Enseigner dans le champ miné de l’arbitraire

«Il est urgent que les institutions d’enseignement supérieur se dotent d’une politique claire afin de protéger l’intégrité des connaissances et de ses passeurs, et cela doit passer entre autres par la reconnaissance du droit au désaccord raisonnable et à celui du principe de charité.», estiment les signataires.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne «Il est urgent que les institutions d’enseignement supérieur se dotent d’une politique claire afin de protéger l’intégrité des connaissances et de ses passeurs, et cela doit passer entre autres par la reconnaissance du droit au désaccord raisonnable et à celui du principe de charité.», estiment les signataires.

En condamnant publiquement et de façon unilatérale l’utilisation en classe du mot « nègre » par une enseignante de la Faculté des arts de l’Université d’Ottawa, et en suspendant celle-ci, non seulement le doyen Kevin Kee s’est attaqué à la liberté d’enseignement des professeurs des études supérieures sur son campus, mais il a aussi abusé d’un pouvoir de coercition qui va dans le sens contraire du savoir et de la diffusion des connaissances.

Dans le communiqué du 2 octobre envoyé à la communauté universitaire d’Ottawa, M. Kee tranche sans ambages : « Ce langage était offensant et il est totalement inacceptable de l’utiliser dans nos salles de classe ainsi que sur notre campus. […] Toute personne à l’Université d’Ottawa a le droit à un environnement sans discrimination ni harcèlement, et le droit d’être traitée avec dignité et respect. »

Confusion

Il y a pourtant ici une confusion évidente. En réaction au traitement réservé à leur collègue, plus d’une trentaine de professeurs de l’Université d’Ottawa ont rappelé dans une lettre l’importance de distinguer le racisme sur le campus, qu’il faut évidemment dénoncer, et le rôle de l’enseignement universitaire, qui consiste à nourrir la réflexion et à développer l’esprit critique. Les étudiants et le doyen n’ont pas été en mesure de faire ces distinctions et de poser un jugement raisonnable sur l’incident, en prenant acte du contexte d’enseignement et de l’intention de la professeure.

Maintenant que de plus en plus de professeurs tentent de diversifier le contenu de leurs cours, comment pourra-t-on sans ce mot enseigner le très pertinent film I Am Not Your Negro, de Raoul Peck, ou le courant artistique de la négritude de Léopold Sédar Senghor et d’Aimé Césaire ? Comment faire référence à l’ouvrage classique de Pierre Vallières, expliquer les significations multiples de « Speak white » dans le poème de Michèle Lalonde, évoquer l’univers de Toni Morrison ou l’œuvre de Dany Laferrière Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, un livre éminemment satirique ?

Après Wendy Mesley, de la CBC, et la professeure Catherine Russell, de l’Université Concordia, c’est la troisième fois que l’on confond l’usage et la mention des mots. Dans le cas présent s’ajoute aussi une autre confusion, celle qui prévaut entre un acte d’agression et un acte de subversion. Pour enseigner la « resignification subversive » des mots, ce que faisait la professeure Verushka Lieutenant-Duval, encore faut-il pouvoir les mentionner.

Pour enseigner tout un pan des arts, de la culture, de la politique et de la société, il faut avoir à sa disposition des concepts historiques et nécessaires. Il est en outre inévitable que, dans certains cours, les enjeux complexes de la condition humaine puissent parfois heurter. Mais, comme l’a exprimé Alain Deneault dans son article « Cabale au Canada » paru dans Le Monde diplomatique : « Le déchaînement des passions prive collectivement les esprits d’un espace propice à des positions créatives, hypothétiques, incertaines, quitte à errer parfois. » Le doyen Kee aurait dû réaffirmer l’importance des arts et des sciences humaines. Il aurait ainsi fait preuve de pédagogie en rappelant aux étudiants qu’en voulant interdire des mots, on se prive aussi d’accéder à différents savoirs.

Éthique de la « gouvernance » ?

Dans la lettre « Il faut défendre la liberté académique des universitaires » parue en février 2019 dans Le Devoir, 450 professeurs d’ici et d’ailleurs dénonçaient déjà cette forme de dérapage. Ils critiquaient une nouvelle tendance présente dans la « gouvernance » des établissements d’enseignement supérieur qui, reprenant la conception verticale du pouvoir issue du modèle privé, subordonne la liberté de l’enseignement à l’arbitraire des doyens ou des recteurs. C’est exactement ce qui nous préoccupe ici.

Quoi qu’en disent certains, il est possible de dénoncer le racisme tout en exigeant que la mention du terme honni soit parfois valable et reçue de façon appropriée dans un contexte d’enseignement. Certains diront qu’il est surtout nécessaire de revendiquer davantage de diversité chez les professeurs et d’œuvrer activement à comprendre les raisons pour lesquelles certaines personnes se sentent lésées lors de semblables incidents. Sans aucun doute, mais le combat pour la diversité et contre le racisme devrait aller de pair avec la libre circulation des idées et des connaissances.

L’Université d’Ottawa se trompe de cible. On ne s’attaque pas au problème du racisme en punissant et en interdisant l’enseignement des mots, des œuvres et des auteurs qui, au contraire, le révèlent et le combattent explicitement.

Comme l’a soutenu publiquement Dany Laferrière dans une entrevue pour France Culture tout récemment, ce n’est pas le mot qu’il faut éliminer, mais l’intention dans l’usage : « Dans la bouche d’un Blanc, n’importe qui peut l’employer. On sait quand on est insulté, quand quelqu’un utilise un mot pour vous humilier ou vous écraser. On sait aussi quand c’est un autre emploi. »

Il est urgent que les institutions d’enseignement supérieur se dotent d’une politique claire afin de protéger l’intégrité des connaissances et de ses passeurs, et cela doit passer entre autres par la reconnaissance du droit au désaccord raisonnable et à celui du principe de charité. Le contexte social et le clientélisme ne peuvent prévaloir sur la connaissance et sa diffusion. Nous attendons que le recteur et le doyen de la faculté des arts de l’Université d’Ottawa corrigent publiquement ce grave précédent qui attaque de front la liberté de l’enseignement, et qui mine le champ des connaissances et de la recherche.

* Ce texte est signé par près de 600 professeurs et enseignants

41 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 20 octobre 2020 00 h 54

    Le postmodernisme a perdu la tête.

    C'est le directeur de l'Université qui devrait être congédié puisqu'il est incapable de comprendre l'enseignement de l'histoire. Comment peut-on enseigner l'horreur sans le mentionner ? Comment peut-on enseigner la sauvagerie de «l'holocauste» sans pourtant mentionner le mot? Comment peut-on enseigner le nazisme sans le soulever? Et l’on ne peut pas enseigner la barbarie de l'esclavage sans mentionner le mot "nègre." «Ceux qui refusent de se rappeler de l'histoire sont condamnés à le répéter».

    • Daphnee Geoffrion - Abonnée 20 octobre 2020 08 h 16

      En effet son manque de jugement est franchement inquiétant, il a fait l'opposé de ce qu'on s'attend d'un recteur d'université, encourager la censure plutôt que le dialogue. Et un congédiment, rien de moin, encore là quel manque de jugement.

      Il serait inquiétant qu'il reste en poste.

    • Yves Rousseau - Abonné 20 octobre 2020 20 h 11

      Mme Alexan,

      Le recteur de l'Université d'Ottawa ne sera pas congédié car il fait à la perfection le travail qu'on attend de lui :
      Ne pas déplaire à sa clientèle et attirer de l'argent.

      Pour les recteurs, ce ne sont pas des étudiant-e-s mais des client-e-s.
      Et le client a toujours raison!

      Aux USA, ça fait des décennies que des clients-militants inscrits refusent qu'on enseigne la culture des «dead white males».
      J'aimerais qu'on me confirme statistiquement que cette attitude a amélioré le sort des Afro-américains en 2020...

      C'est rendu ici. Avec les mêmes résultats : des enseignant-e-s brisé-es, des diplômés qui n'auront entendu parler que de ce qu'ils veulent entendre et une société pas du tout moins injuste.

  • Pascal Léveillé - Abonné 20 octobre 2020 01 h 44

    J'en suis!

    J'ajoute ma voix à celles des signataires de cette lettre. Il est impératif de revenir à la raison.

    Pascal Léveillé, professeur de philosophie, Collège de Maisonneuve

    • Daniel Cyr - Abonné 20 octobre 2020 08 h 47

      « J'en suis moi aussi », il y a dans cette affaire une profonde confusion qui font craindre la perte de discernement... même de la part d'un 'doyen' (!) Le sens même de l'Université fout-il le camp? J'espère que non.
      J'ai baigné plus de 40 ans dans le milieu universitaire.

  • Maxime Prévost - Abonné 20 octobre 2020 02 h 41

    Depuis Ottawa...

    ... les 34 vous remercient.

    • Cyril Dionne - Abonné 20 octobre 2020 09 h 02

      Moi aussi.

    • Murielle Chapuis - Abonnée 20 octobre 2020 21 h 38

      Cher collègue, c'était un plaisir, un honneur, et une nécessité.

  • Yvon Montoya - Inscrit 20 octobre 2020 06 h 25

    Le mot étudiant est exagéré ou bien a bannir, il nous faudrait dire client. C’est parce que les clients ne sont pas heureux du service que les responsables universitaires (surtout ceux qui gèrent) acceptent leurs «  demandes ». Les universités sont des usines a diplômes rien de plus. Les consommateurs en veulent pour leur argent. Puis faut pas être étonnés pour notre monde ou l’opinionite prime sur les connaissances. Cela se lit, s’entend, se voit dans toutes les sphères de la société occidentale. Le reste n’est que déclin voire totale décadence.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 20 octobre 2020 15 h 49

      Voilà!! Tout est dit. Merci M. Montoya.

  • Pierre Labelle - Abonné 20 octobre 2020 06 h 32

    Esprit étroit s'abstenir!

    On devrait afficher à la porte de chaque classe cet avertissement: "Esprit étroit s'abstenir d'entrer". Le recteur de l'université d'Ottawa a ici manqué de jugement mais surtout de courage. Il me semble que si tu choisis d'aller à l'université c'est pour apprendre! Apprendre seulement ce qui fait ton affaire? Tu dois ouvrir ton esprit. La liberté d'apprendre ne se limite pas seulement à ce que nous voulons entendre, ou ne pas vouloir entendre. Alors oui je suis en parfait accord avec les 600 signataires de cette lettre.

    • Cyril Dionne - Abonné 20 octobre 2020 09 h 13

      M. Labelle, on ne peut même pas parler d'esprit étroit dans le cas de ce doyen, mais plutôt d'une certaine lâcheté où il exerce une discrimination inversée. Deux négatifs ne donnent pas un positif en sciences humaines.

      Avant de débuter, j’appui sans réserve la liberté d’expression des professeurs d’université. Cette censure et cette chasse aux sorcières doivent cesser. Nous ne sommes plus au Moyen-âge ou bien à Salem.

      Curieux tout de même de la réaction de ce doyen en 2020 puisque lorsque j’ai fréquenté l’Université d’Ottawa, le racisme perpétrer par les orangistes envers surtout les nombreux Québécois qui fréquentaient cette institution allait de bon train. En fait, c’était partout et il avait une ligne de démarcation imaginaire entre les francophones et les anglophones qu’on ne devait pas traverser. Idem pour l’Université Laurentienne lorsque j’ai fréquenté l’école des sciences de l’éducation.

      Oui, c’est la culture du bannissement qui censure tous ceux qui vont dans le sens contraire de l’idéologie importée des États-Unis qui prévaut partout surtout chez nos Anglo-Saxons puisqu’ils semblent qu’ils doivent faire un acte de contrition pour expier les nombreux péchés de leurs ancêtres. Ils étaient où ces puristes des environnements non discriminatoire envers les francophones lorsque j’ai fait mes études? Ils étaient où?

      Le Nègres blancs de Pierre Vallières et le « Speak white » du poème de Michèle Lalonde sont très appropriés pour décrier le climat ambiant d’un racisme institutionnel qui prévalait envers les francophones de tout acabit dans les institutions bilingues de l’Ontario. Pardieu, comme Franco-Ontarien, on y a goûté jusqu’à assimilation complète, mais ils ont manqué leur coup avec moi. En fait, la raison principale de ce « racisme systémique » envers les francophones découlait du fait qu’ils ne pouvaient pas parler les deux langues officielles, nous oui. Cette jalousie était palpable lorsque j'évoluais sur les deux paliers linguistiques.

    • Pierre Fortin - Abonné 20 octobre 2020 12 h 22

      Monsieur Dionne,

      Puisque vous parlez du Moyen-âge et si on en croit les historiens, c'est au XIIe siècle que sont apparues les premières universités en osant défier l'idée qu'il était sacrilège que l'homme puisse produire du savoir par lui-même, hors la Révélation. Il semble bien que le combat contre l'obscurantisme ne soit jamais gagné.

      C'est ainsi que le doyen Kevin Kee et le recteur Jacques Frémont font régresser leur université, que la vocation dédie pourtant à la construction des savoirs et du jugement, en l'assujettissant aux esprits étroits incapables de distinguer un propos raciste de l'étude du phénomène. La professeure Lieutenant-Duval enseignait pourtant la "resignification subversive" des mots au cas ils ne l'auraient pas compris; ou bien se considèrent-ils les dépositaires exclusifs de certains vocables. Mais c'est bien ainsi qu'on cultive les tabous et les interdits qui n'apportent qu'intolérance et rejet d'autrui.

      Quant à MM. Kee et Frémont, qui s'entêtent à justifier la position intellectuellement indéfendable de leurs "clients", ils démontrent seulement qu'ils n'ont pas la hauteur de vue qu'exigent leurs fonctions. Il faudrait leur rappeler qu'ils ne dirigent pas simplement une entreprise commerciale où le client a toujours raison.