En 1995 à Washington, j’y étais!

«Une visite officielle à Washington du vice-premier ministre Bernard Landry au début du mois de mai 1995 allait être l’occasion pour le Canada de mettre fin à la présence diplomatique du Québec», écrit l'autrice.
Photo: Paul Vasarhelyi Getty Images «Une visite officielle à Washington du vice-premier ministre Bernard Landry au début du mois de mai 1995 allait être l’occasion pour le Canada de mettre fin à la présence diplomatique du Québec», écrit l'autrice.

Dans l’année qui a précédé le référendum de 1995, le premier ministre Jacques Parizeau et le vice-premier ministre et ministre des Relations internationales Bernard Landry m’ont confié la responsabilité de représenter le Québec à Washington, puis en Nouvelle-Angleterre. Le Québec était en période préréférendaire, il était important que les autorités américaines soient rassurées sur les valeurs et les traités envers lesquels un Québec indépendant resterait engagé en tant qu’éventuel allié et proche voisin.

Le gouvernement m’attribua dans un premier temps le statut de « conseillère spéciale » auprès du délégué général à New York, jusqu’à son remplacement en janvier 1995. À partir de janvier 1995, mon mandat fut, entre autres, « d’assurer une visibilité accrue du Québec lors de visites et de missions officielles dans la capitale fédérale américaine », ce qui impliquait, bien entendu, de séjourner à Washington.

Afin que je puisse remplir ces fonctions, ma nomination a d’abord été soumise à l’obtention de la fameuse green card, première condition pour séjourner aux États-Unis et y exercer toute fonction officielle de représentation. L’obtention de ce statut reposait étroitement sur la collaboration entre les deux États, le Canada et les États-Unis, ce qui fut vite utilisé comme moyen de chantage de la part du Canada et par tous les adversaires de la souveraineté pour retarder le travail de représentation des intérêts du Québec.

« Bureau de tourisme »

Deux conditions supplémentaires s’appliquaient aux candidats relevant d’institutions étrangères : la Convention de Vienne et le Foreign Agents Registration Act (FARA). Selon l’article 12 de la Convention de Vienne de 1961, « L’État accréditant [le Canada] ne doit pas, sans avoir obtenu au préalable le consentement exprès de l’État accréditaire [les États-Unis], établir des bureaux faisant partie de la mission dans d’autres localités que celles où la mission elle-même est établie ».

Or, le « bureau de tourisme » du Québec à Washington était la seule présence québécoise officielle tolérée par Ottawa. En effet, à la création de ce poste par René Lévesque en 1977, Ottawa avait émis la condition que les séjours du représentant ou de la représentante à Washington ne soient que transitoires. En fait, l’application de ces règles a démontré que la neutralité des États-Unis était discutable et que les intérêts canadiens ont eu libre cours. Ainsi, l’application stricte et restrictive de la Convention de Vienne par les États-Unis a eu pour effet de maintenir l’action diplomatique du Québec sous l’autorité du gouvernement canadien.

De plus, selon le FARA, le Québec était considéré comme agent d’un acteur étranger (agent of a foreign principal), donc comme un agent du Canada. Ainsi, les actions du Québec devaient au préalable obtenir l’aval de l’ambassade du Canada. En novembre 1994, l’ambassadeur du Canada, Raymond Chrétien, me fit savoir personnellement à quelles contraintes le Canada soumettait mon action : ma liberté de circulation n’était tolérée qu’au Congrès ; une interdiction de résidence à Washington m’était imposée et je ne pouvais qu’y transiter pour des rendez-vous planifiés et surveillés ; le Bureau que je dirigeais à Washington n’avait qu’une mission touristique ; lors de tout contact que j’obtiendrais avec le gouvernement américain, je devrais être accompagnée d’un représentant de l’ambassade.

Représentation diplomatique

À l’hiver 1995, le gouvernement du Québec décida pourtant que le programme souverainiste exigeait que j’exerce mes fonctions à Washington et que je dispose d’une résidence qui aurait les attributs d’une représentation diplomatique. À cette fin, c’est le gouvernement du Québec qui signa le bail de location de la résidence officielle, alors que mon adresse demeura celle d’un appartement à New York où j’étais priée par Québec de séjourner chaque fois que je sentirais peser sur mes activités dans la capitale le regard trop lourd du Canada. De plus, les informations sur mes activités diplomatiques à Washington étant convoitées ; Québec dépêcha ponctuellement à la résidence de Washington une équipe de la Sûreté du Québec spécialisée en protection et en sécurité autant pour m’éduquer sur la surveillance à laquelle j’étais soumise par le FBI, la CIA et la GRC, que pour installer les outils de protection nécessaires.

Malgré tout, à l’aide des intermédiaires que furent certains lobbyistes, j’ai pu rencontrer de nombreux représentants du Congrès et sénateurs pendant les mois où je me suis appliquée à expliquer le projet québécois. Ces rencontres permettaient de répondre aux multiples interrogations des élus américains, permettant de désamorcer bon nombre de préjugés et de nouer des relations avec les plus intéressés. Mais même ce travail allait être entravé.

À quelques reprises, des membres du Congrès me firent part de leur surprise de recevoir la visite synchronisée avec la mienne de l’ambassadeur du Canada, Raymond Chrétien. Il sollicitait à peu près en même temps que moi des rencontres auprès des congressistes avec lesquels j’obtenais des rendez-vous. En général, il se présentait quelques jours avant moi pour baliser avant mon arrivée le terrain selon les intérêts canadiens. Et il racontait entre autres, me révéla un membre du Congrès plutôt surpris, que les prévisions des souverainistes sur les résultats à venir du référendum, contrairement à ce que j’allais leur annoncer, n’avaient rien de fondé.

Une visite officielle à Washington du vice-premier ministre Bernard Landry au début du mois de mai 1995 allait être l’occasion pour le Canada de mettre fin à la présence diplomatique du Québec. Peu de temps après un entretien en tête-à-tête avec l’ambassadeur du Canada, auquel je n’assistai pas, contrairement aux conventions protocolaires, Bernard Landry me demanda d’accepter le poste de déléguée du Québec en Nouvelle-Angleterre laissé vacant par le départ inattendu de Pierre Nadeau. Et c’est ainsi que le Québec a été amené, quelques mois avant le référendum de 1995, à mettre fin à sa représentation diplomatique à Washington. Le poste de conseiller aux affaires nationales américaines redevint une fonction de veille et d’observation de la scène politique américaine.

* L’analyse de la relation du Québec avec les États-Unis a été longuement développée dans mon ouvrage Le Québec, otage de ses alliés, paru en 2003 chez VLB. De nombreux documents attestant des faits évoqués ici se trouvent dans mon dossier aux Archives nationales du Québec.

3 commentaires
  • Paul Gagnon - Inscrit 30 octobre 2020 14 h 35

    Pourtant, la Biélorussie et l'Ukraine,

    sous la botte bolchévique, avaient chacune un siège à l'ONU! Et ce depuis le 24 octobre 1945.

  • Pierre Jasmin - Abonné 30 octobre 2020 16 h 45

    Merci pour ces précisions!

    C'est toujours un très grand plaisir de lire une prose aussi élégante énonçant les aléas du soi-disant "fair-play" des autorités canadiennes. Merci chère collègue!

  • Patrick Boulanger - Abonné 30 octobre 2020 22 h 56

    Merci pour cet article. C'est à retenir.