Homards, Micmacs et colonialisme vert

Avec environ sept bateaux actifs de 50 trappes (donc 350 au total), la pêche de la Première Nation de Sipekne’katik est une fraction de la pêche commerciale (autochtone et allochtone) qui débutera le mois prochain.
Photo: Andrew Vaughan La Presse canadienne Avec environ sept bateaux actifs de 50 trappes (donc 350 au total), la pêche de la Première Nation de Sipekne’katik est une fraction de la pêche commerciale (autochtone et allochtone) qui débutera le mois prochain.

La violence s’est intensifiée la semaine dernière contre des pêcheurs et des pêcheuses micmacs de la Première Nation de Sipekne’katik en Nouvelle-Écosse : entrepôt endommagé, véhicule brûlé, récoltes pillées ou volées. Des pêcheurs allochtones leur en veulent d’avoir amorcé leur saison de pêche deux mois avant la saison régulière.

Depuis 20 ans, la rigidité grandissante des réglementations sur la protection de la ressource a affecté tous les homardiers et homardières de la région. Aujourd’hui, certains réutilisent pourtant ces mêmes arguments contre la minorité qui conserve le droit de pêcher hors saison. Certains quotas de conservation, pour les homards, les baleines ou les phoques, démontrent d’ailleurs la plus grande confiance accordée à la science environnementale occidentale qu’aux connaissances situées des communautés locales.

La violence envers la communauté micmaque va à l’encontre des traités canadiens « de paix et d’amitié » signés avant 1779, qui permettent aux Premières Nations de pêcher pour s’assurer un « moyen de subsistance convenable ». En 1999, le jugement Marshall de la Cour suprême du Canada confirmait ce droit en permettant au Micmac Donald Marshall Jr. de pêcher des anguilles hors saison et de les vendre. La « subsistance convenable » dépasse donc la simple consommation pour inclure une commercialisation raisonnable.

Avec environ sept bateaux actifs de 50 trappes (donc 350 au total), la pêche de la Première Nation de Sipekne’katik est une fraction de la pêche commerciale (autochtone et allochtone) qui débutera le mois prochain. Celle-ci regroupe 979 bateaux avec permis ayant chacun entre 350 et 400 trappes. Difficile de croire que la pêche des Micmacs nuise au stock de homards.

Au nom de la nature

Cela est représentatif d’un colonialisme vert, soit des pratiques qui priorisent la protection de l’environnement au détriment de populations locales, ou qui utilisent des arguments environnementaux pour déposséder ces derniers. Ce colonialisme vert désigne aussi la construction d’énergies « vertes » qui détruisent l’environnement des communautés autochtones.

Au nom de la nature, des Micmacs sont dépossédés de leur moyen de subsistance, des Aymaras sont dépossédés de leurs terres et des Africains sont dépossédés de leurs modes de vie. Certaines initiatives visant à sauver l’humanité d’un désastre environnemental ressemblent donc drôlement aux pratiques coloniales.

Dans l’Oaxaca au Mexique, par exemple, la côte de l’Istmo a été assaillie dans les années 2010 par des entrepreneurs d’éoliennes qui, avec l’approbation du gouvernement, déplacent de force les habitants ou font exploser le coût de la vie des villages avoisinants. Des communautés autochtones doivent souvent abandonner leurs terres et la nature avec laquelle elles ont développé des relations symbiotiques, afin de permettre à des compagnies de produire et de vendre de l’électricité « verte ».

L’usage de la force en Afrique

Dans son livre L’invention du colonialisme vert : pour en finir avec le mythe de l’Éden africain, Guillaume Blanc explique comment des Occidentaux défendent les forêts, les girafes et autres « puretés naturelles » contre des communautés africaines. Il accuse des organisations comme le World Wildlife Fund (WWF) de criminaliser les populations locales, devenues à leurs yeux braconniers et destructeurs d’une nature « pure ». Malheureusement, cette Afrique pure n’a jamais existé, sauf peut-être dans Le roi lion.

En Europe, toutefois, les cultures et la chasse traditionnelles sont tout à fait respectées. Dans les Cévennes françaises, qualifiées de patrimoine mondial, l’UNESCO célèbre le « renouveau contemporain de l’agro-pastoralisme » et la « perpétuation des activités traditionnelles », alors que dans les montagnes éthiopiennes du Simien, l’UNESCO accuse les installations humaines et les cultures de menacer « l’intégrité » du parc national. Dans plusieurs nouveaux parcs nationaux, des organisations de défense de l’environnement érigent des barrières pour empêcher les communautés locales de manger les fruits sauvages réservés aux éléphants ou aux tigres.

Comme l’a découvert Guillaume Blanc, en 2016, l’Éthiopie a suivi les recommandations de l’UNESCO et a expulsé de force environ 2500 cultivateurs et bergers qui vivaient dans le parc du Simien, certains depuis des générations. Le colonialisme vert, explique-t-il, est « une entreprise globale qui consiste à naturaliser l’Afrique par la force, c’est-à-dire à la déshumaniser ».

Le mensonge de la conservation

Au Kenya, des organisations européennes mènent une campagne onéreuse pour sauver un rhinocéros dernier de son espèce et lui donner des hectares de terres, en empêchant violemment les communautés locales d’y chasser. C’est ce que les écologistes Mordecai Ogada et John Mbaria appellent le « mensonge de la conservation ». Ils dénoncent le racisme de certains mouvements environnementalistes qui priorisent une nature idéalisée devant la survie de populations locales. Alors que les touristes sont bienvenus dans certains parcs pour rendre ceux-ci profitables, les gardes intimident, volent et battent les populations locales pour les en expulser.

Les populations autochtones et locales protègent pourtant beaucoup mieux la nature que les citadins, justement en raison de leur cohabitation avec elle. Le colonialisme vert est donc paradoxal, puisque c’est nous qui devrions apprendre de ces communautés en ce qui concerne le respect de la nature et la protection de l’environnement, que ce soit les Baka au Congo, les Chenchus en Inde ou les Micmacs au Canada.

Les habitants des parcs éthiopiens et les pêcheurs micmacs ou allochtones de subsistance ne sont pas ceux qui détruisent la nature et vident les océans. Ce sont les compagnies minières, les multinationales agroalimentaires et les sociétés consuméristes qui le font. Oui, il est impératif de se sortir de la crise climatique, mais il ne faut pas le faire au détriment de populations à qui on a déjà trop pris.

6 commentaires
  • François Beaulé - Inscrit 26 octobre 2020 07 h 11

    La dimension cachée : la démographie

    Le point de vue exprimé par madame Sondarjee escamote la dimension démographique. Elle passe vite sur le sort des éléphants, des lions, des rinocéros et autres espèces menacées. Alors que les espaces naturels rétrécissent constamment, les animaux sont en difficulté et disparaissent. Il faut saisir le déséquilibre entre l'augmentation de la population humaine et la raréfaction des populations animales. Un des moyens de protéger ces dernières est la constitution de réserves naturelles. Cela ne peut être la seule intervention mais elle est essentielle.

    La science médicale et la technologie occidentale facilitent l'expansion démographique de l'humanité, y compris celle des autochtones. Avant cette « appropriation culturelle » des techniques de chasse et de pêche occidentales par les autochtones et avant l'usage des vaccins et des antibiotiques, les populations autochtones étaient régulées par la nature, la disponibilité des ressources alimentaires et la mortalité infantile. Les modes de vie autochtones sont donc métissés par les technologies occidentales. Il est faux de prétendre que les autochtones vivent de la même façon que leurs ancêtres.

    Le mode de vie et la démographie sont les principaux déterminants de la relation des êtres humains avec la nature. Il faut cesser de faire un tabou de la dimension démographique. Ce que fait ici la professeure de l'Université d'Ottawa. Il est impossible d'avoir un regard objectif si on cache la dimension démographique.

    • Guy Beausoleil - Abonné 27 octobre 2020 13 h 38

      Tout à fait d'accord avec vous M. Beaulé, nous assistons depuis quelque temps à une véritable mystification des dossiers autochtones, pire on dirait que certains groupes les déifient carrément.

  • Pierre Rousseau - Abonné 26 octobre 2020 08 h 53

    Colonialisme vert européen

    Effectivement, on a vu aussi l'UE bannir les produits du phoque alors que le même colonisateur a encouragé depuis des siècles la chasse aux animaux à fourrure dans un but de commerce. Ce sont les Inuits du Canada qui sont maintenant parmi les grandes victimes de cette interdiction du phoque malgré les efforts énormes des Inuits de leur faire entendre raison, en particulier Aaju Peter, du Nunavut, qui a tenté plusieurs fois de convaincre les Européens de leur erreur.

    Le phoque est loin d'être menacé au Canada, bien au contraire, il prolifère au point où il a un impact très important sur les pêches puisqu'il est un grand consommateur de poissons. Encore une fois, les pays coloniaux visent le blanc et tuent le noir... et ce sont les Inuits qui se retrouvent à pâtir de cette interdiction, un peuple déjà très désavantagé par le colonialisme.

  • André Savard - Abonné 26 octobre 2020 09 h 56

    Une explication qui est un danger pour la nature

    Madame Sondarjee adopte une perspective décolonialiste et explique la volonté de constituer des aires de conservation par le concept de "colonialisme vert". Il est essentiel de préserver des habitats naturels et de ne pas les abandonner aux prédateurs humains. à ce sujet il faut abandonner l'angélisme. Peu importe la couleur de peau, l'humain est un prédateur pourvu de moyens abusifs et il fait partie d'une espèce saccageuse. Tout l'intelligentsia a tendance a prêté une science infuse à des communautés locales, d'autant plus si ces habitants ont du teint. Mais ce n'est pas comme ça que ça marche. Les potlachs, le gaspillage à grande échelle, ne sont pas des phénomènes instruits par la race blanche et on ne peut dire que la nature sera d'emblée protégée par la sagesse desdites populations locales.

  • noel doucet - Abonné 26 octobre 2020 11 h 13

    Piètre excuse...

    Les autochtones devraient devenir des Canadiens comme les autres, même droits, mêmes responsabilités, et cesser de réclamer toutes sortes de privilèges basés sur d'anciens traités qui n'ont plus aucun sens de nos jours. Ils devraient par contre réclamer l'abolition de cette Loi des Indiens, loi éminemment raciste s'il en est une.

  • Loyola Leroux - Abonné 27 octobre 2020 11 h 42

    Les groupes de pression au Devoir : colonialisme vert et spécisme.

    Félicitations madame Sondarjee, vous vous surpasser. Je commence à remarquer que les chaires, observatoires, lobbys, groupe de pression, collectifs, commissariat, etc., défendent leurs prérogatives et leurs privilèges.
    Un exemple : Un groupe d’avocats réclame plus de subventions pour l’accès à la justice, un groupe minoritaire une meilleur représentation, une association de psy … etc.
    Mais vous, vous surpassez tous les autres avec votre invention d’une nouvelle notion, le ‘’colonialisme vert’’. Si cette manière de protéger la nature et les animaux est imposée par l’Occident et que les peuples indigènes devraient la refuser, ne devraient-ils pas aussi délaisser leur usage de la technologie du méchant Homme blanc, comme les cellulaires, la vaccination, les avions, etc.
    ‘’Les populations locales protègent beaucoup mieux la nature’’ affirmez vous ! Avez-vous lu les récents articles du Devoir sur les dépotoirs illégaux, et dangereux pour la santé de leurs riverains, qui se situent en pleins milieu des territoires indiens à Caughnawaga et Oka ? Ils ne sont soumis à aucune règlementation environnementale !
    Concernant les pécheurs de homard indiens, pratiquaient-ils cette forme de subsistance avant l’arrivée des blancs ? N’utilisent-ils pas la technologie moderne pour pêcher ?
    Le nombre d’humains approche les 8 milliards d’individus et augmente toujours. Les espèces d’animaux sauvages diminuent, vous préférez laisser les humains les détruire au complet ! Je vous propose une autre notion pour la réflexion, celle de spécisme ! La connaissez-vous ? Luc Ferry l’explique bien dans son livre ‘’Le nouvel ordre écologique.’’
    Me permettez-vous d’etre en désaccord ?