Des clés pour comprendre le monde

«Pour le meilleur et pour le pire, les cégépiens québécois appartiennent à une société qui s’est construite, de sulpiciens en jésuites, de Lionel Groulx à Éric Bédard, de Marcel Rioux à Guy Rocher, sur les bases de la pensée et des institutions occidentales», écrit l'auteur.
Photo: iStock «Pour le meilleur et pour le pire, les cégépiens québécois appartiennent à une société qui s’est construite, de sulpiciens en jésuites, de Lionel Groulx à Éric Bédard, de Marcel Rioux à Guy Rocher, sur les bases de la pensée et des institutions occidentales», écrit l'auteur.

Dans un texte publié dans la section opinion du Devoir, le 8 octobre dernier, Me Lucien Bouchard dénonce avec la fougue qu’on lui connaît la velléité d’évacuer du programme de sciences humaines au collégial l’enseignement de l’histoire précédant l’année 1500. Aux poubelles les incunables !

Me Bouchard présente avec raison les dangers « de tronquer cet itinéraire [historique] de sa partie fondatrice », de lire Shakespeare sans connaître Plutarque, d’admirer les œuvres de la Renaissance sans savoir précisément ce qui renaît, de réfléchir à nos institutions si malmenées sans s’appuyer sur Platon. À la lecture de son plaidoyer, je me suis souvenu de la joie émerveillée des étudiants en histoire de l’art qui suivaient mes cours sur la mythologie grecque et romaine à l’UQAM. Enfin, ils accédaient à des clés de lecture pour comprendre les tableaux de Botticelli, du Caravage et même de Picasso. Les trois Grâces, les Sabines et Orphée et Eurydice n’avaient pas plus de secrets pour eux que pour les contemporains de Raphaël, Poussin et Chagall.

Le plaidoyer de monsieur Bouchard est d’une efficacité limpide et nul n’est besoin d’y ajouter d’autres exemples. Je veux aborder la question de la rupture avec le passé sous un autre angle, celui de la légitimité de la filiation. En favorisant le continuum traditionnel Grèce-Rome-Moyen Âge-Renaissance-époque moderne-époque contemporaine, ne passons-nous pas sous silence, par occidentalocentrisme, l’apport exceptionnel à l’aventure humaine des civilisations de l’Inde et de la Chine, des Premières Nations d’Amérique et des peuples de l’Afrique ? Pourtant, depuis un siècle, les sciences humaines se sont bien appliquées à montrer que la pensée occidentale n’était qu’un exemple parmi d’autres façons d’appréhender notre monde. Qu’il suffise de rappeler l’œuvre de Claude Lévi-Strauss, qui s’appliqua à analyser les mythes des peuples sans écriture pour montrer que leur richesse et leur complexité n’ont rien à envier à celles des plus beaux esprits grâce auxquels s’est développée notre pensée rationnelle depuis les présocratiques.

Pourtant, pour le meilleur et pour le pire, les cégépiens québécois appartiennent à une société qui s’est construite, de sulpiciens en jésuites, de Lionel Groulx à Éric Bédard, de Marcel Rioux à Guy Rocher, sur les bases de la pensée et des institutions occidentales. Tout en reconnaissant les apports des autres cultures à notre monde postmoderne et en faisant place à leur exploration, il est essentiel de ne pas priver les nouvelles générations des clés pour comprendre le monde auquel ils appartiennent, ne serait-ce que pour leur apprendre à mieux le critiquer. Savoir, au moment où il est question de déboulonner les statues, que les Romains ne se sont pas privés de faire disparaître les hommages à leurs anciens empereurs, la statue colossale de Néron en étant l’exemple le plus connu, n’est pas inutile à l’argumentation.

Connaître le parcours qui a mené Jules César aux Ides de Mars n’est pas sans importance pour réfléchir à la perversion des institutions à laquelle on assiste dans un pays voisin. En bref, si la culture occidentale n’est pas irréprochable — beaucoup s’en faut, qu’il suffise de penser au statut des femmes au cours des 25 derniers siècles —, c’est celle-là qui est la nôtre, que cela nous plaise ou non. L’ignorer est nous condamner à figurer en boucle dans le mythe de la caverne.

5 commentaires
  • Jacques de Guise - Abonné 14 octobre 2020 09 h 59

    Monsieur, ce que vous exposez est le résultat du travail d’une vie, ici la conversation porte sur un cours de niveau collégial d’environ 45 heures, s’adressant à des apprenants dont la démarche historique est inchoative. La qualité doit prévaloir sur la quantité. Beaucoup de didacticiens le déplorent, de plus en plus les cours souffrent d’infobésité morbide. Les fondamentaux doivent être repensés et restructurés.

    Selon les politiques québécoises en éducation depuis le rapport Parent, l’enseignement de l’histoire au Québec doit s’arrimer à la science historique en tant que démarche intellectuelle aux dépens d’une approche traditionnelle axée sur le contenu à valeur culturelle. Dès lors, l’enseignement de l’histoire n’est plus considéré comme une transmission d’un réservoir de connaissances, tirées d’une historiographie particulière, mais en tant que manière spécifique d’appréhender le monde.

    Aujourd’hui, on se retrouve donc devant un immense gâchis, car en plus d’avoir plus ou moins rétréci la dimension narrative en occultant la présence des historiens eux-mêmes dans la construction du sens, l’histoire collégiale enseignée ne correspond pas à l’histoire savante, si l’on se fie aux études menées sur l’histoire présentée dans les manuels destinés aux apprenants.

    Ce que révèle cette problématique, c’est sûrement l’absence d’explicitations et de justifications explicites partagées quant aux choix effectués.

    • Loyola Leroux - Abonné 14 octobre 2020 21 h 39

      Le débat sur les cours d'histoire se situe dans un contexte plus large, celui du nivellement par le bas, commencé par Guy Rocher et le Rapport Parent en 1960. Depuis c'est la guerre entre les pédagogues - les esclaves dans l'Antiquité - et les maitres. Ces derniers sont devenus leurs esclaves !!!

  • Loyola Leroux - Abonné 14 octobre 2020 21 h 37

    Civilisation des ‘’Premières nations’’, attention à l’inflation verbale !

    Vous mentionnez ‘’les civilisations de l’Inde et de la Chine, des Premières Nations, et des peuples de l’Afrique.’’ D’accord pour les 2 premières – dont le rôle est tres limité localement - auxquelles nous pouvons ajouter la grecque et la romaine. La Grèce nous a donné les mots savants et les catégories pour vivre en société. Rome nous a apporté le latin, langue du droit et des sciences naturelles. En ce qui concerne les deux autres, il me semble que les cours d’Histoire que vous avez peut etre suivi, étaient marqués par le relativisme culturel.
    Se pourrait-il que dans votre propos, le coté ‘’apprenant ou client’’ domine et a remplacé celui plus traditionnel ‘’d’étudiant’’ ?
    Baser vos reproches de la culture occidentale, sur sa conception du rôle de la femme, est paradoxal. Est-elle meilleure dans les autres cultures ? Il me semble que le mouvement féministe existe surtout en Occident.

  • Michel Petiteau - Abonné 15 octobre 2020 20 h 47

    Et les arabes?

    Le mot arabe ne figure ni dans le texte de Guy Berthiaume - je n'ai pas eu le privilège de l'avoir pour professeur - ni dans aucun des commentaires.
    Et pourtant.
    Héritage et transmission du savoir classique: "Il est communément admis que ce sont des chrétiens syriaques qui ont traduit la majorité des textes des auteurs grecs en arabe et que les versions commentées d’Aristote, de Platon ou d’autres sont parvenues en Europe avec des annotations des penseurs musulmans qui ont ainsi contribué d’une certaine manière au mouvement des idées sans en avoir été pour autant les importateurs exclusifs. La latinisation du nom de ces commentateurs montre leur prestige auprès des savants européens: Ibn Rushd est devenu Averroès, Ibn Sina Avicenne, Ibn Tufayl Abubacer, Ibn Bajjah Avempace, Hunayn ibn Ishaq Johannitius." (Wikipédia)
    Les arabes ont joué un rôle déterminant dans la transmission à l'Occident des savoirs de la Grèce et de l'Inde. En philosophie, en architecture, en médecine, en sciences et en mathématiques - les chiffres 1, 2, 3 etc... sont des chiffres arabes. Le mot chiffre lui-même est d'origine arabe. "C’est l’Inde qui perfectionne la numération décimale. Elle n’utilise pas seulement le zéro comme notation à la manière babylonienne, mais aussi comme un nombre avec lequel opérer. La notion et la notation indienne du zéro sont ensuite empruntées par les mathématiciens arabes qui les ont transmises à l'Europe." (Wikipédia)
    Tant de noms qui commencent par al-, ce qui trahit leur origine arabe: al-Farabi, al-Biruni, Al-Andalus (Espagne), Al-Hambra, pour n'en nommer que quelques-uns.
    Algèbre et algorithme sont aussi des mots issus de l'arabe.
    Algorithme: quoi de plus contemporain!
    Et pourtant ...

  • Michel Petiteau - Abonné 15 octobre 2020 23 h 07

    ... les clés pour comprendre le monde

    M. Berthiaume, je trouve votre " ... il est essentiel de ne pas priver les nouvelles générations des clés pour comprendre le monde auquel ils appartiennent, ne serait-ce que pour leur apprendre à mieux le critiquer ..." quelque peu dépassé.
    Les nouvelles générations, comme vous les appelez, vont créer leurs propres clés. Aujourd'hui les enfants ont très vite un smartphone entre les mains, et ce ne sont pas leurs ancêtres qui peuvent leur montrer à s'en servir. L'expérience que j'ai avec les enfants, c'est que, spontanément, ils expérimentent. Ils sont curieux, ils pitonnent. Par essais et erreurs ils apprennent à leur propre rythme. Le personnage de Luke Skywalker peut les inciter à se lancer dans l'Aventure du héros, un mythe auquel George Lucas a donné une nouvelle vie. Mais mon expérience leur est utile quand vient le temps d'identifier un champignon.
    Avec le coronavirus dans le paysage, les cours donnés en classe, à un groupe fixe, sont compromis. Je soupçonne que la génération des jeunes, du moins certains d'entre eux, vont se créer des programmes à leur mesure et suivre, gratuitement, des cours en ligne. Il y en a de plus en plus, par exemple à la Khan Academy et, pour les plus grands, il existe des MOOCs en abondance. Des africains qui n'ont pas accès à l'école s'instruisent de cette manière. Vrai, pour l'instant se pose le problème du diplôme. Mais ce n'est pas un problème insoluble, et pour pour les emplois de l'avenir, par exemple ceux qui sont à pourvoir dans les entreprises de l'empire d'Elon Musk, le diplôme n'a pas d'importance. Ce qui compte, c'est le potentiel de chacun. Joseph Campbell: "Follow your bliss". Suivre son inclination, pas les exhortations.
    Et le pédagogue risque de retrouver le role qu'il avait chez les grecs: celui de l'esclave ou du serviteur qui conduisait les enfants à l'école.
    Et, pour ouvtir les portes, les clés sont de moins en moins requises. Beaucoup sont périmées.