Des critiques dans la salle en 2021?

«Fondée avec 17 journalistes en 1985, l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT) regroupait 37 membres en 2006; en 2020, nous sommes
Photomontage: «Jeu», no 175 «Fondée avec 17 journalistes en 1985, l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT) regroupait 37 membres en 2006; en 2020, nous sommes "encore" 34», écrit l'autrice.

En voie de disparition dans les médias grand public, concurrencée par les blogues et réseaux sociaux, en congé forcé depuis le début du confinement, où s’en va la critique de théâtre au Québec ?

Mon titre est un peu racoleur. Après tout, les chiffres ne sont pas si mauvais. Fondée avec 17 journalistes en 1985, l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT) regroupait 37 membres en 2006 ; en 2020, nous sommes « encore » 34. Pourquoi, alors, revenir sur une fonction qu’auscultait déjà Jeu dans tous les sens en 1986 et pour laquelle il posait en 2006 cette question létale : la fin de la critique ?

En février 2020, sans savoir que notre discrète voix allait se taire devant le tonitruant virus, j’étais allée confronter mes états d’âme avec les réflexions de quelques collègues. Eh oui, m’avaient-ils dit, la passion est encore là, le plaisir de découvrir la vérité d’un spectacle à travers ses propres mots est toujours renouvelé ; oui, nous pensons que nous sommes utiles à la société que nous informons (mais qui ne s’en soucie guère) et, peut-être (même s’ils le nient parfois), un peu, aux artistes.

Confiance

Oui, nos analyses présentent de l’intérêt, même si l’audience de nos médias est limitée et notre société, petite. Nous avons confiance dans notre culture générale, dans nos formations diverses et, forts d’une ancienne et assidue fréquentation du théâtre, si, modestes et doutant toujours de nos jugements, nous nous disons plus volontiers « spectatrices ou spectateurs professionnels » que critiques, non, nous n’avons pas le « syndrome de l’imposteur » ! [...] Les chiffres, par ailleurs, cachent des disparités de toute sorte. Déjà, parmi nous, il en est qui commentent jusqu’à deux pièces par semaine tandis que d’autres, pour toutes sortes de raisons, peinent à voir les 30 spectacles par année, condition pour voter aux Prix de la critique. Depuis 1985, le nombre de productions théâtrales a explosé ; depuis 2005, l’univers des médias a subi un véritable séisme, et notre petit monde à nous, des soft news, en a subi le contre-choc. En une dizaine d’années, le nombre de critiques dramatiques œuvrant au Québec dans des quotidiens ou des hebdomadaires a littéralement fondu. Encore faut-il ajouter que ces rescapés, dans ce contexte de précarité des médias, se font journalistes culturels, au sens large, préparant des « prépapiers », rédigeant des portraits, des entrevues, couvrant des événements. Ce qui, en soi, n’a rien de choquant. Pour moi, le critique de théâtre est reconnu comme tel par ses pairs quand il écrit des textes à la fois informatifs et analytiques de qualité.

Cependant, si on ajoute à ce phénomène de polyvalence — et il faut s’en réjouir — l’effervescence du spectacle vivant dans son ensemble, marionnettes, performances, chorégraphies, comédies musicales, sans oublier le pouvoir grandissant des nouveaux médias et des « influenceurs », on doit bien constater que, dans un espace médiatique rétréci, la place de la critique théâtrale proprement dite a reculé. Quant à la radio et à la télévision, si quelques commentaires et brefs comptes rendus de spectacle y surgissent rapidement, si artisans et artistes s’y voient invités, la critique de théâtre y a complètement perdu la parole. Le mot théâtre lui-même n’a-t-il pas tendance à s’effacer du nom des festivals (Festival TransAmériques ici, Festival d’Avignon ailleurs) ?

Autre élément de mesure de la vitalité du métier, de ces valeureux survivants, au sein de l’AQCT, mais aussi sans doute à l’extérieur, une poignée seulement vit de son « clavier ». C’est souvent l’enseignement, en théâtre, en littérature, en langue, les communications en général, parfois même l’administration qui met du beurre dans nos épinards… Peut-être cela n’est-il pas si grave. Après tout, le travail est exigeant, je ne crois pas qu’on puisse faire toute sa vie en critique de théâtre, et peu de carrières se sont résumées à cette pratique, même en Europe ou aux États-Unis.

Si le texte, pour moi, reste le cœur de l’acte théâtral, il n’en demeure pas moins que cet art est, par son essence, composite et hybride, une expérience vivante qui évolue avec les avancées et les mentalités de son temps. Les créateurs n’ont pas attendu le dernier conseil de nos gouvernants et la situation inédite créée par la pandémie pour « se réinventer ». Quel sera notre rôle dans ces spectacles masqués, désinfectés, distanciés ou virtuels ? Dans 10 ou 20 ans, aurons-nous disparu avec les derniers médias écrits ? Peut-être. Mais alors qui renverra aux artistes le miroir de la critique, cette autre dimension de la création ?

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue Jeu, no 175.