Mots interdits?

«Il y a une passion malsaine à jouer en permanence la vertu outragée et à susciter à répétition des dénonciations souvent injustifiées», estime Patrick Moreau.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Il y a une passion malsaine à jouer en permanence la vertu outragée et à susciter à répétition des dénonciations souvent injustifiées», estime Patrick Moreau.

Patrick Moreau est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et La prose d’Alain Grandbois, ou lire et relire Les Voyages de Marco Polo (Nota bene, 2019).

« Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais : […] Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu’il est presque impossible de les plaindre. »

Vous êtes choqués ? C’est parce que ces deux phrases de Montesquieu sont citées en dehors de tout contexte. À première vue, elles pourraient faire croire que le célèbre philosophe des Lumières était raciste, mais ce serait se méprendre. En fait, elles sont tirées d’un célèbre chapitre antiesclavagiste du traité De l’esprit des lois dans lequel l’écrivain démonte un à un, en usant de l’ironie, les arguments des défenseurs de l’esclavage.

Si j’ai choisi cet exemple, c’est que l’ironie apparaît comme la pierre de touche idéale pour montrer que le sens des mots que l’on emploie ne dépend pas d’eux-mêmes, mais bien du sens qu’on leur donne en les intégrant dans une phrase, puis en intégrant celle-ci dans un discours.

Ce n’est évidemment pas la même chose d’utiliser le mot « nègre » dans un graffiti raciste et de mentionner dans le cadre d’un cours ou dans celui d’une réunion de journalistes le titre d’un essai de Pierre Vallières, d’un traité d’histoire africaniste de Cheikh Anta Diop ou encore celui d’un roman de Dany Laferrière. Une telle distinction relève tellement de l’évidence qu’on ne devrait pas avoir besoin de la faire. Penser autrement, c’est revenir à une conception prélogique du langage dans laquelle il existe des mots tabous, indépendamment de leur usage.

Il est d’ailleurs pour le moins étonnant qu’une telle conception ait pu se faire jour jusqu’au cœur de l’université. Cela témoigne éloquemment de l’étrange régression intellectuelle où l’on tombe dès lors que l’on ne s’intéresse plus qu’aux symboles et aux images, superficielles par définition, aux dépens de la réalité. Depuis la photo fameuse d’un char allégorique un jour de Saint-Jean jusqu’à l’injonction de déclarer croire au racisme systémique, en passant par le déboulonnage de statues, nous nageons dans des luttes symboliques qui se nourrissent de perpétuels émois scandalisés, mais qui ne font guère qu’effleurer la réalité, tout en débouchant sur un avatar contemporain du pharisaïsme.

On peut se choquer également de la réaction qui est celle d’administrateurs d’établissements d’études supérieures qui acceptent de donner crédit à de telles dénonciations en sanctionnant ceux qui sont prétendument coupables d’avoir prononcé le mauvais mot. Ils font ainsi bon marché de la liberté d’expression comme de la liberté pédagogique qu’ils seraient censés défendre.

Le clientélisme

On devine évidemment que cette attitude inconséquente et lâche est liée à la peur qu’ils ressentent, s’ils ne réagissent pas rapidement, de se voir eux-mêmes, ou leurs institutions, associés au racisme dans une de ces campagnes de lynchage médiatique qui sont apparemment le progrès le plus éminent que nous auront apporté les réseaux sociaux. Une telle peur n’est d’ailleurs pas complètement irraisonnée. Lorsque ne règne plus que le clientélisme le plus effréné, il n’est plus la moindre valeur qui compte face à la crainte d’une publicité négative. L’étudiant est roi ; la liberté académique n’a qu’à bien se tenir.

Ne nous y trompons pas cependant. La peur n’est pas le seul motif de ce silence pusillanime et oppressant. Derrière chacune de ces dénonciations, de ces suspensions, de ces carrières mises de côté ou carrément brisées s’expriment des pouvoirs, véritables et bien réels ceux-là, même s’ils se voilent derrière l’écran de fumée de prétextes moralisateurs. D’abord celui des administrateurs, qui tiennent là un motif à leurs yeux inattaquable pour piétiner les droits de leurs salariés et acquérir au détour une arme qui leur permet, dans le cas des universités, de s’attaquer à l’autonomie professionnelle dont jouissent leurs professeurs et leurs chercheurs. Ceux-ci ont bien raison de s’inquiéter.

De plus, il ne faut pas non plus faire preuve de naïveté et croire que les individus qui dénoncent ainsi des collègues ou leurs professeurs ne sont motivés que par des raisons nobles et au-dessus de tout soupçon. Il ne s’agit évidemment pas de tolérer le racisme lorsque celui-ci se manifeste intentionnellement. Mais il y a une passion malsaine à jouer en permanence la vertu outragée et à susciter à répétition des dénonciations souvent injustifiées. Le sentiment de toute-puissance que procurent de tels agissements — et que la réaction démissionnaire des institutions ne fait, bien sûr, qu’encourager — ne devrait pas être tenu pour quelque chose d’éthique dans une démocratie.

Là aussi s’exprime d’ailleurs un pouvoir, mais pas celui qu’on croit. C’est un pouvoir de nuisance qui mine la cohésion sociale, comme la solidarité, et qui se voit encouragé en sous-main par des compagnies multimilliardaires qui font leurs profits de cette déferlante de moralisme, de sottise et de haine. Ce n’est pas tant le pouvoir d’individus ou de groupes qui se manifeste ainsi que celui qui nous dresse les uns contre les autres dans des luttes insensées afin que nous oubliions à qui appartient cette arène dans laquelle nous nous affrontons. Pouvoir diffus, certes, mais pouvoir quand même… et terrifiant.

47 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 21 octobre 2020 01 h 22

    Du gros bon sens....

    Votre texte arrive à point.J'espère qu'il éclairera les égarés. Malheureusement,le JUGEMENT, quand quelqu'un n'en a pas,il ne s'en aperçoit pas.

    • Claude Bernard - Abonné 22 octobre 2020 20 h 00

      M Domingue
      Au risque de passer à vos yeux pour un égaré, je m'autorise à répéter ici le proverbe:
      «On ne parle pas de corde dans la maison d'un pendu».
      M Moreau, le snoreau, prof de littérature française de surcroît, semble ignorer ce qui est la base du vivre ensemble.

  • Nadia Alexan - Abonnée 21 octobre 2020 02 h 25

    Diviser pour régner.

    Bravo et félicitations pour une opinion superbe, monsieur Patrick Moreau. Vous avez cerné le problème magnifiquement.
    Ce sont les milliardaires qui veulent nous empêcher de nous unir en citoyens/citoyennes éveillés et solidaires pour qu'ils puissent continuer de nous arnaquer avec impunité.
    Les maitres de ce monde ne veulent pas une cohésion sociale qui pourrait déstabiliser l'ordre mondial basé sur la cupidité et le profit à outrance. Alors, ils nous encouragent de s'attarder à nos différences au lieu de jouir de nos similarités.

    • Claude Bernard - Abonné 22 octobre 2020 20 h 04

      Mme Alexan
      Quant à moi, j'ignorais que les multinationales étaient cyniques à ce point.
      On parle ici, sans doute, des GAFA.
      Comment font-elles pour tirer partie de notre naïvité native, de cette manière détournée, me donne le tournis

  • Marc Dufour - Abonné 21 octobre 2020 06 h 34

    Que de bons mots

    Magnifique !

  • Jean Lacoursière - Abonné 21 octobre 2020 07 h 26

    Dans le dernier paragraphe, l'auteur écrit :

    « [...] des compagnies multimilliardaires qui font leurs profits de cette déferlante de moralisme, de sottise et de haine. »

    Des fois, je me demande aussi si Le Devoir ne conserve pas certain(e)s chroniqueur(e)s davantage parce que leurs textes génèrent des clics qu'à cause de leur qualité.

    D'ailleurs, ce sont très souvent les lettres ouvertes (comme ici celle de monsieur Moreau) publiées par Le Devoir qui le rendent bon et instructif à lire, bien plus que ses chroniques.

    • Patrick Boulanger - Abonné 21 octobre 2020 11 h 29

      À quels chroniqueurs pensez-vous?

    • Jean Lacoursière - Abonné 21 octobre 2020 13 h 48

      Monsieur Boulanger,

      Je n'aurais pas dû insinuer sans nommer. Mais je ne nommerai pas non plus. Ce serait équivalent à une demande de censure. Mea culpa.

      Quoique... . Ces temps-ci..., j'aimerais être une mouche pour écouter ce qui se dit dans la salle de rédaction du Devoir les jours de parution des chroniques de madame Nicolas.

      Et non, je ne crois pas que madame Nicolas soit du niveau du chroniqueur Rioux au point d'en être un contrepoids intéressant.

    • Claude Bernard - Abonné 22 octobre 2020 20 h 09

      M Lacousière
      Je constate que pour vous la diversité d'opinion c'est de l'hébreu.
      Une langue réservée aux hassidiques ultra ortodoxes.
      Un corps étranger dans la république, forclos dans son monde, et qui ne doit pas venir débattre avec le «goys».

  • Sylvie Gagnon - Abonné 21 octobre 2020 08 h 57

    Montaigne peut dormir tranquille...

    Merci pour cette démonstration éloquente qui empêchera Montaigne de se retourner dans sa tombe. Votre analyse des pouvoirs auxquels profite ce type de dérapages m'inquiète et m'amène à me demander comment y répondre et, surtout, comment les éviter?

    • Marc Therrien - Abonné 21 octobre 2020 17 h 52

      Je ne sais pas si Montaigne a déjà commenté la situation des esclaves de couleur noire. C’est plutôt Montesquieu qui a été cité par M. Moreau.

      Marc Therrien

    • Claude Bernard - Abonné 22 octobre 2020 20 h 11

      Mme Gagnon
      Votre perspicacité étonne.
      Quant à moi, je me demande quels profits ils ou elles en tirent réellement.