Un nouveau mandat pour la Banque du Canada

Comme la Banque du Canada continue d’affirmer avoir comme seul objectif le contrôle de l’inflation, il y a un certain flou quant aux autres préoccupations qu’elle peut avoir.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Comme la Banque du Canada continue d’affirmer avoir comme seul objectif le contrôle de l’inflation, il y a un certain flou quant aux autres préoccupations qu’elle peut avoir.

Le mandat quinquennal de la Banque du Canada doit être renouvelé en 2021. Il s’agit d’une occasion à saisir tant pour les travailleuses et les travailleurs que pour la transition écologique. La Banque ne peut plus avoir comme unique objectif officiel l’atteinte d’une inflation d’environ 2 %. Elle doit plutôt se voir attribuer par la ministre des Finances un mandat élargi visant non seulement une stabilité des prix, mais aussi des objectifs tels que le plein-emploi, le soutien à la transition écologique et la diminution des inégalités.

Concrètement, cela se traduirait par une politique de maintien de taux d’intérêt faibles, comme c’est le cas actuellement. La faiblesse du coût d’emprunter pour investir favoriserait la création d’emplois et la prospérité des ménages, notamment en facilitant l’accès à la propriété. Cela permettrait aussi, tant aux entreprises qu’aux gouvernements, de faire les investissements de dizaines, voire de centaines, de milliards de dollars nécessaires pour éviter la catastrophe environnementale sans que les coûts de remboursement de la dette explosent.

Ce sera particulièrement nécessaire pour les gouvernements provinciaux, qui ne sont pas dans la même position privilégiée que le fédéral vis-à-vis de la banque centrale pour accéder au financement de leurs dettes. L’inflation de même que les hausses excessives du marché immobilier devraient quant à elles plutôt être prévenues par l’adoption d’un cadre réglementaire plus sévère pour les marchés financiers.

Soulignons que, dans les faits, l’action de la Banque du Canada depuis la grande récession de 2008 ne semble pas simplement axée sur un contrôle de l’inflation. Malgré une inflation avoisinant les 2 %, le taux directeur est resté très faible, à des niveaux jamais vus, afin de ne pas rajouter au poids de la dette des ménages. Depuis la crise de la COVID-19, la Banque du Canada est également intervenue avec force sur les marchés obligataires (le fameux assouplissement quantitatif), afin de soutenir le prix des actifs financiers et d’éviter une remontée des taux d’intérêt à moyen et long terme. Néanmoins, comme la Banque du Canada continue d’affirmer avoir comme seul objectif le contrôle de l’inflation, il y a un certain flou quant aux autres préoccupations qu’elle peut avoir. L’adoption d’un mandat élargi contribuerait à clarifier son action et à lui donner des balises démocratiques.

De plus, l’ajout d’autres objectifs dans le mandat officiel de la banque centrale ferait en sorte que le processus de détermination du taux directeur devrait tenir compte des impacts multiples et inégaux de la politique monétaire sur certains groupes, enjeux ou territoires. L’impact le plus important d’un changement du taux directeur n’est pas nécessairement d’influer sur l’inflation. Certains travaux ont plutôt démontré que l’influence du taux sur le niveau des prix serait même faible.

En revanche, l’augmentation du taux directeur a comme effet direct d’augmenter la rémunération des détenteurs de capital à qui nous empruntons. Si les taux d’intérêt représentent le coût d’emprunter, ils représentent nécessairement le revenu des personnes et institutions qui prêtent l’argent. Cela signifie que, lorsque la Banque du Canada augmente son taux, elle augmente la part de revenus des rentiers au détriment de la part des travailleuses et des travailleurs. Uniquement entre 1991, l’année de l’adoption du mandat unique de cible d’inflation à 2 %, et 2008, la part de revenu des travailleurs dans l’économie a chuté d’environ 11,5 % au bénéfice des actionnaires et autres détenteurs de capital au Canada. Il n’y a rien de « neutre » dans la politique monétaire. La loi devrait d’ailleurs prévoir l’obligation pour la Banque de mesurer son impact sur le chômage et sur la répartition des revenus, comme elle le fait déjà pour l’inflation.

La stratégie de communication de la Banque du Canada, qui consiste à marteler sans cesse sa cible d’inflation à 2 %, doit aussi faire l’objet d’un examen puisqu’elle joue vraisemblablement un rôle dans les relations de travail. La population ainsi que les acteurs patronaux tiennent maintenant pour acquis qu’une hausse de salaire « normale » se situe au niveau de l’inflation. Si on conjugue cela à une baisse de leur pouvoir de négociation depuis plusieurs décennies, les acteurs syndicaux obtiennent ainsi de plus en plus d’ententes qui ne font que maintenir leur pouvoir d’achat avec des augmentations de salaire annuelles autour de 2 %. Cela a pour effet à long terme de réduire la part du revenu du travail dans l’économie et d’augmenter la part du capital par ce mécanisme de ciblage de l’inflation.

La ministre Freeland devrait imiter la Nouvelle-Zélande, qui a été le premier pays en 2018 à revenir à un mandat élargi pour sa banque centrale. Ce ne serait pas la première fois que le Canada s’inspirerait de la Nouvelle-Zélande puisque c’était suivant leur exemple que nous avions adopté la cible d’inflation à 2 % comme unique objectif de politique monétaire.

*Ce texte est signé par une trentaine d’économistes et professeurs: 
Julie Audet, économiste, Confédération des syndicats nationaux ;
Chris Barrington-Leigh, professeur associé, Université McGill ;
Pierre Beaulne, économiste et syndicaliste retraité ;
François Bélanger, économiste, Confédération des syndicats nationaux ;
Érik Bouchard-Boulianne, économiste, Centrale des syndicats du Québec ;
Pierre-Alexandre Caron, économiste, Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec ;
Lise Côté, économiste, Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec ;
Clara Dallaire-Fortier, doctorante, Université de Lund ;
Bernard Élie, professeur retraité, Université du Québec à Montréal ;
Marc-André Gagnon, professeur agrégé, Université Carleton ;
Marjorie Griffin Cohen, professeure émérite, Université Simon Fraser ;
Frédéric Hanin, professeur, Université Laval ;
Pierre-Antoine Harvey, économiste, Centrale des syndicats du Québec ;
Joëlle J. Leclaire, professeur agrégé, Université d’État de New York à Buffalo ;
Mario Jodoin, économiste retraité ;
Maxence Joseph Fontugne, économiste ;
Julien Laflamme, économiste, Confédération des syndicats nationaux ;
Marie Langevin, professeure, Université du Québec à Montréal ;
Raphaël Langevin, doctorant, Université McGill ;
Audrey Laurin-Lamothe, professeure adjointe, Université York ;
Marc Lavoie, professeur émérite, Université d’Ottawa ;
Marguerite Mendell, professeure émérite, Université Concordia ;
Minh Nguyen, chercheur socio-économique ;
Mathieu Perron-Dufour, professeur, Université du Québec en Outaouais ;
Marc-André Pigeon, professeur adjoint, Université de Saskatchewan ;
Éric Pineault, professeur, Université du Québec à Montréal ;
Chris Roberts, directeur, Politiques sociales et économiques, Congrès du travail du Canada ;
Louis-Philippe Rochon, professeur, Université Laurentienne ;
Ruth Rose, professeure associée, Université du Québec à Montréal ;
Mario Seccareccia, professeur émérite, Université d’Ottawa ;
Pierre-Guy Sylvestre, économiste, Syndicat canadien de la fonction publique ;
Simon Tremblay-Pepin, professeur, Université Saint-Paul.

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