Et si on gardait l’heure d’été toute l’année?

«Cette année, en pleine pandémie mondiale, alors que la carte du Québec vire au rouge et que les risques de confinement augmentent un peu partout, les conséquences du changement d’heure sur la santé mentale des gens pourraient être encore plus dévastatrices», pense Pierre Chastenay.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse «Cette année, en pleine pandémie mondiale, alors que la carte du Québec vire au rouge et que les risques de confinement augmentent un peu partout, les conséquences du changement d’heure sur la santé mentale des gens pourraient être encore plus dévastatrices», pense Pierre Chastenay.

L'auteur est astronome, auteur, communicateur scientifique et professeur de didactique des sciences à l’UQAM.

Dans la nuit de samedi à dimanche, le Québec reviendra à l’heure normale de l’Est : à deux heures du matin dimanche, il faudra reculer montres et horloges d’une heure. La conséquence la plus visible de ce changement d’heure sera de voir le soleil disparaître sous l’horizon aux environs de 16 h 30 dimanche, au lieu de 17 h 30 la veille, et de constater l’arrivée de la nuit une heure plus tôt. Chaque automne, le retour à l’heure normale s’accompagne d’une petite déprime générale lorsque les enfants rentrent de l’école à la brunante et que le retour du travail (pour celles et ceux qui s’y rendent) se fait à la noirceur. Cette année, en pleine pandémie mondiale, alors que la carte du Québec vire au rouge et que les risques de confinement augmentent un peu partout, les conséquences du changement d’heure sur la santé mentale des gens pourraient être encore plus dévastatrices. Le maire de Québec, Régis Labeaume, le rappelait avec raison il y a quelques jours : « Quand l’heure va changer le 1er novembre et qu’il va faire noir à 17 h, ça va être dur. Ça va être difficile. Il va falloir qu’on soit patient et résilient ». Alors la question se pose : pourquoi ne pas rester à l’heure d’été toute l’année ?

Le changement d’heure au printemps et à l’automne est une décision purement arbitraire, d’abord fondée sur des impératifs économiques. Dans les sociétés agricoles, où la lumière du soleil rythme le travail quotidien, c’est l’heure normale (ou heure solaire) qui règne en maître. Mais dans nos sociétés industrielles, où les horaires de travail dépendent de moins en moins de la lumière solaire, on a cru bon de prendre une heure de clarté le matin et de la transférer le soir, principalement pour économiser de l’énergie. Mais les études qui se sont penchées sur les avantages économiques du changement d’heure se contredisent l’une l’autre et, dans celles qui y voient un avantage (par exemple, une diminution de la quantité d’électricité consommée dans les foyers en été), les économies sont généralement insignifiantes.

Au Canada, on change l’heure depuis un peu plus d’un siècle, mais ce ne sont pas toutes les provinces qui imposent le changement d’heure. En effet, cette règle ne s’applique pas dans certains secteurs de la Colombie-Britannique ni en Saskatchewan, une province très majoritairement agricole qui n’a jamais changé l’heure. Au sein des États continentaux des États-Unis, seul le Nevada demeure à l’heure normale toute l’année, bien que le Texas, l’Oklahoma et le Kansas y songent sérieusement. En 2019, la Floride a adopté un projet de loi, le « Sunshine Protection Act », qui ferait de l’heure avancée l’heure légale à longueur d’année dans l’État. Au Canada, la Colombie-Britannique jongle elle aussi avec la même idée, comme d’ailleurs ses voisins de la côte ouest étasunienne.

La Floride et ces autres États et provinces ne seraient pas les premiers à demeurer à l’heure avancée à l’année : en France, l’heure « normale » d’hiver correspond effectivement à l’heure avancée (temps de Greenwich plus une heure) tandis que l’heure d’été correspond à l’heure avancée plus une heure (donc temps de Greenwich plus deux heures). Quiconque est déjà allé en France en été se souviendra combien il est agréable de flâner sur les terrasses et de profiter de la clarté du jour jusque vers 22 h. En hiver aussi, les Français profitent d’une heure de clarté de plus en fin de journée, ce qui est loin d’être négligeable, dans la mesure où à Paris le soleil de décembre se coucherait à 15 h 30, n’eût été le fait que l’heure d’hiver y est déjà avancée.

Plus de clarté

Les sondages démontrent d’ailleurs qu’une majorité de gens préfèrent avoir plus de clarté en fin de journée que le matin. Une étude étasunienne indique que les Américains apprécient l’heure d’été « parce qu’il y a plus de lumière le soir et qu’on peut faire plus de choses en soirée ». L’autre facteur qui joue en faveur d’une conservation de l’heure d’été à l’année est le coût social et sur la santé de la population du changement d’heure saisonnier. De nombreuses enquêtes menées au Canada et ailleurs dans le monde montrent que le risque d’infarctus augmente durant la semaine qui suit un changement d’heure. D’autres études indiquent que le changement d’heure augmente le risque d’accidents de la route de manière importante au printemps et à l’automne. Plusieurs spécialistes affirment aussi que les enfants sont plus susceptibles de faire des activités physiques et de jouer dehors quotidiennement lorsqu’il fait clair plus tard le soir. Et dans les contrées nordiques, comme au Québec, qui ne voit pas un avantage à ce que nous ayons droit en hiver à davantage de clarté en fin de journée, au moment où la très grande majorité de la population est active ?

Dans la mesure où les avantages économiques du changement d’heure saisonnier sont négligeables, que la détresse saisonnière et les autres effets néfastes sur la santé qu’il entraîne sont de mieux en mieux documentés, et que les avantages de demeurer à l’heure avancée toute l’année apparaissent de plus en plus nombreux, l’idée pour le Québec, le Canada et le reste de l’Amérique du Nord de demeurer à l’heure avancée toute l’année apparaît de plus en plus comme une bonne idée dont l’heure… est venue !

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