Le retour du jour de la marmotte

«Il faut plutôt que ce soit le peuple lui-même qui fixe les grandes lignes des conditions de travail des employés de son État», pense l'auteur.
Photo: Getty Images «Il faut plutôt que ce soit le peuple lui-même qui fixe les grandes lignes des conditions de travail des employés de son État», pense l'auteur.

Le jour de l’échéance de notre convention collective il y a presque un an, j’ai ajouté Le jour de la marmotte (Harold Ramis, 1993) à ma liste d’écoute sur Netflix. Je me le garde en réserve pour la signature, pour me souvenir de l’inévitable répétition du show des négociations dans la fonction publique.

Ce scénario-là, bien moins divertissant, se répète invariablement suivant la même recette : le premier ministre donne des consignes au Conseil du trésor. Ce dernier fixe la taille de l’enveloppe pour les salaires (au mieux, l’inflation) et pour les tables sectorielles, soit les conditions de travail (résumé simplement : on coupe). On prétexte une crise,bien souvent créée de toutes pièces comme en 2015, pour justifier la maigreur des « offres » patronales. Ensuite, une pantomime de négociation dure un an. Et lorsque ça traîne trop et qu’on sait que l’écart entre la commande et les demandes syndicales est absurde, on vote un décret, préférablement après une semaine de grève pour économiser encore davantage. Merci, bonsoir : on ferme les livres.

Pas de karma impliqué ici. Depuis le milieu des années 80, le rapport de force de la partie patronale — qui jouit d’un pouvoir de juge et partie en vertu de son statut de législateur et d’employeur — s’est durablement raffermi, aidé, notamment, du pouvoir de voter à tout moment, ou presque, une loi spéciale pour dicter les termes du contrat de travail des travailleurs et des travailleuses de l’État. Le résultat est sans équivoque : on assiste depuis à une lente, mais constante érosion de leur pouvoir d’achat. Résultat : les employés de l’État québécois arrivent derrière les employés fédéraux et municipaux pour la rémunération, malgré les compressions aussi imposées à ces niveaux.

Mais ce n’est, oserais-je dire, que la pointe de l’iceberg. Les conditions de travail ont, elles aussi, écopé : méthode Lean dans les hôpitaux, « assurance qualité » dans les cégeps, réformes bâclées imposées et mal implantées au primaire et au secondaire, compression des services et des effectifs pour tout le monde.

En tant qu’enseignant, je ne me plaindrai pas de mon salaire, même s’il est le plus bas au Canada. Je le sais supérieur à la moyenne québécoise et je sais qu’un diplôme ne traduit pas nécessairement l’utilité sociale d’un travail. Par contre, la suffisance, qui fleure parfois le mépris, du gouvernement lors de la renégociation de nos conventions collectives est à chaque fois un affront que je peine à supporter.

D’autant plus que les gouvernements, au moins depuis le début des années 2000, sont élus avec des marges (absentéisme et pluripartisme aidant) qui fondent comme neige au soleil, sans pour autant que l’attitude aux tables ait changé, bien au contraire. Le parti au pouvoir se vautre sans gêne aucune dans la rhétorique de « l’intérêt de la majorité », soi-disant représenté par le gouvernement, contre « les intérêts particuliers » des syndiqués. Et ça, c’est quand on ne nous présente par carrément comme des enfants gâtés et turbulents qu’il faut contrôler […].

À force de répéter la même recette, il ne faut pas s’étonner de voir nos institutions publiques désertées par ses employés et incapables de remplir la mission pour laquelle elles ont été créées. L’universalité de nos services, sans égards notamment à la religion et au statut social et économique, qui était la grande conquête et la fierté de notre peuple, est aujourd’hui gage de médiocrité. Tous ces facteurs accumulés, on comprend pourquoi travailler pour l’État est maintenant perçu comme un échec professionnel. Et certains se demandent encore pourquoi on peine à recruter des jeunes…

Puisqu’il est maintenant clair que les syndicats sont incapables à eux seuls de rétablir un rapport de force. Puisqu’aucun gouvernement — formé par des élites qui n’emploient plus ces services — n’a intérêt à ce que ça change (pas plus, d’ailleurs, qu’un arbitre qui, étant généralement issu du même milieu social, partage les valeurs et les intérêts des gouvernants). Puisque tous les partis qui accèdent au pouvoir ont pour objectif premier leur réélection, ad vitam aeternam si possible (on n’a qu’à voir comment l’échéance des conventions collectives sert toujours leurs intérêts), on ne peut faire confiance à aucun d’entre eux. Il est donc grand temps de changer radicalement le modus operandi des négociations dans le secteur public.

Non, il faut plutôt que ce soit le peuple lui-même qui fixe les grandes lignes des conditions de travail des employés de son État. Il devrait plutôt revenir à un comité de citoyens tirés au sort, après avoir entendu les représentations des principaux groupes de la société civile, de fixer les balises pour les parties.

Le statu quo n’est plus tenable, l’épouvantable échec de l’État québécois devant la crise sanitaire n’en est malheureusement que le plus récent exemple.