Les élèves ne devraient plus se voir réprimandées pour la longueur de leur jupe

«Voir le Collège Jean-Eudes se vanter publiquement sur les réseaux sociaux de son
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir «Voir le Collège Jean-Eudes se vanter publiquement sur les réseaux sociaux de son "progressisme", c’est un peu comme une claque dans la face pour toutes les personnes ayant subi les conséquences de la culture stricte et conservatrice de l’institution durant de nombreuses années», pensent les signataires.

Sur son site Internet, un membre du personnel administratif du collège Jean-Eudes énonce que l’objectif de l’école est d’offrir à ses élèves « un milieu de vie stimulant, agréable et convivial ». Malheureusement, en tant qu’anciennes eudistes diplômées de la promotion 2018, force est de constater que le Collège a, dans notre cas, lamentablement raté sa cible. Que ce soit par les propos dégradants lancés de manière désinvolte par les surveillants dans les corridors bondés d’élèves, les interventions déplacées de certains adultes sur leur définition de ce qu’est le « respect de soi » ou l’habitude de démoniser celles qui souhaitent présenter leur corps comme elles le veulent, plusieurs souvenirs douloureux resteront à jamais gravés dans nos mémoires.

Nous ne désirons pas faire fi du progrès accompli par la nouvelle direction, depuis que nous avons quitté l’enceinte du collège ; bien au contraire. Nous sommes reconnaissantes de la volonté de changement portée par les figures d’autorité qui s’impliquent présentement au sein de notre alma mater.

Cependant, voir le Collège Jean-Eudes se vanter publiquement sur les réseaux sociaux de son « progressisme », c’est un peu comme une claque dans la face pour toutes les personnes ayant subi les conséquences de la culture stricte et conservatrice de l’institution durant de nombreuses années. Nos expériences négatives ne devraient pas être effacées maintenant que la page Facebook du collège affiche son soutien publiquement au mouvement contre l’hypersexualisation et l’uniforme genré. De plus, le fait que notre ancienne école se décide tout à coup à se prononcer sur le sujet, seulement après avoir vu de jeunes garçons rejoindre la conversation, en dit long sur leur réceptivité : nous débattions des mêmes enjeux lors de notre secondaire. Le sexisme latent au sein des établissements scolaires québécois a assez duré.

Laissez place aux changements

Il faut savoir que notre intention n’est pas de discréditer les actions de nos alliés masculins, qui ont été nombreux à porter la jupe dans plusieurs établissements scolaires à travers le Québec. Cette action témoigne d’une utilisation stratégique de leur privilège et d’un élan de solidarité envers leurs homologues féminins. Nous saluons avec enthousiasme ce mouvement, car il est réellement signe de progrès. Cependant, nous déplorons le réflexe perpétuel des établissements scolaires, ainsi que des médias, d’écouter seulement les revendications apportées par des hommes, après avoir manifestement ignoré pendant des années les voix féminines qui portaient le même message.

Bien sûr, nous sommes parfaitement conscientes que l’expérience eudiste n’est pas singulière. Il suffit de constater la foulée de réponses succédant aux témoignages d’anciennes étudiantes du collège pour en arriver à un tel constat. Il va sans dire que les règles discriminatoires entourant les codes vestimentaires en milieu scolaire sont source de frustration pour beaucoup d’étudiantes québécoises qui réalisent progressivement l’ampleur qu’ont de tels discours sur leur estime personnelle. La constante humiliation engendrée par les commentaires dénigrants d’un personnel concernant la jupe peut avoir des conséquences directes sur la façon dont chacune se perçoit. Dans la même optique, le fait d’être pointées du doigt comme étant une source de distraction pour la gent masculine ne fait que renforcer cette idée problématique selon laquelle les femmes n’existent que pour plaire ou pour provoquer. Sachant qu’il est question, dans le cas présent, de jeunes filles âgées de 12 à 17 ans, n’est-il pas d’autant plus inacceptable qu’elles soient hypersexualisées au même titre que des femmes majeures et vaccinées ? Que leur environnement d’apprentissage soit constamment pollué par des commentaires gratuits et réducteurs ?

Le matin, on a vu le regard des surveillants rivé sur nos jupes plutôt que sur nos yeux. Dans les corridors, on a vu deux directeurs accroupis au sol guettant les centimètres de jambes dévoilés de leurs élèves. On a vu des amies se faire dire que les surveillants étaient déconcentrés quand on se penchait pour boire à la fontaine d’eau. On a vu une directrice se prononcer dans chaque classe pour nous comparer ouvertement à des travailleuses du sexe dû à l’état de notre uniforme. On a vu nos camarades se faire sortir de classe par des figures d’autorité au beau milieu d’un cours ; leur habillement qualifié de honteux. Il serait bien temps que la honte change de camp.

Les élèves ne devraient plus se voir réprimandées pour la longueur de leur jupe. Elles ne devraient plus être ridiculisées, comparées, étiquetées pour la façon dont elles portent celle-ci. Faites confiance au bon jugement de la jeunesse concernant son corps. De quoi avez-vous si peur ? Que les jeunes filles que vous éduquez avec tant de fierté à développer un sens critique apprennent elles-mêmes à choisir l’image qu’elles projettent ? Que la réputation de votre établissement se voie gravement atteinte par une bande de filles aux cuisses trop voyantes ? Peut-être qu’elle ne vaut pas grand-chose, cette réputation, si vous préférez agir selon des traditions arriérées plutôt que d’honorer la dignité de vos étudiantes. Laissez vos jugements archaïques de côté et encouragez plutôt la relève à assumer sa propre image et à former sa propre identité. Vous serez peut-être surpris de constater qu’elle connaît la limite : leur limite.

Nous dénonçons l’opportunisme des établissements scolaires qui félicitent leurs élèves masculins pour leur port de la jupe, instrumentalisant ainsi un mouvement social afin de gagner la sympathie de l’opinion publique, sous la forme de « likes ». Pour notre part, dans les circonstances, serait-ce trop demander à notre ancien collège de faire preuve de bonne foi, en :

1. S’excusant publiquement de son attitude dégradante et humiliante envers les étudiantes, lorsqu’il a été question de la longueur de leur jupe dans le passé ;

2. Abolissant le règlement portant sur la longueur de la jupe, s’assurant ainsi que la décision sur la longueur de la jupe revient entièrement à la personne qui la porte.

3. Instaurant une formation ou une conférence mandataire pour les responsables qui assurent le bon maintien des règles concernant l’uniforme, sur le sujet de l’hypersexualisation, donnée par un professionnel qualifié en la matière.

Chère nouvelle direction du collège Jean-Eudes, sur votre page Facebook, vous avez expressément mentionné votre volonté d’amorcer un dialogue avec les différentes parties prenantes à la discussion. Nous espérons sincèrement que cette démonstration de solidarité ne soit pas que des paroles en l’air. Selon vos dires, vous souhaitez faire évoluer les us et coutumes de l’établissement. Notre intention de travailler de concert avec vous pour améliorer l’environnement au collège est sincère.

Cessons de démontrer que juger et dénigrer des adolescentes en fonction de leur habillement est acceptable. Ces réprimandes ne devraient pas être normalisées au sein d’une jeunesse en développement. Nous ne souhaitons pas que des filles issues de plus jeunes générations aient à subir le degré d’humiliation qui nous a été imposé au quotidien durant nos cinq années au sein de votre établissement. Vous avez un rôle clé à jouer.

Enfin, cette lettre aborde des sujets sensibles, tels que l’hypersexualisation et ses conséquences à long terme sur les étudiantes… Dans notre cas, cela fait plus de deux ans que notre jupe à carreaux a été reléguée au fond du tiroir. Nous n’avons pas pour objectif notre propre salut, mais plutôt celui des générations futures.

À toutes les jeunes filles qui étudient présentement dans des milieux scolaires où elles ne se sentent pas écoutées : vous n’êtes pas seules.

C’est maintenant à vous, directions d’établissements scolaires, de vous responsabiliser afin de permettre à vos élèves d’apprendre à devenir les futures citoyennes engagées de demain.

Nous n’avons qu’une chose à dire : laissez place aux changements.

Cosignataires :

Sofiane Allali, Delphine Brisson, Gabrièle Charbel, Laurence Dufresne, Matisse Gibeau, Élodie Herrera, Emma Heymans, Florence Lachapelle, Alexandrine Lamoureux, Samie Mc Nicoll, Roxane Michel, Agathe Plez, Marjorie Thériault, Zoé Quiviger

13 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 16 octobre 2020 08 h 59

    Pourquoi absolument tenir à porter une jupe très courte?

    Certaine conscience que cela pourrait aussi participer de l'hypersexualisation?

  • Marc Davignon - Abonné 16 octobre 2020 10 h 11

    Les règlements ?

    Est-ce fait pour tout le monde?

    Faut-il préciser que vous fréquentiez une école dite ... privée (malgré le fait qu'elles sont (les écoles dites privées) financées à 60% par le ... public).

    Bref, vous étiez, déjà par ce fait, des privilégiés de l'éducation.

    C'est donc la première leçon que vous receviez : avoir accès à des choses qu'une majorité de la population n'a pas les moyens de se payer.

    Mais, en aviez-vous conscience ?

    Non.

    Car, de votre prolégomènes, vous avez affirmé que les règles c'est pour les autres, pas pour vous.

    Oui! Il y a eu échec, de notre de cette institution à instruire les citoyens de demains qu'ils ne sont pas différents des autres!

  • Guy Vanwaalleghem - Abonné 16 octobre 2020 12 h 52

    La jupe...

    J'ai été pensionnaire au collège Bourget, à Rigaud, dans les années 70. Nos jupes devaient s'arrêter à 2 pouces en haut du genou, maximum. Pour s'assurer de la chose, un Clerc de St-Viateur bien intentionné se promenait avec une règle de 6 pouces et nous arraisonnait dès qu'il avait un doute sur une infraction réelle ou imaginée. Il arrêtait la suspecte,s'agenouillait, sortait sa règle, mesurait avec une conscience professionnelle digne d'admiration. Cela se passait il y a donc... 50 ans! Diable! N'avons-nous pas là la preuve éclatante que la nature humaine ne change pas? Qu'elle soit féminine ou masculine. Je me souviens très bien que, dans nos esprits d'adolescentes, nous remontions nos jupes tout naturellement, dans une sorte de rébellion, mais aussi pour être plus belles, croyions-nous, plus intéressantes et donc, PLUS AIMÉES. Mais la réaction des Clercs de St-Viateur n'était pas de nous aimer davantage, mais plutôt de s'affoler. C'était la première année qu'il y avait des filles à Rigaud. Panique générale! Qu'allaient-ils faire avec nous? Nous n'étions pas sottes, nous constations cette panique, nous ressentions le malaise de tous ces esprits glauques incapables de demeurer sereins devant notre comportement. Je me souviens aussi des commentaires extrêmement machistes des surveillants masculins à la salle d'étude. Mais il y avait aussi tous les autres: des profs compétents, des étudiants romantiques, les amies éternelles qu'on ne reverra plus. Aujourd'hui, je me dis qu'il faut beaucoup de maturité chez un homme pour sourire avec tendresse devant une jupe "remontée", mais ça prend aussi beaucoup de maturité chez une femme pour réaliser que sa valeur ne se situe pas à la longueur de sa jupe. Salutations à vous toutes!

    • Guy Vanwaalleghem - Abonné 16 octobre 2020 16 h 59

      C'est mon mari qui est abonné, mais c'est moi qui signe ce commentaire: Ginette Desmarais. Merci!

  • Audrey B - Inscrite 16 octobre 2020 13 h 00

    Pour l'avoir vécu...

    Moi aussi je suis passée par cette école et j’y ai vécu de mauvaises expériences similaires aux vôtres. Je vous crois et je vous soutiens. Merci d’avoir pris la parole.

  • Jocelyn Leclerc - Abonné 16 octobre 2020 13 h 35

    Dubitatif

    La lettre d'opinion publiée ici contient nombre d'exemples de comportements de la direction d'école qui sont effectivement inaccceptables de par leur manque de respect envers les étudiantes, peu importe le contexte ou l'objet de ces commentaires.

    Par contre, défendre le droit d'avoir une jupe courte ou moins courte ou plus courte tout en dénonçant l'hyperexualisation du corps, j'avoue que ça me laisse dubitatif...

    Même dans une société oû le droit des indiivdus prédomine, il doit bien y avoir possibilité de convenir d'une norme socialement acceptable, non? Un simple petite culotte serait-elle acceptable?

    Les pantalons pour tous. tes.

    • Nathalie Dalpé - Abonnée 16 octobre 2020 14 h 06

      Et quelle serait votre recommandation pour le port du soutien-gorge, cette prothèse qui est dommageable selon nos physiothérapeutes pour la poitrine de toutes les femmes. La conseillez-vous aussi pour tous et toutes? Car des jeunes filles doivent aussi quitter l'école si elles n'en portent pas.

    • Christian Roy - Abonné 16 octobre 2020 19 h 06

      Comme il est écrit dans le texte du collectif: "De plus, le fait que notre ancienne école se décide tout à coup à se prononcer sur le sujet, seulement après avoir vu de jeunes garçons rejoindre la conversation, en dit long sur leur réceptivité : nous débattions des mêmes enjeux lors de notre secondaire. Le sexisme latent au sein des établissements scolaires québécois a assez duré."

      N'ouvrez pas la porte sur cette question du port du soutien-gorge. J'imagine que les "jeunes garçons" pourraient se joindre rapidement è la conversation... et que la direction serait bien sûr obligée de "bouger" (à cause du présumé sexisme latent) !!!

      Tenons-nous en aux questions de minimètres de jupe ! Après, on verra ! (expression consacrée par M. Legault )