​Haut-Karabakh: les rendements décroissants de la diplomatie canadienne

«Les politiciens du gouvernement Trudeau, comme du gouvernement Harper, sont à la recherche de «produits» à «livrer» rapidement. La bureaucratie les conditionne et les met en œuvre pour que l’opinion publique constate l’efficacité de l’action gouvernementale», écrit l'auteur.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne «Les politiciens du gouvernement Trudeau, comme du gouvernement Harper, sont à la recherche de «produits» à «livrer» rapidement. La bureaucratie les conditionne et les met en œuvre pour que l’opinion publique constate l’efficacité de l’action gouvernementale», écrit l'auteur.

La récente visite en Europe du ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, pour discuter du conflit au Haut-Karabakh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan et du différend territorial entre la Grèce et la Turquie laisse-t-elle présager un retour du Canada sur la scène internationale ? Si le passé éclaire l’avenir, rien n’est moins certain.

La diplomatie canadienne a été secouée par une série d’échecs et de faux pas depuis plusieurs années. Le Canada a échoué deux fois (en 2010 et en 2020) à obtenir un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité, il s’est mis à dos l’Inde, la Chine, la Russie et l’Arabie saoudite, il a été incapable de conserver le poste de secrétaire général de la Francophonie, il a retiré ses Casques bleus du Mali à la sauvette, provoquant au passage l’irritation de ses alliés quant à sa qualité de partenaire fiable.

Que se passe-t-il ? Deux raisons expliquent ces rendements décroissants de la diplomatie canadienne et le peu de considération qu’elle suscite dans le monde : l’épuisement intellectuel des élites à penser la politique étrangère et l’incapacité du Canada à tenir compte de la géopolitique.

Au cours des quinze dernières années, sous les gouvernements de Stephen Harper et de Justin Trudeau, le Canada a perdu l’un des traits distinctifs de sa présence dans le monde entre 1945 et 2000 : sa capacité d’initiatives, sa tendance à essayer l’inédit, à prendre des risques, tout ce qui a façonné dans l’après-guerre une identité facilement reconnaissable sur la scène internationale.

Cette période a été caractérisée par un activisme diplomatique exceptionnel où diplomates et politiciens canadiens avaient des idées et en faisaient la promotion. Et le monde s’y ralliait.

Style managérial

Cet âge d’or est du passé, et la scène internationale se recompose. Cela oblige donc les Canadiens à repenser leur rapport au monde, à se trouver une nouvelle identité. Or, depuis le début des années 2000, les représentants de nos élites politiques et une partie de nos diplomates n’ont pas voulu ou n’ont pas pu réfléchir à ce rebrassage des cartes et élaborer une politique étrangère en conséquence. Deux facteurs expliquent cette situation. Le gouvernement a cultivé un style managérial centré sur les résultats qui s’articule mal avec la réflexion stratégique. Les politiciens sont à la recherche de « produits » à « livrer » rapidement. La bureaucratie les conditionne et les met en œuvre pour que l’opinion publique constate l’efficacité de l’action gouvernementale. Au cœur de ce système, les preneurs de décision installés aux commandes de la politique étrangère sont souvent des techniciens ou des généralistes sans expérience des affaires internationales et susceptibles demain de changer de ministère.

Dernier exemple en date, la nomination il y a quelques jours d’une nouvelle sous-ministre adjointe, responsable de l’Afrique. Elle n’est pas une diplomate, n’a jamais été ambassadrice dans un pays africain et ne connaît pas ce continent. Elle a fait sa carrière au ministère de la Justice, dans deux ans elle pourrait être à l’Agriculture.

Peu d’apport intellectuel original

Le deuxième facteur tient à la convergence de vues des libéraux et des conservateurs sur les grandes orientations de politique étrangère. L’uniformité des discours a réduit leurs différences à des considérations secondaires. L’observateur est bien incapable de distinguer ce qui fait leur originalité. Le débat, où les idées se rencontrent, se heurtent, s’enrichissent, est de moins en moins présent tant au sein des partis politiques que des ministères responsables de la politique étrangère. Bref, les sources intellectuelles en mesure de donner à la diplomatie relief et originalité se tarissent au point de disparaître. À Ottawa, le réflexe est maintenant d’adopter les positions américaines et européennes sur les questions internationales et de ne plus penser par soi-même.

Ne pas réfléchir à la politique étrangère révèle aussi notre incapacité à prendre en compte la géopolitique. Les Canadiens ne comprennent pas ou ne comprennent plus le vrai sens du mot géopolitique, une combinaison de géographie et de politique, dont la géographie est peut-être la plus importante. Ainsi, ils se montrent surpris, et parfois choqués, par le jeu des rapports de force à l’œuvre sur la scène internationale. Ce défaut colore leur appréciation des affaires mondiales et leur fait adopter des positions relevant essentiellement des valeurs.

L’Ukraine en est un bon exemple. Depuis le renversement en février 2014 du gouvernement pro-russe par un groupe pro-occidental, tant Harper que Trudeau ont tout misé sur l’Ukraine, fortement influencés par la diaspora ukrainienne au Canada. Ils ont gelé les relations avec la Russie en invoquant le respect des valeurs et des normes sans peser les conséquences géopolitiques de ce geste sur l’intérêt national. Un simple coup d’œil à notre géographie rappelle la forte présence russe dans l’Arctique, une région convoitée, mais où le Canada peine à affirmer sa présence. Ce vaste territoire est en passe de devenir une voie de passage très fréquentée et ne pourra être géré adéquatement qu’avec la coopération de la Russie. Mais à Ottawa on est à ce point obsédé par les méfaits de Vladimir Poutine que Chrystia Freeland, à l’époque où elle dirigeait la diplomatie canadienne, n’a pas hésité à mettre sur un pied d’égalité les terroristes de l’État islamique et la Russie. Aucun de nos alliés n’a adopté une position aussi étrangère à l’intelligence des choses.

Paradoxalement, l’incapacité à penser la politique étrangère et le triomphe de la vertu sur les intérêts n’ont pas permis de dégager une vision permettant au Canada de se donner une nouvelle identité sur la scène internationale et de peser sur les affaires du monde. Et tous les voyages à l’étranger de nos dirigeants n’y changeront rien.

2 commentaires
  • Pierre Fortin - Abonné 26 octobre 2020 14 h 06

    « Ceux qui peuvent vous faire croire à des absurdités, peuvent vous faire commettre des atrocités » — Voltaire


    Il faut vous remercier Monsieur Coulon.

    Vous êtes l'un des rares à oser questionner ouvertement les affaires étrangères du Canada, comme s'il s'agissait d'un sujet interdit de débat public. C'est pourtant en notre nom que les relations extérieures se décident et il n'y a aucune raison honorable pour qu'elles soient discutées dans le huis clos le plus opaque et à la seule discrétion du parti au pouvoir. Est-ce bien dans l'intérêt du Canada que de cacher à ses citoyens un sujet d'une telle importance ?

    Vous affirmez « Mais à Ottawa on est à ce point obsédé par les méfaits de Vladimir Poutine que Chrystia Freeland, à l’époque où elle dirigeait la diplomatie canadienne, n’a pas hésité à mettre sur un pied d’égalité les terroristes de l’État islamique et la Russie. » En effet, le choix de Mme Freeland, persona non grata en Russie, pour diriger la diplomatie canadienne ne peut se justifier que dans une logique de confrontation. L'URSS s'est pourtant dissoute en paix, sans un goutte de sang, et la Russie s'est retirée pacifiquement dans ses frontières. Pourquoi, comme on cherche à nous en convaincre, désirerait-elle envahir les pays de l'Europe de l'Est alors qu'elle vient de les libérer ? C'est mal connaître les intentions du Kremlin qui sont pourtant publiques, cohérentes et qui appelle au dialogue.

    Il faut déplorer à cet égard la complaisance de la presse qui ne fait que mettre en scène le scénario occidental sans chercher à démystifier le grand jeu entre l'Est et l'Ouest auquel on risque de perdre beaucoup. Il n'y a qu'à suivre les reportages unilatéraux et biaisés à Radio-Canada pour voir à quel point la société d'état se plie au jeu de la propagande. Et c'est courir un grand risque que de se soumettre aux exigences de Washington : avons-nous encore une politique étrangère indépendante ?

    C'est peut-être Sergey Karaganov qui exprime le mieux le point de vue russe : « Les démocraties occidentales ne savent pas comment exister sans ennemi. »

  • Michel Duval - Abonné 26 octobre 2020 14 h 52

    Brillante analyse

    Bravo pour cette brillante analyse de la situation. La politique étrangère "pearsonnienne" a vécu de 1945 à 2000. Elle n'a pas été repensée, réfomée, ni remplacée par autre chose qu'un alignement par défaut sur celle de notre grand voisin, ou d'alliés européens à l'occasion. La montée en puissance des bien-pensants et des chantres de nos grandes valeurs réduit la réflexion stratégique à la partie congrue. Situation lamentable, nous demandons aux USA d'intervenir en notre faveur auprès de la Chine, voilà ce qui reste de nous.