Avec Biden, un changement de ton, mais bien des défis pour le Canada

«Il serait naïf de croire qu’une victoire de Joe Biden apaiserait les tensions commerciales Canada-États-Unis», estiment les auteurs.
Photo: Jim Watson Agence France-Presse «Il serait naïf de croire qu’une victoire de Joe Biden apaiserait les tensions commerciales Canada-États-Unis», estiment les auteurs.

Une élection présidentielle américaine ne relève traditionnellement pas d’enjeux internationaux. Toutefois, pour un pays comme le Canada dont 75 % des exportations sont, bon an mal an, destinées aux États-Unis, les plateformes économiques de ceux qui aspirent à gouverner nos voisins du Sud s’avèrent cruciales.

Comme l’a indiqué l’éminent politologue Bertrand Badie, les États-Unis ont renoncé à être les leaders de la mondialisation, ils veulent en être les gagnants. Cela est rendu manifeste par les harangues que le président Trump et ses conseillers répandent ad nauseam proposant que les « Trade wars are good and easy to win » et que le « Canada has taken advantage of our economy… » En effet, advenant lareconduction de Donald Trump à la Maison-Blanche, il faudra s’attendre à quatre nouvelles années de tensions, illustrées non seulement par un durcissement du « Make America Great Again », mais aussi par des guerres tarifaires, des enquêtes antidumping intempestives puis par le parachèvement des efforts visant à affaiblir l’Organisation mondiale du commerce, notamment par le biais de la paralysie de son système de règlement des différends.

Démocrate et centriste avoué, Joe Biden s’est affiché en faveur du libre-échange. Sa qualité d’ancien élu du Delaware au Sénat n’est pas étrangère à ce positionnement. Cet État est perçu comme un havre par bon nombre de grandes firmes qui ont choisi d’y installer leurs sièges sociaux en raison d’avantages fiscaux ou en matière de droit des sociétés. Il est permis de penser qu’une certaine convergence de vues a pu se créer au fil du temps entre Biden et ces adeptes d’une économie libérale.

Il serait toutefois naïf de croire qu’une victoire de Joe Biden apaiserait les tensions commerciales Canada-États-Unis. L’état actuel de l’économie américaine commandera au futur président, quel qu’il soit, de mettre en place de puissantes mesures de relance. Pour créer des emplois, le candidat démocrate a déjà annoncé sa ferme intention d’assortir les grands projets d’infrastructures de clauses Buy American, qui forceront les donneurs d’ouvrage bénéficiant de fonds fédéraux à s’approvisionner auprès de fournisseurs états-uniens. Voilà un bien mauvais augure pour les entreprises canadiennes. De plus, un gouvernement Biden ne relâcherait pas la pression sur les exportateurs canadiens de bois d’œuvre.

Au rayon des bonnes nouvelles, l’élection de Joe Biden signifierait le départ du représentant des États-Unis au commerce, Robert Lighthizer. Négociateur dur et arrogant, critique acerbe du multilatéralisme commercial, son remplacement permettrait d’espérer la fin de nombreuses enquêtes et mesures restrictives engendrées de façon intempestive touchant notamment le homard et les petits fruits. Biden a promis de cesser d’abuser de l’argument de la sécurité nationale pour décréter des droits punitifs sur les métaux importés de pays alliés tels que le Canada. Il aura aussi un vaste bassin de candidats chevronnés pour pourvoir les postes clés de son administration.

D’autres éléments de la plateforme électorale démocrate risquent d’avoir des impacts majeurs sur la compétitivité canadienne sur le plan continental. En effet, Biden entend majorer de façon notable les impôts des particuliers gagnant plus de 400 000 dollars. Surtout, il planifie hausser à 28 % les redevances des entreprises. Ce faisant, il réduirait de moitié l’écart entre le prélèvement du gouvernement du Canada et celui des autorités fédérales américaines. Sensible aux enjeux environnementaux, Biden est disposé à promouvoir une forme de « Green New Deal », une initiative popularisée notamment par Alexandria Ocasio-Cortez, l’une des vedettes montantes de son parti. Ce « Deal » implique nommément lalevée de taxes carbone et la mise en place de rectifications fiscales à la frontière lors de l’importation de produits à forte intensité en carbone. Ces mesures entraîneraient des coûts additionnels pour plusieurs entreprisesbasées au Canada, souvent perçues comme étant à la traîne dans la lutte contre les changements climatiques.

Malgré un inévitable changement de ton, l’arrivée au pouvoir de Joe Biden serait loin de signifier un retour à l’ère pré-Trump et serait accompagnée de son lot de défis économiques pour les Canadiens. En effet, sur la forme, l’élection d’un nouveau président enclin au compromis et respectueux des institutions et engagements internationaux amènera assurément un assainissement des relations qu’entretiennent les États-Unis avec leurs partenaires continentaux. Cependant, sur le fond, il sera intéressant de constater si Biden le président restera fidèle aux politiques qu’il a soutenues quand il était sénateur puis vice-président. Se laissera-t-il entraîner plus à gauche par les Sanders, Warren et Ocasio-Cortez ? La réponse se trouvera dans les résultats de l’élection au Sénat. Si le Parti démocrate obtient une courte majorité à la Chambre haute grâce à l’élection de quelques candidats centristes, il y a fort à parier que le futur dirigeant, soucieux de livrer un bilan positif et de ne pas voir ses projets bloqués par le pouvoir législatif, proposera une vision plutôt modérée.

3 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 31 octobre 2020 07 h 59

    La COVID-19 économique

    Primo, Joe Biden ne sera pas élu le 3 novembre prochain. Alors pour tous les scénarios envisagés, ils demeurent des œuvres de fiction. Cher experts, vous devriez vous concentrer sur l’effet d’un 2e mandat pour Trump.

    Secundo, oui le Canada ne produit que des ressources naturelles primaires et est dépendant des États-Unis. Nous sommes en position de faiblesse.

    Tertio, les États-Unis n’ont que faire de la mondialisation et le phénomène de la démondialisation est en train de faire son œuvre tout comme partout dans le monde, pandémie oblige. Les guerres d’empire où des jeunes américains sont tués pour les autres, c’est aussi terminé.

    Quarto, Joe Biden est un libre-échangiste de première heure à la Bill Clinton et sa position et ses nombreux votes ont contribué à faire disparaître la classe moyenne américaine surtout dans les états de la Rust Belt. Il est un de ces politiciens qui sont directement responsables de la délocalisation de nombreux emplois bien payés vers des pays du tiers monde. C’est une des raisons pourquoi il va perdre les états clés dans le Midwest.

    Quinto, sa hausse d’impôt qu’il prévoit ferait disparaître des millions d’emplois et des milliards d’investissement aux États-Unis, et du même coup, les exportations canadiennes risqueraient d’être réduites de moitié faute d’acheteurs. Si l’éléphant à côté de nous éternue, nous attrapons la COVID-19 économique.

    Sexto, son « Green New Deal », une initiative popularisée notamment par les extrémistes de gauche est la raison principale pourquoi il va perdre ses élections dans les états clés de la Rust Belt. C’est pour cela qu’il accuse maintenant un retard en Pennsylvanie, au Michigan, en Caroline du Nord, en Arizona, au Texas et en Ohio. Il est maintenant presque à égalité au Wisconsin et dans les états du Nevada et du Minnesota, Biden gagne par seulement deux petits points alors que la marge d’erreur des sondages est de 3,5%. La vague rouge n’est pas loin.

    • Marc Therrien - Abonné 1 novembre 2020 15 h 00

      Si jamais votre prédiction se réalise vous aurez l’honneur de supplanter le célèbre professeur Allan Lichtman qui avec son modèle des 13 clés a prédit avec succès les résultats de toutes les élections présidentielles aux États-Unis depuis 1984 sauf celle de l’année 2000. Il avait prédit l’élection de Trump en 2016 et cette fois, il prédit celle de Biden. Peut-être que quelqu’un au Devoir pourrait alors vous aider à vous faire connaître d’un grand journal étatsunien comme The Washington Post ou The New-York Times.

      Marc Therrien

  • Claude Bariteau - Abonné 31 octobre 2020 10 h 33

    Les États-Unis, sou Trump, écrivez-vous, ont cherché à tirer profit de la mondialisation, ce qui s'est traduit par un retrait progressif de son rôle de grand protecteur. Le motif est lié à l'afflux de compétiteurs d'envergure qui profitaient de son rôle de protecteur du monde libre.

    Une telle approche annonçait la fin du monde de l'après chute du mur de Berlin dans lequel les firmes multinationales avaient le vent dans les voiles pour dicter leurs vues aux États européens et ceux en émergence. Ce temps est révolu.

    La réélection de Trump accentuera ce replis visant à positionner les grandes entreprises américaines sur l'échiquier international avec pour base solide les États-Unis et sa frappe de dissuasion pour stopper toute bataille économique. Biden, s'il est élu, devra composer avec ce virage déjà effectué. La différence sera l'importance qu'il accordera aux gagne-petits par la mise en place de services, mais aussi par une ouverture à des politiques faborisant la promotion de l'environnement.

    S'il est probable que les politiques de Biden auront des incidences sur les exportations canadiennes, ce sera probablement moins le cas des exportations venant du Québec, notamment celles venant des PME. Je me serais attendu que vous y fassiez écho.