Gérald Godin, journal d’un prisonnier

Gérald Godin, photographié en février 1978
Photo: Service des archives et de gestion des documents de l'UQAM Gérald Godin, photographié en février 1978

Le 14 octobre 1970, à Format 60, Louis Martin s’entretient avec Gérald Godin, qui trace un portrait du FLQ depuis sa fondation. Le journaliste de Québec-Presse aligne, avec détachement, les événements, les attentats, les noms. Deux jours plus tard, on déchire, pour lui, le voile. Celui qui fait passer de témoin à acteur de l’Histoire. Comme 496 autres personnes, Gérald Godin est arrêté chez lui, rue Selkirk, à Montréal. Tant qu’à être sur place, les policiers arrêtent aussi Pauline Julien et, un peu plus tard, les enfants de cette dernière, Pascale et Nicolas. Mais pourquoi Godin a-t-il été visé par les policiers ? Parce que, directeur des Éditions Parti pris, il avait publié Nègres blancs d’Amérique et Le lundi de la matraque ? Il n’en saura jamais la raison exacte. Il sera en prison jusqu’au 23 octobre 1970, libéré alors sans accusations, comme 87,5 % de ses codétenus.

Une semaine plus tard, dans Québec-Presse, Gérald Godin fait paraître « Journal d’un prisonnier de guerre ». Ce texte, repris dans une anthologie préparée par André Gervais en 1994, demeure peu connu, rarement étudié, sinon dans un de mes essais et dans une étude que j’ai coécrite avec Emmanuelle Germain. C’est pourtant dans ce texte que l’on voit ce moment de notre histoire, celui où, comme l’écrivait Fernand Dumont, « brusquement le destin a fondu sur nous depuis le ciel ». Un peu comme si nous étions passés de la confiance de la Révolution tranquille, heureux de vivre en ce « pays ingénu, naïf et sûr de sa pérennité » (Jacques Ferron), au tragique de l’Histoire, celle qui n’épargne personne et qui brise l’illusion d’être à l’abri des tempêtes.

À l’entrée du 16 octobre, Godin écrit :

« Les policiers se demandent quel chemin prendre pour Parthenais, aussi appelée “la prison de Montréal”. On prend Sainte-Catherine. En passant devant le cinéma Le Parisien, le policier qui était agressif au début me demande si j’ai vu le dernier film de Denis Héroux, L’amour humain. “J’ai vu ses deux premiers, ça me suffit”, dis-je. “Les films canadiens, je n’aime pas ça, dit-il. Ma femme a vu Deux femmes en or, elle m’a dit que ce n’était pas bon, j’étais content de l’avoir manqué — Moi, j’ai trouvé qu’il y avait des bouts drôles.” On entre par le garage souterrain. »

Parler avec des policiers de ces films kitscho-libérateurs qui ont déshabillé la jeune Québécoise, et ce, pendant un trajet vers Parthenais ? Le tragique est risible, presque. Mais, le temps de le dire, il n’y a plus rien de drôle. Godin devient le prisonnier numéro 13 AD 1. Depuis sa cellule, il regarde de haut et de loin « les rues Ontario et Sainte-Catherine, Radio-Québec, le pont Jacques-Cartier et une partie de Terre des Hommes » ; il suit du regard des « camions de biscuits Viau qui passent dans la rue, comme des provocateurs ». La vie normale, quoi.

En peu de temps, Godin reprend (ou feint de reprendre) pied en faisant ce qu’il sait faire de mieux : du journalisme. Il décrit minutieusement sa cellule. Il raconte le détail de son interrogatoire, le samedi 17 octobre :

« Un des policiers est gentil, l’autre l’est moins. Il paraît que c’est une technique bien connue. En dehors des questions sur le FLQ, le policier attire mon attention sur des billets du sweepstake irlandais. J’en ai deux, et quatre billets de mini-loto. “Si vous aviez gagné tout ça, me dit-il d’un ton rogue, vous seriez devenu un bon capitaliste.” Quelques questions et on me réexpédie à l’Altitude 737. »

Les jours passent difficilement. À l’entrée du 23 octobre, il écrit :

« Pour la première fois, je mets la main sur du papier et un stylo Bic. Je me fais un calendrier de quatre-vingt-dix jours. J’en ai jusqu’au 15 janvier. Le régime de détention s’assouplit. Pour la première fois, on nous permet la récréation commune pour tout l’après-midi. On ne voit plus passer le temps. »

Il est libéré le même jour :

« Je remonte la rue Sainte-Catherine, de Parthenais à Guy. La plus belle rue du monde. À mi-chemin, je remplis la promesse que j’avais faite à mes camarades de prendre une bonne “draffe” à leur santé à la taverne Saint-Régis. Maintenant il faut voir à leur libération. »

Se croire à l’abri

Dans le film Les ordres, il y a cette réplique du personnage de Clermont Boudreau, interprété par Jean Lapointe : « Quand on a été arrêtés, ça a été écrit en grosses lettres dans tous les journaux. Quand on a été libérés sans accusation, c’était le temps d’écrire quelque chose. Y ont pas écrit une maudite ligne. On marchait dans la rue, comme si rien ne s’était passé. »

Des gens ont vu que le tragique pouvait coexister avec le quotidien des autres, convaincus que la démocratie est ici à demeure et qu’ils seront toujours à l’abri d’un « régime casqué », comme le dira Godin. Voulaient-ils vraiment entendre les hommes et les femmes libérés ? Il valait sans doute mieux que ces derniers marchent anonymement, au cœur de la ville. Et que les camions de la biscuiterie Viau continuent leur ronde dans les rues de Montréal. Comme des provocateurs. Comme si de rien n’était.

1 commentaire
  • Marie-Andrée Beaudet - Abonné 17 octobre 2020 14 h 09

    Gérald Godin, journal d'un prisonnier

    Jonathan Livernois livre un texte extrêmement intéressant concernant la Loi des mesures de guerre et les écrits témoignant de l'odieux de cette loi et des arrestations sans mandat qu'elle a permis. Il nous rappelle l'existence et l'intérêt du «Journal d'un prisonnier de guerre» de Gérald Godin. Un peu sur le modèle des «Souvenirs de prison» de Jules Fournier, Godin raconte de l'intérieur son expérience d'incarcération. On sait que Godin a aussi consacré quelques poèmes à cette douloureuse expérience, poèmes qui méritent d'être lus et relus. Si j'ai beaucoup aimé l'article de Jonathan Livervois, je regrette qu'il ait laissé croire que Pauline Julien n'avait été arrêtée que parce qu'elle se trouvait là où se trouvait Godin: « Tant qu'à être sur place, les policiers arrêtent aussi Pauline Julien [...]». Le nom de Pauline Julien se trouvait certainement sur la liste des «dangereux sympathisants du FLQ», comme celui de Gaston Miron ou de Gaëtan Dostie qui avaient participé aux soirées des Poèmes et chansons de la Résistance, qui soutenaient le mouvement de défense des prisonniers politiques. Pauline Julien et Gérald Godin, deux êtres libres, engagés chacun à leur manière.