C'est là où la réaction de la direction de l'UO est pathétique.

  • Léonce Naud - Abonné 4 novembre 2020 09 h 07

    «On se fout de ta couleur de peau, de ta religion, de tes ancêtres».

    Invoquant leur statut de «professeurs dans des établissements d’études supérieures», les auteurs se croient peut-être à l’abri de la vindicte du bas peuple en suggérant d’inventer un nouveau crime pour ce dernier et mais pas pour eux-mêmes. Hormis pour eux et leurs distingués collègues, il devrait être légalement interdit à la population d’utiliser le mot «nègre».

    Pour comprendre l'obsession raciale dont leur texte est une éclairante illustration, rappelons cette observation d'une journaliste et auteure française, Géraldine Smith, à la suite d'un séjour aux États-Unis: «En Amérique, on abordait toute forme d’altérité à travers le prisme de la «race».

    On découvre ici le contraste entre l’approche française et québécoise quant aux différences ethnoculturelles et celle qui prévaut dans le monde Anglo-Saxon. Cette attitude a été bien exprimée par Jean-Christophe Lagarde, député français de Seine-Saint-Denis, territoire à forte mixité sociale, après que des spectateurs eussent crié après une partie de football: «Bravo Africa!», plusieurs joueurs étant d’origine africaine. Il trouva ces propos ahurissants. Sa réaction: «Ce qu'est la France, ce n'est pas le fait de regarder ce qu'est votre origine. Ce qu'est la France, c'est quand tu arrives ici, que tu veux être français, et que tu partages nos valeurs, tu es Français. On se fout de ta couleur de peau, de ta religion, de tes ancêtres»

    Dans nos Universités, on respire désormais de la race comme ailleurs on respire de l’oxygène.

  • Cyril Dionne - Abonné 4 novembre 2020 09 h 22

    Les soi-disant victimes du racisme sont défendues par des gens aux allures racistes?

    Bon, on dénonce le racisme de ceux qui accusent les autres de racisme.

    Évidemment que personne ne banalise le racisme, surtout en milieu pédagogique à l’université. Mais c’est à n’y rien comprendre. D’un côté on nous dit qu’il ne faut pas bannir ou interdire des mots du vocabulaire universitaire et de l’autre, ceux qui les prononcent en contexte pédagogique dans ces milieux ne sont pas protégés et perdre leur liberté de poursuivre leur travail. Ceci revient à dire que tous possèdent la liberté d’expression, mais ne le possèdent plus après avoir parlé. Tout cela pour avoir tenter d’expliquer la signification du mot nègre en termes sociologiques afin d’engager la conversation sur le racisme qui est un poison sociétal. Ils l'ont fait sur le nazisme. Et qui conteste, les étudiants qui sont dans le cours pour apprendre. S’ils n’ont rien à apprendre, alors, que font-ils dans le cours? Vous savez, à l’université, vous pouvez écrire un examen pour être exempté du cours et si vous le passez, c'est que vous connaissez suffisamment la matière qui va être enseignée. Les crédits accordés pour le cours vous coûterons la moitié du prix en frais de scolarité et nul besoin de perdre son temps. Misère.

    De quelle souffrance émotive parle-t-on en milieu universitaire? Celle de ceux qui se sont fait crier des injures racistes, les francophones? Il faut le dire, l’enseignante était francophone dans une soi-disant université bilingue où la discrimination envers ceux de la langue de Molière a toujours été omniprésente. Je sais, j’y étais à cette université aux couleurs orangistes. Il ne faut pas parler français. Si vous le faites, eh bien, c’est à vos risques et périls dans ce monde multiculturaliste du ROC.

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 4 novembre 2020 17 h 18

      Je pense qu'ils font de la projection..

  • Gilles Théberge - Abonné 4 novembre 2020 10 h 21

    Cette lettre est pleine de bon sens et aurait dû être écrite par le recteur de l'université.

    Mais pour ça, il aurait fallu qu'il soit lui-même, plein de bon sens...

    Merci monsieur Rachad Antonius, Amadou Sadjo Barry, Khadiyatoulah Fall et Franklin Midy de remettre les pendules à l'heure.

    • Jacques Patenaude - Abonné 5 novembre 2020 17 h 10

      J'approuve