L’antiracisme contre la liberté universitaire?

«L’étudiante ou l’étudiant n’a pas toujours raison (l’enseignant non plus), mais son point de vue mérite d’être entendu», croit l'auteur.
Photo: Jake Wright Le Devoir «L’étudiante ou l’étudiant n’a pas toujours raison (l’enseignant non plus), mais son point de vue mérite d’être entendu», croit l'auteur.

L’antiracisme est quelquefois corrompu par la vanité, pris en otage par le zèle, dévalué par l’opportunisme et déformé par le régime du procès d’intention de certain.e.s militant.e.s. C’est un fait qui doit être souligné et dénoncé chaque fois que cela est nécessaire. Il faut sans concession montrer les limites, les lacunes, les dangers, les faux monnayages qui violent l’esprit des luttes antiracistes. Car l’antiracisme est un humanisme.

Cet humanisme doit inlassablement pointer le caractère systémique du racisme présent dans la société (y compris à l’université) sans toutefois oublier qu’une des conditions de sa propre réalisation, c’est la liberté universitaire. En dépit de ses ombres facilement repérables dans l’histoire, eu égard au fait qu’elle n’est pas un totem d’immunité contre notre ignorance, celle-ci demeure primordiale et nécessaire. C’est l’un des principaux marqueurs de l’activité universitaire. Une université sans liberté universitaire est un bateau qui dérive lentement, mais sûrement, vers les berges de l’obscurantisme.

Relativement à l’affaire de l’Université d’Ottawa proprement dite, il y a lieu de reconnaître que la démarche de la professeure de l’Université d’Ottawa est à saluer. Elle a présenté ses excuses pour ce qui était visiblement un quiproquo et a laissé la porte ouverte à une discussion. À la lumière de ce qu’on sait jusqu’ici, cet incident aurait pu se régler de bonne foi autour d’une bonne poutine. Sans blague.

Aussi, convient-il de souligner que charité interprétative n’est pas une culture de l’excuse raciste. Bien au contraire. C’est une force, une ressource épistémique capable de désamorcer ce qui rend de plus en plus difficiles les échanges courtois, les discussions fécondes dans nos sociétés plus monadiques que plurielles.

Il faut pouvoir se parler. Il faut savoir se parler. Sans fard ni faux-fuyants. Avec intelligence, sensibilité et respect.

Une fois qu’on a dit ça, on peut tout de même s’étonner que la version de l’étudiante soit si peu présente dans les médias. L’étudiante ou l’étudiant n’a pas toujours raison (l’enseignant non plus), mais son point de vue mérite d’être entendu. Tout comme la voix plurielle, hétéroclite et hétérogène des personnes noires ou racisées en proie quotidiennement au racisme. Le traitement politique et médiatique ne lui laisse que très peu d’espace.

Étonnant spectacle en effet que celui de cette « opinioncratie » monocorde qui règne sans partage sur l’espace public, débat depuis quelques jours avec elle-même dans un entre-soi monocolore et soudain, étonnamment, se met à chanter les louanges de la liberté d’expression. Y a-t-il meilleur exemple de racisme systémique que cette invisibilisation ? On dirait un procès et une condamnation par contumace.

Tout cela me rappelle d’ailleurs l’affaire SLAV. Au plus fort de la controverse autour de ce spectacle, il était aisé de constater que le « débat » avait lieu en l’absence non voulue d’une partie des protagonistes de l’affaire. Comme quoi la garantie idéelle du droit à liberté d’expression n’est pas encore la garantie réelle pour tous de pouvoir l’exercer.

Plus fondamentalement, c’est peut-être l’occasion de rappeler qu’à l’instar de la liberté universitaire, la liberté d’expression est indispensable au débat d’idées et partant, au progrès social. Or, cette option n’est qu’hypocrisie si les voies ne sont pas carrossables pour chacune des parties lors d’une controverse.

Cela dit, je ne doute pas de la bonne foi de l’immense majorité des professeur.e.s qui s’élève comme une seule voix pour défendre le sacro-saint principe de liberté universitaire. Mais je frémis en écoutant certaines prises de parole. Elles sont peut-être minoritaires, mais elles n’en sont pas moins bruyantes, populistes et démagogiques. Elles titillent les paniques identitaires et agitent les folles passions ethniques.

Plus largement, ces prises de parole ont un air de vengeance ou de revanche sur fond de « on ne peut plus rien dire ». Pire encore, elles ont des airs de coteries qui frétillent à l’idée d’en finir avec cet antiracisme récemment sorti du petit cercle social dans lequel il a été longtemps cantonné.

Quoi qu’il en soit, soulignons pour terminer que la lutte antiraciste et la liberté universitaire sont loin d’être antinomiques. Bien au contraire. Les deux participent d’un horizon intellectuel, politique et social fort désirable.

21 commentaires
  • Christian Roy - Abonné 28 octobre 2020 02 h 04

    Démocratie 101

    "Il faut pouvoir se parler. Il faut savoir se parler. Sans fard ni faux-fuyants. Avec intelligence, sensibilité et respect." - Christian Djoko

    Tous les points de vue ont leur place. Respirer par le nez est de mise.

  • Léonce Naud - Abonné 28 octobre 2020 07 h 22

    Que pensent les antiracistes du métissage des races ?

    Que l’État encourage les Québécois et Québécoises à s’aimer les uns les autres sans tenir compte de la barrière de leur race, réelle ou supposée. Qu’il favorise les mariages inter-raciaux de parents qui auront des enfants ni blancs, ni noirs, ni jaunes, ni rouges, ni verts, mais où les différences de couleur ne se remarqueront plus.

    Au Québec, c'est d'ailleurs la tradition: «Le Québec pullule de centaines de milliers de citoyens d’origine autochtone officieusement hors réserves, comme en témoigne le fait de voir dans de nombreuses municipalités un nombre étonnant de gens qui ont franchement les traits et la couleur de peau qui caractérisent les Amérindiens...à tel point d'ailleurs qu'on se croirait au coeur d'une collectivité autochtone! Ces «oubliés» sont donc légions.» (Guy O’Bomsawin, Le Devoir, 9 janvier 2020).

    Bien entendu, les partisans de races pures vont grincer des dents. Mais cela n’est assurément pas le cas des antiracistes, n'est-il pas?

  • François Poitras - Abonné 28 octobre 2020 07 h 52

    Hier paraissait une lettre ouverte de sept professeurs de droit de l'université d'Ottawa dénonçant l'ostracisme dont ils sont victimes.

    Une lettre de sept professeurs décriant être bâillonnés, intimidés, terrorisés. Une lettre accusant l'université d’Ottawa de cautionner le terrorisme étudiant, preuve à l'appui.

    Hier, sept professeurs de droit ont sonné l'alarme face à l'écroulement de l'enseignement universitaire. Qu'attendent le gouvernement fédéral et le gouvernement ontarien pour réagir ?

    Qu'attendent les médias pour dénoncer ces comportements criminels ?

  • Jean-Sébastien Delisle - Abonné 28 octobre 2020 09 h 18

    Monocorde et monochrome?

    Votre contribution est ferme là où il faut et nuancée lorsque que nécessaire. Il est aussi utile de rappeler que la liberté académique est justement une arme de plus contre le racisme (et autres arbitraires). C'est pour ma part ce qui heurte le plus dans ce débat, on a sanctionné quelqu'un qui ne semble pas être une ennemie de l'antiracisme.
    Il me semble par contre que si on fait la somme des interventions (dans les médias traditionnels), plusieurs points de vue, venant de plusieurs horizons ont été entendus, sauf peut-être celui de l'étudiante à l'origine de la déferlante actuelle, ce qui soulève plein de questions. Pour le reste, les médias ont fait leur travail il me semble et globalement, le Québec réagit avec raison et sensibilité (...mais je suis absent - par choix - des réseaux sociaux).

  • Denis Blondin - Abonné 28 octobre 2020 10 h 08

    L'antiracisme est un humanisme

    Monsieur Djoko,

    vous avez bien raison de ramener la réflexion concernant le psychodrame actuel dans le cadre plus large de l'antiraisme, ce que les médias sociaux semblent icapables de faire, entraînant dans leur foulée les médias traditionnels.

    Tout comme l'épisode concernant l'appropriation culturelle, l'actuel débat risque de laisser des traces dans les réflexions ou les prises de position qui se manifesteront par la suite. On peut penser que pour certains, ces épisodes serviront à alimenter la mobilisation ou les prises de conscience, alors que pour d'autres, ils contribueront peut-être à durcir des postitions dogmatiques. Ce n'est que plus tard que nous pourrons évaluer ces conséquences positives ou négatives dans les luttes pour éradiquer le racisme systémique.

    • Jean-François Trottier - Abonné 28 octobre 2020 11 h 59

      Oui, l'antiracisme comme idée est humaniste, mais certainement non pour le mouvement antiraciste qu'on voit actuellement, qui interdit de dire certains mots.

      Lui, il est fasciste. Il brûle des livres, ou en change le titre et les réécrit. C'est pas mal la même chose.
      Le fascisme aussi est un humanisme, remarquez : l'humanisme n'est pas forcément un label de qualité. C'est une démarche basée sur l'humain pensant et le met au centre des préoccupations.

      D'où, le marxisme est un anti-humanisme par exemple : il ne considère l'humain que comme un produit de ses déterminismes. Pas fort!
      Le libéralisme par contre est un humanisme. Il ne considère l'humain que sous l'angle de ses responsabilités et droits. Un peu mieux, mais pas fort non plus.

      Comme quoi il faut se méfier des étiquettes.

    • Jacques-André Lambert - Abonné 28 octobre 2020 12 h 06

      "On peut penser que pour certains, ces épisodes serviront à alimenter la mobilisation ou les prises de conscience, alors que pour d'autres, ils contribueront peut-être à durcir des postitions dogmatiques".

      Selon vous, le dogmatisme n'appartient donc qu'à ceux qui ne partagent pas entièrement votre avis.

      Bel exemple de dogmatisme...

    • Marc Therrien - Abonné 28 octobre 2020 14 h 44

      Je ne sais pas s’il y a d’autres moyens que le dogmatisme pour ceux qui veulent combattre le relativisme moral et culturel qu’ils craignent tant.

      Marc Therrien