Retrouver le chemin de la raison face aux pseudosciences

«Au-delà du Web, le poids financier de l’astrologie mène à ce qu’on la retrouve dans mille et une situations de la vie de tous les jours, y compris dans des institutions parapubliques», écrivent les auteurs.
Photo: Getty Images / iStockphoto «Au-delà du Web, le poids financier de l’astrologie mène à ce qu’on la retrouve dans mille et une situations de la vie de tous les jours, y compris dans des institutions parapubliques», écrivent les auteurs.

Le texte est une réponse au texte « Les firmaments suspects de l’astrologie », un extrait de la revue Liberté publié dans Le Devoir du 27 octobre 2020 dans la rubrique Des Idées en revues.

Des fausses nouvelles au complotisme, l’actualité illustre chaque jour la nécessité de bâtir un solide socle de compétences face à l’information, aux médias et au numérique. Plus que jamais, ce socle, qui devrait mobiliser une pensée critique rigoureuse et exiger une maîtrise minimale des principes scientifiques (ses méthodes, ses épistémologies, son histoire, etc.), doit nous permettre de déconstruire les argumentations, y compris en nous confrontant à nos propres failles, ces fameux biais cognitifs. En effet, nous sommes toutes et tous portés à avoir des « distorsions » dans le traitement de l’information, et ce, non parce que nous serions trop crédules ou stupides, mais parce qu’il s’agit de notre condition d’humain. Ainsi, connaître ses biais est un premier pas pour une discussion éclairée dans l’espace public, une discussion qui s’appuie sur le choc d’argumentations étayées et raisonnées.

Devant les prétentions à bâtir une éthique de l’astrologie, comme s’y évertuent dans un style plutôt hermétique les autrices du texte « Les firmaments suspects de l’astrologie », l’exercice de déconstruction n’est pas une mince affaire, mais nous tenterons ici d’y répondre. En effet, ce texte présente sous ses plus beaux atours une pseudoscience. L’astrologie (qu’on la dise capitaliste, socialiste ou d’extrême centre) ne peut se réclamer de l’éthique : il s’agit d’une croyance dont la validité scientifique est nulle. Aux États-Unis, au cours des dernières décennies, un millier d’individus auraient déposé leur candidature au « One Million Dollar Paranormal Challenge », défi visant à démontrer un don paranormal (incluant l’astrologie)… sans le moindre succès. Au Québec, 200 personnes se seraient frottées au « Défi sceptique » sans plus de réussite. L’astrologie ne repose donc, pour toute « démonstration », que sur un catalogue d’anecdotes éparses et qui ne peuvent constituer des preuves empiriques. Par contre, les fondements cognitifs à l’astrologie sont bien connus. D’abord, nous avons une tendance naturelle aux biais de confirmation (c’est-à-dire à « picorer » les informations qui vont dans le sens de nos présupposés). Ensuite, l’astrologie bénéficie d’un effet « Barnum » décrit par Forer (1958) et que Dickson et Kelly (1985) expliquent notamment par le fait que nous aurions toutes et tous tendance à interpréter les énoncés fumeux de l’astrologie, de la cartomancie, de la voyance, etc. comme étant des descriptions précises de nous-mêmes.

Considérant cette propension naturelle de tout un chacun, il est donc évident que s’agrègent, autour de l’astrologie, des intérêts financiers et c’est bien la raison pour laquelle l’Internet regorge de sites Web peu scrupuleux. Le sociologue Gérald Bronner (2013) explique ainsi que le moteur de recherche le plus utilisé, Google, survalorise très largement les sites proastrologie dans les résultats de recherche, constat qui vaut aussi pour la prétendue véracité de la psychokinèse, la supposée existence du monstre du Loch Ness et autres phénomènes paranormaux. Au-delà du Web, le poids financier de l’astrologie mène à ce qu’on la retrouve dans mille et une situations de la vie de tous les jours, y compris dans des institutions parapubliques. Tandis que des afficheurs sous contrats diffusent quotidiennement des horoscopes sur ses écrans télévisés sur le bord des voies, la société de transport montréalaise emploie l’astrologie comme levier de promotion des mesures sanitaires.

Il n’est donc malheureusement pas surprenant que les autrices se targuent de ne plus compter les personnes qu’elles auraient « converties » à l’astrologie. Cependant, les préoccupations sociétales du monde contemporain qu’elles évoquent risquent fort de ne pas bénéficier aux astrologues, « esprits faux » et non éthiques, car ils n’ont guère « l’intention de raisonner mieux ou d’examiner [leur] savoir de manière critique », pour reprendre la formule d’Engel (2014). Il est plus que dommageable que la redécouverte du temps long pour faire face à ces préoccupations (une nécessité impérieuse à insuffler face au culte de l’immédiateté) se fasse dans le racolage de croyances qui contribuent à légitimer le manque de rigueur et de méthode, deux dispositions que nous devrions au contraire collectivement encourager pour nous maintenir sur le chemin la Raison dans toutes les sphères de l’espace public.

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