Une souris verte… et un éléphant dans la place!

«L’utilisation massive des pesticides et des engrais chimiques est indissociable de l’agriculture intensive: en effet, monocultures intensives, élevages intensifs hors sol, hyperspécialisation, concentration et intégration des productions, production d’exportation sont impensables sans pesticides», écrit l'auteur.
Photo: Getty Images «L’utilisation massive des pesticides et des engrais chimiques est indissociable de l’agriculture intensive: en effet, monocultures intensives, élevages intensifs hors sol, hyperspécialisation, concentration et intégration des productions, production d’exportation sont impensables sans pesticides», écrit l'auteur.

Le gouvernement Legault vient d’accoucher d’une autre souris verte ! Après toutes les promesses sur l’environnement et l’autonomie alimentaire, les entourloupettes de la commission parlementaire sur les pesticides, les scandales dénoncés par l’agronome Louis Robert, les beaux discours du ministre beau parleur André Lamontagne, égaré comme un mage sur les traces de son Étoile du Nord (supposément le rapport Pronovost, dont ne voit pourtant pas l’ombre dans le plan vert en question), c’est enrageant.

Ce plan vert agricole 2020-2030, intitulé ironiquement « Agir pour une agriculture durable », auquel est attaché un mince budget de 125 millions (un petit 12 millions par année), fait l’affaire de l’Union des producteurs agricoles (UPA), parce qu’il laisse intact son modèle agricole industriel axé sur la concentration et l’exportation, tout en garantissant 70 millions de compensation aux agriculteurs ; il fait aussi l’affaire des écolos bien pensants et vertueux, qui ne voient pas plus loin que leur nez  Pas étonnant qu’Équiterre se soit empressé d’aller parader aux côtés de l’UPA pour encenser cette poudre aux yeux.

Voyons plutôt. Que contient ce plan ?

Un objectif de réduction, d’ici 2030, de

15 % des pesticides (40 % de leur taux de risque)

15 % des engrais chimiques

15 % de la détérioration des sols

15 % du phosphore dans les plans d’eau

et une augmentation de 50 % des espaces de biodiversité (bandes riveraines, brise-vents, etc.)

À cela, il faut ajouter une politique pour une conduite responsable en recherche (qui ne parle même pas vraiment des conflits d’intérêts dénoncés par Louis Robert) et l’annonce d’une révision de la Loi sur les agronomes par l’Office des professions (sans mandat d’interdire le double statut de conseiller et de vendeur de pesticide).

Ce qui est grave, comme l’a bien souligné Maxime Laplante, président de l’Union paysanne, ce n’est pas ce qu’il y a dans ce plan, c’est ce qui ne s’y trouve pas.

Quiconque a observé un peu notre agriculture sait, en effet, que tous ces maux (pesticides, engrais chimiques, phosphore dans l’eau, détérioration des sols et de la biodiversité), pour lesquels on propose un « spécial-mitigation » de 15 %, sont indissociables du modèle industriel agricole dominant, axé sur la concentration et l’exportation. L’éléphant dans la pièce, il est là.

L’utilisation massive des pesticides et des engrais chimiques est indissociable de l’agriculture intensive : en effet, monocultures intensives, élevages intensifs hors sol, hyperspécialisation, concentration et intégration des productions, production d’exportation sont impensables sans pesticides. On a donc raison de dire que les interdire purement et simplement équivaudrait à détruire la quasi-totalité de l’agriculture des pays industrialisés. Il ne faut donc pas s’étonner que ce plan vert ne nous propose, sur 10 ans, que de diminuer ces intrants toxiques de 15 % plutôt que de nous proposer un plan de sortie de l’agriculture chimique intensive. Car pour en sortir, il faudrait planifier une métamorphose complète de ce modèle agricole dominant choisi par l’UPA et les gouvernements durant les années 1990, lequel consiste à jouer le jeu du libre-échange à fond et à marginaliser l’agriculture familiale de subsistance.

Ce sont tous ces champs consacrés à produire du maïs pour faire de l’éthanol et surtout pour engraisser les 6,5 millions de porcs qu’on exporte, tous ces champs consacrés à produire du soya, du canola et du blé qu’on exporte, ces centaines de millions distribués par l’ASRA (Assurance stabilisation du revenu agricole) aux intégrateurs qui possèdent ces élevages et ces cultures intensives d’exportation, c’est toute l’agriculture actuelle qu’il faudrait recycler prioritairement en agriculture de proximité, d’autonomie alimentaire et d’occupation du territoire.

C’est précisément ce que recommandait le rapport Pronovost. Mais le président de l’UPA a eu le front de répéter à la Semaine verte, samedi dernier, qu’ils ont bloqué toute cette réforme, l’avenir même de notre agriculture, pour préserver leur monopole syndical.

Cette réforme, l’UPA n’en veut pas et Équiterre n’y voit que du feu.

C’est lamentable et désastreux.

Causez toujours d’autosuffisance alimentaire : ça vous permettra quelques bons gueuletons, mais guère plus. C’est d’un soulèvement citoyen dont on a besoin.

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