Le discours pervers de la résilience par les privilégiés

«On continue à confiner les universités, les cégeps, on ferme les 4e et 5e secondaire un jour sur deux, et on leur coupe aux jeunes le droit de faire du sport organisé», écrit l'autrice.
Photo: David Afriat Archives Le Devoir «On continue à confiner les universités, les cégeps, on ferme les 4e et 5e secondaire un jour sur deux, et on leur coupe aux jeunes le droit de faire du sport organisé», écrit l'autrice.

Nombreux sont les cliniciens qui ont observé une augmentation de la détresse des jeunes. Au Québec, seulement 12 % des cas de COVID-19 sont chez les 0-19 ans, tandis que 58 % sont chez les 20-59 ans. Les éclosions dans les milieux de travail sont beaucoup plus nombreuses que dans les écoles. Les études qui ont examiné la transmission entre les générations démontrent que ce sont surtout les adultes qui transmettent la COVID aux enfants, pas l’inverse.

Pourtant, on continue à confiner les universités, les cégeps, on ferme les 4e et 5e secondaire un jour sur deux, et on leur coupe aux jeunes le droit de faire du sport organisé.

L’augmentation des psychopathologies, des abus de substances, de la cyberdépendance n’est plus à démontrer. L’Association des pédiatres du Québec se bat pour ces enfants. En tant que médecin, éthicienne et mère, j’ai récemment écrit un texte décriant le prix disproportionné à payer par les jeunes, sans preuves scientifiques que ces mesures aident. Jamais, au courant de la dernière semaine, n’ai-je autant entendu parler de la résilience des jeunes et des familles. Des collègues m’ont même affirmé que leurs enfants allaient bien. D’autres trouvent intense le discours des pédiatres ; parlent de la guerre et ridiculisent notre jeunesse. On ne demande pas une transparence des chiffres. On ne pose pas la question importante : quelle a été la contribution des cas dans les écoles et les sports organisés sur les chiffres qui comptent : les hospitalisations et les morts ? On se contente de dire qu’« il faut qu’ils fassent leur part », ils sont chanceux, ils ont tout : iPad, ordi, tablette et cell.

Cela a été comme un coup de poing au ventre. Comme si, en parlant de l’insécurité alimentaire reliée à la pandémie, on affirmait que nos propres enfants n’ont pas faim. Assez pour m’empêcher de dormir ; le moton dans la gorge et un vertige rempli de vide dans mon lit.

La résilience et la capacité d’adaptation ont leurs limites

Pendant la pandémie, quand la résilience et l’adaptation sont invoquées, à toutes les sauces, ce sont par les bien nantis. J’étudie la résilience depuis des années, celle des familles les plus vulnérables, des parents endeuillés, des jeunes vivant avec des limitations. Plusieurs facteurs augmentent notre capacité d’adaptation : notre santé physique et mentale, notre niveau socio-économique (salaire, niveau d’éducation), nos ressources individuelles (salaire, biens), nos ressources collectives (notre système de santé et d’éducation), notre réseau de soutien (famille, proches), notre manière de voir la vie et notre capacité à donner un sens à notre vie (faire quelque chose où on se sent quelqu’un ou on sent que l’on sert à quelque chose, par exemple). En ce moment, on élimine un grand nombre de ces mécanismes. Les citoyens vivant dans les situations les plus précaires sont les plus affectés par les impacts négatifs des mesures imposées par la santé publique. Les jeunes les plus vulnérables écopent plus que les autres, leur vulnérabilité augmente. Nous leur enlevons leur capacité de faire face à leur vie.

Qu’un médecin ou que ses enfants aillent bien, ce n’est pas surprenant. Les collègues dont les enfants vont bien se demandent s’ils passeront encore l’été prochain au chalet ou quand ils pourront reprendre l’avion. Nous avons tout : l’argent, l’éducation, généralement l’absence de problèmes de santé, nous avons un travail gratifiant (on nous appelle même les héros et les anges), un réseau (on côtoie nos collègues, nos patients), un accès rapide aux ressources de santé, etc. Nos enfants ont généralement tout : des masques confortables, lavés quotidiennement, un ordinateur individuel, un frigo plein. Nous sommes des privilégiés de la société.

Mes enfants parlent de Noël avec tristesse ; j’essaie de leur parler des thématiques actuelles, du #RichPrivilege. Malgré leurs difficultés, ils ont ce qui est essentiel pour pouvoir imaginer leur avenir, un sentiment de sécurité. La pyramide de Maslow nous renseigne sur ces besoins de base ; tant que nos besoins primaires ne peuvent pas être assouvis, on ne peut pas fonctionner : les besoins physiologiques de base (manger, dormir, bouger, etc.) et le besoin de sécurité sont les deux besoins essentiels à la vie. En ce moment, ceux qui parlent de résilience sur la place publique n’ont pas la peur au ventre et le ventre vide. Les plus démunis n’ont pas de lobby ni de représentation efficace. Ils n’ont souvent pas la force d’aller dans la rue. Parfois, ils n’ont pas la force d’envisager demain.

Bien des acteurs sont absents autour des tables de décision qui comptent, dont les pédiatres, les représentants citoyens, les associations qui s’occupent des plus démunis. Tant que nos buts de santé seront établis sans les perspectives des moins nantis, les inégalités augmenteront. Si vos enfants vont bien, tant mieux. Ils sont chanceux de vous avoir ; vous avez les bons billets de loto de la vie. C’est alors notre devoir de nous demander ce que l’on peut faire pour ceux qui vont mal, ceux qui n’ont pas de voix, surtout quand on a le privilège de pouvoir le faire.

3 commentaires
  • Sylvie Gagnon - Abonné 23 octobre 2020 09 h 17

    Un rappel important

    Merci pour ce rappel sur la cruauté des inégalités devant la santé et son envers, la maladie. Vos propos me rappellent ceux de Pierre-André Contandriopoulos (autrefois professeur à la faculté d'administration de la santé de l'Université de Montréal) qui mentionnait, dans une conférence à laquelle j'assistais, que le meilleur outil de prévention de la maladie est la redistribution de la richesse. Il donnait alors cet exemple éloquent: lorsqu'il revient chez lui après une journée de travail, un travailleur à faible revenu est confronté au stress engendré par les difficultés de bien nourrir sa famille, par sa difficulté (voire son incapacité) d'aider ses enfants dans leurs travaux scolaires, etc. De son côté, le cadre supérieur qui rentre chez lui après sa journée de travail peut évacuer plus facilement son stress en prenant un verre de scotch (ou deux). Deux poids, deux mesures, deux quotidiens aussi par rapport à des réalités qui changent peu finalement...

  • Denise Bouchard - Abonné 23 octobre 2020 11 h 54

    Le confort et la presque indifférence

    Merci de continuer à porter une voix sensible, forte et éclairée sur une réalité de tout temps négligée et encore plus en temps de crise COVID
    Entendre sur les réseaux publics une médecin spécialisée en infection banaliser la prise de paroles des pédiatres sur leurs préoccupations et ce en mettant elle-même l'emphase sur les capacités d'adaptation de tous m'a profondément choquée. Quelle manque de sensibilité et surtout quelle manque d'ouverture à l'avis de collègues qui ont une expertise différente.
    La réalité COVID met à mal de nombreuses personnes et vos propos leur donnent une voix et donne aussi une voix aux collègues médecins qui sont en contact avec ces détresses et leurs symptômes.
    J'ai souveniir que la Spécialité médicale Santé Publique se nommait auparavant medecine sociale et communautaire. Les temps changent.

  • Richard Lupien - Abonné 23 octobre 2020 12 h 09

    L’humanisme, c'est cela. Merci madame Janvier pour savoir nous guider en ces temps sombres. Que votre parole soit entendue, étudiée, comprise et transmise.
    Que vous ne vous soyez pas présentée aux élections contre les Charest, Couillard, Barrette, Leitão, Fitzgibbon, Roberge de ce monde?

    Richard Lupien