Love-in: la fausse déclaration d’amour

«La supercherie est encore plus évidente lorsque l’on considère le sort qui attendait les Québécois à la suite de la victoire du Non», estime Paul St-Pierre Plamondon.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «La supercherie est encore plus évidente lorsque l’on considère le sort qui attendait les Québécois à la suite de la victoire du Non», estime Paul St-Pierre Plamondon.

Le 27 octobre 1995, il y a 25 ans, les Québécois étaient les témoins d’un tournant dans la campagne référendaire : des dizaines de milliers de Canadiens avaient convergé vers notre métropole pour, soi-disant, nous dire à quel point ils nous aimaient et tenaient à nous. C’était le fameux love-in. Mais cette déclaration d’amour n’en était pas une ; il s’agissait plutôt de l’expression de leurs propres intérêts politiques et de leur attachement pour le Canada, dans le cadre duquel le Québec constituait une menace qu’il fallait gérer ponctuellement par tous les moyens tactiques, quitte à commettre des actes illégaux et à faire de fausses promesses.

Ce rassemblement a été à l’origine d’une immense controverse, qui perdure aujourd’hui. D’abord, parce qu’il a été financé en partie par des corporations du ROC — ce que le Directeur général des élections du Québec jugeait irrecevable. Autrement dit, ce déploiement, cette démonstration d’« amour » était en fait une fraude électorale. D’ailleurs, c’est toute la stratégie du camp du Non qui reposait sur la tromperie, exactement comme en 1980. Rappelons-nous Jean Chrétien tenant ce discours pouvant facilement être attribué à Trudeau père : « Nous allons faire les changements nécessaires afin [que] le Canada entre dans le XXIe siècle uni d’un océan à l’autre et fier de ses deux langues officielles. » Non, il ne s’agissait pas d’amour, mais bien d’une supercherie.

La supercherie est encore plus évidente lorsque l’on considère le sort qui attendait les Québécois à la suite de la victoire du Non. Les exemples sont nombreux : l’intimidation juridique des indépendantistes à travers le plan B de Jean Chrétien, l’élargissement du pouvoir de dépenser d’Ottawa de manière à créer de la loyauté et une dépendance de plusieurs secteurs québécois envers le fédéral, l’effacement de nos symboles nationaux et la corruption de nos élites à travers le scandale des commandites, l’augmentation du « Québec bashing », l’affaiblissement ou la corruption des institutions québécoises susceptibles de nous rappeler que nous existons et que nous pouvons faire les choses différemment, grâce à l’œuvre du tandem Charest-Couillard, etc. Faire du Québec une province comme les autres, comme le disait Philippe Couillard : la stratégie du gouvernement fédéral à la suite de la défaite référendaire de 1995 n’était non pas orientée vers la recherche de moyens pour intégrer le Québec dans le Canada, mais bien vers l’affaiblissement, voire l’anéantissement du mouvement souverainiste en particulier, mais aussi de la spécificité québécoise en général.

Vingt-cinq ans plus tard, non seulement les choses n’ont pas vraiment changé, mais elles ont de surcroît précipité notre nation dans un déclin linguistique, culturel et économique indéniable. Chaque fois, en fait, que les Québécois tentent de s’affirmer, de définir la façon dont ils veulent vivre, ils sont l’objet d’insultes de la part des présomptueux médias anglophones de partout au Canada. Les tribunaux canadiens ne font guère mieux, d’ailleurs. Leur mission : morceler et anéantir la loi 101 et celle sur la laïcité, entre autres. Dans le cas de la première, le travail est déjà bien entamé. Pour la seconde, les efforts de sape du Canada anglais ont bien mis la table.

Pour revenir au thème de l’amour, on devrait plutôt parler d’approche « passive-agressive » pour décrire le lien qu’entretient le Canada avec le Québec. Or, ce lien passif-agressif, qui vise d’abord et avant tout à garder le contrôle sur le Québec, mine notre bien-être et notre estime de nous-mêmes. Les conséquences de la défaite référendaire de 1995 ont été nombreuses, mais l’une des plus marquantes demeure l’impact de cette défaite sur notre capacité à croire en nous-mêmes en tant que peuple. C’est comme si une partie des magouilles et de la manipulation du camp fédéraliste avait réellement eu comme effet d’effacer une partie de notre conscience collective, une partie de notre volonté d’exister. Notre principal projet collectif ayant échoué, nous avons été à la recherche de quelque chose d’autre, comme pour oublier. Combien de fois a-t-on reproché aux politiciens de n’avoir aucun projet de société ? Pourtant, le nôtre reste à faire ; il s’agit de l’aboutissement naturel de notre statut politique en un statut de peuple normal.

C’est à ce moment précis de notre histoire qu’intervient la notion de courage, soit celui de compléter un destin inachevé. Une fois débarrassés de notre inaptitude temporaire à croire en nous-mêmes et à veiller sur nos propres intérêts, nous y arriverons.

Avec le recul, la morale de cette histoire est la suivante : nous sommes depuis trop d’années dans une relation malsaine qui ne fonctionne plus et qui mine notre estime de nous-mêmes comme notre prospérité, mais l’autre nous répétera qu’il nous aime et qu’il va changer lorsqu’il sentira la soupe chaude. Y croyez-vous ? Pour ma part, je suis d’avis que ce mauvais film, si on n’y met pas fin, garantit une seule chose : notre déclin. Le Québec et le Canada se paralysent mutuellement et s’empêchent d’avancer ; la seule façon pour le Canada d’exprimer une forme d’amour envers les Québécois serait de collaborer à leur démarche légitime vers la justice, la liberté et la démocratie, soit celle de devenir, comme c’est le cas pour la grande majorité des peuples de la Terre, un pays.

12 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 30 octobre 2020 09 h 51

    La forme héroïque de l’hypocrisie orangiste multiculturaliste

    Comme Franco-Ontarien de 3e génération et récemment devenu un Québécois (j’ai encore à passer le test des valeurs de Legault), je n’ai jamais compris pourquoi que des dizaines de milliers de « Canadians » ont déferlé au Québec pour leur dire qu’ils les aimaient et qu’ils ne voulaient pas qu’ils partent alors qu’ils nous ont toujours traité, nous les francophones hors Québec, comme des citoyens de 2e ordre. En fait, ces mêmes « Canadians » n’ont jamais arrêté de piétiner nos droits inaliénables de vivre dans notre langue maternelle. Hors Québec, c’est impossible de vivre en français si on veut s’épanouir et avoir les mêmes opportunités que les autres à moins de vouloir vivre dans un ghetto linguistique.

    Le « Québec bashing » est devenu un sport très prisé dans le ROC, ceci de Don Cherry à Doug Ford en passant par les Brian Pallister et Blaine Higgs de ce monde anglo-saxon mondialisé. Jamais une journée ne passe dans le merveilleux royaume multiculturaliste du Rest of Canada de Justin Trudeau, ou les francophones ne sont qu’une ethnie parmi tant d’autres, sans qu’il y ait une bavure faites à ceux qui parle langue de Gilles Vigneault par cœur. Jamais. Vous voulez parler de racisme systémique? Vous avez une occasion en or.

    Le pire là-dedans, c’est l’hypocrisie des soi-disant deux langues officielles. La volonté de nos concitoyens « canadians » de vouloir apprendre notre langue était une supercherie. Tout ce qu’ils voulaient faire, pour un petit nombre d’entre eux, c’est d’en apprendre le strict minimum afin de pouvoir de faire compétition aux francophones pour les postes dans la fonction publique. Et la plupart d'entre eux étaient des francophones qui avaient perdus leur langue maternelle. Pour le reste, c’est l’assimilation qui a toujours été le destin pour tous ceux hors Québec. Et ils ont réussi.

    C’est pour cela qu’aujourd’hui les enfants des francophones hors Québec demande à leur mère respective: « Mommy dearest, what does bilingual mean? »

  • Marc Therrien - Abonné 30 octobre 2020 10 h 46

    La belle histoire


    Ainsi, « c’est à ce moment précis de notre histoire qu’intervient la notion de courage, soit celui de compléter un destin inachevé » et pour y arriver il faudrait que le Québec trouve une façon de mieux se faire aimer du ROC afin de l’amener à collaborer à sa « démarche légitime vers la justice, la liberté et la démocratie, soit celle de devenir, comme c’est le cas pour la grande majorité des peuples de la Terre, un pays. » En somme, si vous nous aimez vraiment, aidez-nous à vous quitter.

    Parler d’histoire, dont l’attention qu’on lui porte se passe toujours dans le vécu au présent de l’acte de se souvenir d’un passé duquel nous étions absents et qui nous est raconté par témoins interposés, requiert le recours à l’imagination. Ainsi, il est parfois intéressant de s’imaginer ce que serait devenu l’avenir, notre présent, si un acte historique n’avait pas eu lieu. Par exemple, on peut se demander à quoi et comment on penserait aujourd'hui si Le Royaume de Grande-Bretagne n’avait pas corrigé par l’Acte de Québec en 1774 le régime constitutionnel drastique de la Proclamation royale de 1763 pour éviter que les habitants de « the Province of Quebec » ne se joignent au mouvement révolutionnaire en cours aux États-Unis. Ça fait donc un sapré bon bout de temps qu’on a choisi son camp et qu’on a décidé d’y rester; préférant la protection de nos foyers et de nos droits à la révolution libératrice. S’opposer et résister tout en restant semble être le désir de l’histoire en cours dont il semble de plus en plus difficile d’en imaginer le retournement.

    Marc Therrien

    • Claude Bariteau - Abonné 30 octobre 2020 17 h 00

      Votre «on» n'a pas choisi. Ce fut celui d'élites choyées (clergé, seigneurs et professionnels burreaucrates) par Londres qui invita les habitants hors villes à se soumettre avec l'appui de l'armée britannique. Idem en 1837-38 avec les virages de soumission d'ex-Patriotes comme après 1995 ceux des dirigeants péquistes qui se couchèrent plutôt que de poursuivre le combat comme M. Parizeau invita les Québécois à le faire.

      Vous auriez pu écrire que là se trouve des motifs majeurs qui a rendu difficile d'imaginer après 1995, comme après 1776 et 1838, un retournement. En lisant le texte de M. Plamondon, je n'y ai trouvé aucun écho à ces «couches-tôt» qui ont facilité la tâche des petits caporals tricheurs du Canada. Il faut le dire et le redire. Tous ces membres du club des «on» ont contribué à freiner avec les militaires et des amoureux payés lors d'un court séjour à Montréal les élans du peuple québécois.

  • François Boulay - Abonné 30 octobre 2020 11 h 36

    Le love-in

    J'y étais, et les millers de canadiens qui sont venus de partout étaint sincères.

    • Cyril Dionne - Abonné 30 octobre 2020 14 h 37

      Vous voulez voir leur sincérité de près M. Boulay, allez-y au ROC en ne parlant que français. Là dessus, je vous souhaite bonne chance.

    • Patrick Boulanger - Abonné 30 octobre 2020 20 h 06

      Vous y étiez. Pour quoi faire?

  • André Labelle - Abonné 30 octobre 2020 11 h 38

    Voilà la brutalité fédérale envers le Québec !

    Le projet de loi C-20 adopté à Ottawa en juin 2000 confirme objectivement que le Québec n'est pas libre de gérer son avenir politique puisque selon cette loi présentée par le Québécois Stéphane Dion, Ottawa s'octroie unilatéralement le droit de vie ou de mort sur une question référendaire qui ne répondrait pas à ses propres exigences.
    Donc dans les faits, le Québec n'est pas libre décider lui-même de son propre avenir et conséquemment, la nation québécoise est assujettie à la volonté fédérale et est privée de sa liberté fondamentale de s'autodéterminer.
    Ottawa devient donc une puissance étrangère intervenant directement dans la vie de la nation québécoise ainsi privée de sa liberté légitime. Donc, à partir du moment où la Loi sur la liberté référendaire a été adoptée, le Québec acquiert le droit moral, sinon l'obligation morale de couper les liens politiques l'unissant au Canada.
    À partir du moment où on met les menottes, il n'y a plus de liberté.
    Voilà la brutalité fédérale envers le Québec !

    • Luc Bertrand - Abonné 30 octobre 2020 16 h 28

      Justement, monsieur Labelle, cette loi C-20 et la contestation de la loi 99, sur le droit à l'autodétermination du peuple québécois par la voix de son Assemblée nationale, par Keith Henderson et le gouvernement fédéral ne font que démontrer, 260 ans après la conquête de 1760, que le Québec d'aujourd'hui subit encore effectivement un régime colonial, tout autant que les descendants des 60 000 Canadiens qui ont survécu à ce traumatisme originel et qui composent toujours une grande partie des Québécois d'aujourd'hui.

      Luc Bertrand

  • Yves Rousseau - Abonné 30 octobre 2020 12 h 21

    Fucking Frogs!

    C'est ce qu'on lit régulièrement sur les réseaux sociaux suite à l'affaire Lieutenant-Duval.

    Racisme systémique?

    • Marc Therrien - Abonné 30 octobre 2020 16 h 50

      Je ne sais pas si, quand il s’agit de racisme systémique, on peut prétendre en être victime sans pour autant y participer soi-même, comme si on se situait en dehors du système qu’on dénonce. Pour le reste, comme dirait l’autre, c’te gars de cheu nous, pareil à quand il parle des immigrants: veux-tu ben me dire c’qui nous pousse à rester dans c’te pays et à se laisser manger la laine su l'dos.

      Marc Therrien