La destruction du rêve américain et la «trumpisation» des États-Unis

«Pour de nombreux citoyens, l’emploi est devenu précaire, le chômage menace, les salaires stagnent, le prix de la propriété familiale a explosé, l’accès au collège et surtout à l’université s’est beaucoup resserré, les inégalités socio-économiques sont telles qu’on ne peut plus les associer à l’échelle du mérite», écrit Gérard Bouchard.
Photo: Michel Tremblay «Pour de nombreux citoyens, l’emploi est devenu précaire, le chômage menace, les salaires stagnent, le prix de la propriété familiale a explosé, l’accès au collège et surtout à l’université s’est beaucoup resserré, les inégalités socio-économiques sont telles qu’on ne peut plus les associer à l’échelle du mérite», écrit Gérard Bouchard.

Historien, sociologue, écrivain, Gérard Bouchard enseigne à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes en histoire, sociologie/anthropologie, science politique et coopération internationale. Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.


 

Il est maintenant bien établi que l’élection de Trump à la présidence des États-Unis n’est pas la cause de la crise que vit ce pays, mais le résultat, et comme la confirmation d’une décomposition qui était en cours depuis longtemps. Si j’avais à mettre le doigt sur une source (parmi d’autres) de cette dérive, je pointerais l’effritement du grand rêve américain, le fameux American Dream. C’est en même temps affirmer qu’il faut chercher dans la culture l’un des principaux facteurs de désintégration de ce pays. Car ce que les États-Unis donnent à voir présentement, c’est ce qui peut survenir à une société quand elle ne rêve plus ou que ses rêves se désaccordent.

Je crois en effet que ce mythe fondateur était au cœur de l’imaginaire national américain où il servait d’appui à d’autres mythes très puissants — je parle ici de mythes au sens de valeurs, d’idéaux, de rêves collectifs. C’était le cas, par exemple, de l’exceptionnalisme, cette volonté de se constituer en une société différente, sans précédent, supérieure aux autres. C’était le cas du mythe universaliste selon lequel les États-Unis avaient le devoir de répandre leur modèle à travers le monde. Le même principe inspirait le mythe du melting-pot qui opérait toutefois dans le sens inverse : ici, c’était le monde en quelque sorte qui était invité à gagner les États-Unis pour s’y fondre culturellement afin de participer à la construction de la nouvelle société. Il en allait de même avec le mythe de la renaissance perpétuelle et avec le mythe de la frontière selon lesquels cette société se renouvelait périodiquement en se rajeunissant (pensons au thème de la « new frontier » de John Kennedy). C’est l’American Dream qui soutenait toute cette architecture.

Le contrat fondateur

Ce grand rêve était un assemblage de mythes étroitement ficelés. Mais fondamentalement, il reposait sur un contrat : si quelqu’un travaillait très fort, la société le récompenserait de diverses façons : un emploi stable avec promesse d’avancement, un salaire croissant, les moyens d’acheter une maison, une voiture, et la possibilité de faire instruire ses enfants de sorte qu’ils connaissent un sort encore meilleur que celui de leurs parents.

Ce montage s’est avéré efficace parce qu’il mobilisait, en les conjuguant, des valeurs essentielles : la liberté, la responsabilité individuelle, l’égalité (en début de carrière, théoriquement), une compétition supposément équitable arbitrée sur la base du mérite, le développement et l’expression à volonté de ses talents, de ses aptitudes, la sécurité et le confort matériel (pouvant mener à la prospérité), la foi dans l’avenir, le tout axé sur l’ascension sociale et irrigué par le religieux.

Le mythe reposait aussi sur un pari audacieux en combinant deux objectifs difficilement conciliables : d’un côté, une grande autonomie octroyée aux individus livrés à la poursuite de leurs intérêts ; de l’autre, la conjonction de ces égoïsmes pour assurer l’intégration et la croissance de la société. Du point de vue des gouvernants, il comportait aussi un avantage inouï. Si un individu ne connaissait pas le succès, il n’avait pas à en blâmer la société mais lui-même : il n’avait pas fait suffisamment d’efforts, n’avait pas manifesté assez de talent, d’audace, etc. Chacun était responsable autant de son échec que de sa réussite.

Il est aisé d’entrevoir les corollaires de cette disposition. Elle incitait peu à la contestation sociale (la société était bonne – « fair »), elle justifiait et protégeait les hiérarchies sociales et ellefaisait accepter les inégalités. L’État, quant à lui, se sentait peu responsable des déclassés et peu contraint de leur venir en aide. On reconnaît là des traits saillants de la société américaine.

Il est remarquable qu’une machinerie aussi efficace, aussi robuste et, à tout prendre, aussi improbable ait pu prendre forme. En plus, elle est née non pas d’une théorie et encore moins d’un plan, mais de la façon la plus pragmatique qui soit, sur unelongue période, une pièce venant s’ajouter aux autres.

Longue dérive… et décrochage

Ce qu’on a observé depuis quelques décennies, c’est le dérèglement de ce montage. Pour diverses raisons, les conditions sur lesquelles il reposait se sont défaites. Pour de nombreux citoyens, l’emploi est devenu précaire, le chômage menace, les salaires stagnent, le prix de la propriété familiale a explosé, l’accès au collège et surtout à l’université s’est beaucoup resserré, les inégalités socio-économiques sont telles qu’on ne peut plus les associer à l’échelle du mérite. Résultat : de plus en plus de sondages montrent que les Américains, en majorité, ne croient plus au grand rêve.

Ces Américains-là ne croient plus beaucoup non plus à l’équité, aux institutions politiques, aux tribunaux, aux médias, aux élites, à leur société : le contrat fondateur a été violé. Ils croient cependant que leur société a besoin d’une bonne dégelée. En 2016, ils ont donc choisi de ruer dans les brancards. On sait ce qui est arrivé.

Quelle sera la suite ? Selon des analystes américains, même si Trump est battu en novembre, les forces qui l’ont conduit au pouvoir vont demeurer. S’ils ont raison, il pourrait y avoir d’autres Trump en attente. Jusqu’à ce que le contrat fondateur soit réparé. Ce pourrait être long.

4 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 17 octobre 2020 01 h 18

    Le rêve américain a été accaparé par une oligarchie cupide.

    Vous avez raison, monsieur Bouchard, de dire que le rêve américain n'est plus.
    Après la Deuxième Guerre mondiale, le Président Roosevelt a instauré des réformes majeures avec son «New Deal.» Il a augmenté les taxes sur les riches qui étaient assujetties à un taux de 91%. Il a légiféré une loi antitrust pour couper les monopoles de «barons voleurs» devenus trop puissants.
    Son " Square Deal" comprenait la réglementation des tarifs des chemins de fer, des aliments purs et des médicaments; il y voyait un accord équitable tant pour le citoyen moyen que pour les hommes d'affaires.
    Roosevelt a notamment vigoureusement promu le mouvement de conservation , mettant l'accent sur l'utilisation efficace des ressources naturelles. Il a instauré l'État providence qui a conduit aux années de prospérité que l'on a appelé «les trente glorieuses». Mais après l'ère Reagan avec ses coupures de taxes pour les riches et son saccage des syndicats, les inégalités ont augmenté avec la montée de la ploutocratie que l'on connait aujourd'hui et la fin du rêve américain.

  • François Beaulé - Inscrit 17 octobre 2020 11 h 09

    Le rêve américain, c'était le rêve capitaliste d'une croissance infinie

    Voilà ce qui manque à l'examen de Gérard Bouchard. Les liens étroits entre le rêve américain et les promesses du capitalisme industriel. Le grand mythe américain coïncide avec le mythe capitaliste. Les Américains ont assumé les règles de la concurrence économique, notamment parce cela permettait à leur nation d'être à la tête d'un empire mondial. L'empire américain étant un empire économique, l'empire capitaliste.

    Mais le libre marché capitaliste accroît sans cesse les inégalités et la croissance économique détruit la nature. Le déclin de l'empire américain précède le déclin du capitalisme et du libéralisme. Les Américains ne seront pas les seuls à en être affectés.

  • Jacques Beaumier - Abonné 17 octobre 2020 13 h 23

    Encore, encore... et sur le Québec cette fois.

    Votre explication de la situation aux États-Unis par la rupture du contrat fondateur est fort inspirante. Elle aurait été causée par la précarité de l’emploi, la menace du chômage, la stagnation des salaires, l’explosion des prix pour l’accession à la propriété familiale, la réduction de l’accès aux études supérieures. Bref, vous n’avez peut-être pas osé écrire le mot, mais tout ça, c’est la conséquence du néolibéralisme, un capitalisme pur et dur du XIXe siècle. Cela nous ramène aux mesures d'austérité adoptées chez-nous en 1996 exigées par la même approche néolibérale qui a amorcé la réduction du filet social dont l’actuelle pandémie nous en fait voir toutes les conséquences. Il faut aussi ajouter, l'abandon de l'identité nationale que les Canadiens français avaient développé au cours de leur histoire pour devenir Québécois, pour la remplacer par un nationalisme civique vide de tout point de repère. Vous pourriez sûrement nous écrire un autre article pour nous expliquer comment ces deux causes ont conduit le mouvement de libération nationale dans le champ de ruines que nous avons sous les yeux à tous les jours. Vous n’êtes pas obligé de nommer les responsables. Nous ferions preuve d’indulgence.

  • Pierrette Daoust - Abonné 17 octobre 2020 18 h 59

    L'auteur a oublié l'essentiel

    Dans son article, M. Bouchard décrit en long et en large les actions et efforts à entreprendre pour réaliser l'"American Dream" sans jamais en fixer l'objectif. Cet objectif est pourtant si bien explicité dans la Déclaration de l'indépendance des États-Unis soit celui du bonheur défini comme un des trois droits inaiiénables du citoyen américain: "Life, liberty, and the pursuit of happiness".
    Or, depuis les années 1970, l'Américain constate de plus en plus que les efforts consentis ne mènent pas au bonheur dans le seul pays au monde à l'avoir consacré comme droit.
    D'où la destruction du rêve américain.