La société comme laboratoire

Jamais n’avons-nous partagé grâce, particulièrement, aux moyens des télécommunications et des réseaux sociaux, une situation nous offrant la vive impression que nous sommes toutes et tous «dans le même bateau».
Photo: Olivier Bunic Agence France-Presse Jamais n’avons-nous partagé grâce, particulièrement, aux moyens des télécommunications et des réseaux sociaux, une situation nous offrant la vive impression que nous sommes toutes et tous «dans le même bateau».

À moins d’être Robinson sur son île déserte, l’arrivée de la COVID-19, causant la crise sanitaire que l’on connaît et le débat qui s’est ensuivi, notamment sur son origine, nous a rappelé une évidence que l’on tend parfois à sous-estimer : nous vivons dans un monde où nos réalités, vécues au quotidien, finissent par se rejoindre. Bien que l’histoire récente du siècle passé nous ait déjà offert des expériences où le phénomène de la résilience fut, chaque fois, éprouvé, jamais n’avons-nous partagé grâce, particulièrement, aux moyens des télécommunications et des réseaux sociaux, une situation nous offrant la vive impression que nous sommes toutes et tous « dans le même bateau ». En supposant que nous soyons affectés de semblable manière ; que nous vivions presque simultanément des événements similaires, cette expression rappelle aussi l’importance d’être solidaires dès lors que notre « être en commun » est mis à l’épreuve.

Dans le même bateau est aussi le titre d’un livre du philosophe Peter Sloterdijk paru en 1993 (Payot & Rivages, 1997). Consacré à l’hyperpolitique, cet essai soulève des interrogations sur « l’art de l’appartenance » à une époque où la situation politique rend difficile l’existence d’une communauté pour des groupes d’individus qui, souvent, ont peu de choses en commun. Après avoir esquissé succinctement les deux stades qui ont précédé la période de « l’hyperbulle câblée », l’auteur brosse un portrait de notre aversion face à celles et ceux qui nous gouvernent. Il s’interroge sur notre appréhension de la classe politique au sein des démocraties occidentales qui reposent sur la culture de l’individualisme, culture qui oblige à repenser le socle sur lequel les humains admettent difficilement toutes formes d’autorité. Dans cette optique, Sloterdijk souligne l’intérêt que plusieurs portent aujourd’hui à « la vie d’artiste », laquelle représenterait des individus libérés des conventions du passé et destinés à vivre de nouvelles façons d’être ensemble. C’est dans ce contexte qu’il lui semble primordial d’envisager la société hyperpolitique, celle d’une communauté qui devra, dans l’avenir, « miser sur une amélioration du monde ». Mais pour ce faire, la vie en commun doit aussi être repensée. Elle doit être vécue tel un laboratoire dont l’objectif est de nous amener collectivement vers de nouvelles solutions.

Même si le mot « laboratoire » rejoint parfois des usages et extensions excessifs, il agit comme une métaphore plutôt stimulante pour l’intellect, notamment dans une perspective sociopolitique. C’est d’ailleurs par ce terme que la mairesse de Montréal, Valérie Plante, a qualifié les multiples mesures prises par son administration alors qu’il s’agissait d’expérimenter autrement, pour la période estivale, les espaces publics au temps du coronavirus. Toutefois, le mot « laboratoire » renvoie historiquement à un espace de travail associé de près au monde scientifique. Il désigne le plus souvent un lieu où un groupe restreint d’individus tente de mener des recherches selon un protocole rigoureux. À une époque où les scientifiques endossent très souvent le sarrau du chercheur, ces expériences se font principalement dans le domaine des sciences de la nature, comme la physique, la chimie et la biologie. Dès lors, il n’est plus question de les considérer comme des savants tentant de mener seuls leurs recherches en marge de la communauté des chercheurs. Sauf exception, ils ou elles travaillent en équipe selon des plans précis, sinon en vue d’expérimenter ou d’explorer de nouvelles avenues. Conséquemment, un laboratoire est un lieu où nos connaissances résultent d’une mise en commun d’efforts partagés. C’est un endroit où l’individualité n’a souvent de sens qu’au sein d’une communauté. Or, depuis des décennies, cette idée du laboratoire s’est étendue à plusieurs disciplines des sciences humaines, mais aussi dans le domaine de la création artistique.

Les diverses avenues que le laboratoire invite à penser sont justement explorées dans le dernier dossier thématique de la revue ESPACE. Incarnant d’entrée de jeu l’univers de la recherche scientifique, la notion de laboratoire comporte des déclinaisons plurielles, lesquelles se révèlent particulièrement fécondes dans le monde de l’art. Si l’atelier de l’artiste demeure au fil des siècles un lieu d’essais et d’erreurs, plusieurs pratiques contemporaines témoignent de démarches processuelles dont les œuvres sont plus fortement tributaires. À cela s’ajoute l’idée de la société comme laboratoire appelant des formes d’expérimentations artistiques à même l’espace citoyen, urbain ou virtuel. Pour certains collectifs d’artistes, il importe d’ailleurs de mettre en commun des connaissances et des compétences pouvant mener à des interventions sociales, le laboratoire étant alors considéré comme un réel vecteur de changements. Comme espace de discussion, l’art devrait pouvoir offrir la possibilité de faire émerger de nouvelles façons d’améliorer la vie en commun, de faire que l’individualisme ne fasse pas fi de la société.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue ESPACE art actuel, automne 2020, no 126.