Joyce a lancé un appel à l’aide, honorons son courage

Une photo de Joyce Echaquan tenue par une manifestante, le mardi 29 septembre, à Joliette.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Une photo de Joyce Echaquan tenue par une manifestante, le mardi 29 septembre, à Joliette.

Lettre ouverte au premier ministre François Legault

Près de deux semaines après le décès tragique de notre sœur Joyce Echaquan, nous ressentons le besoin de vous écrire cette lettre. Nous faisons appel à votre humanité et à votre sens de la justice. Nous vous demandons de reconnaître, une fois pour toutes, qu’il y a bel et bien un problème de racisme systémique dans les institutions et les services publics au Québec.

Le racisme systémique ne signifie pas que le peuple québécois est raciste. Il se définit plutôt par des pratiques et des politiques au sein d’une organisation qui entraînent des préjugés et des stéréotypes causant des discriminations et des inégalités dans les services publics.

Le 6 octobre, lorsque vous avez présenté des excuses au nom de l’État à la famille Echaquan, vous avez déclaré que « l’État a failli à son devoir ». Vous avez dit que « pendant des décennies, les peuples autochtones ont fait l’objet de discrimination par les différents paliers du gouvernement » et que l’État « a le devoir d’offrir la même dignité, le même respect à tout le monde ». Vos paroles décrivent le racisme systémique, donc pourquoi ne pas le reconnaître ?

Ne pas reconnaître la discrimination omniprésente dans vos institutions, c’est lui donner le droit d’exister et, pire encore, c’est la perpétuer.

Reconnaître l’existence du racisme systémique n’est pas un recul, loin de là. C’est un acte de courage et de lucidité, et c’est tout à l’honneur du peuple québécois. Les Québécoises et les Québécois en ont assez eux aussi des enquêtes, des commissions, des campagnes de sensibilisation éphémères et des appels à l’action ignorés. Tout comme les Premières Nations et les Inuits, le peuple québécois a soif de paix et d’unité. Il souhaite nous connaître, et ce, autrement qu’en souffrance ou en état de marginalité.

Joyce Echaquan n’avait que 37 ans. Elle était une mère pleine d’amour pour ses enfants, pour son conjoint, pour la vie. Nous ne permettrons pas que son histoire tombe dans l’oubli. Elle a mis au monde sept beaux enfants, elle croyait donc qu’un avenir meilleur pouvait exister. Nous y croyons, nous aussi !

Nous sommes 37 femmes de différents âges, domaines et régions. Nous sommes Kanien’kehá :ka, Abénaquise, Huronne-Wendate, Crie, Mi’gmaq, Innue, Malécite, Naskapie, Anicinape, Atikamekw, Inuite et Ojibwée. Nous consacrons nos vies à célébrer nos cultures, à défendre nos droits, à lutter contre la discrimination et nous nous engageons à continuer de le faire. Mais nous avons besoin de vous, monsieur le premier ministre, de votre appui en tant que leader. Il ne tient qu’à vous de donner à votre gouvernement l’élan qui nous mènera vers une société plus juste.

Les sept générations qui nous ont précédées ont déterminé qui nous sommes aujourd’hui. Et dans nos cultures, on nous enseigne que les gestes que nous posons aujourd’hui ont des répercussions sur les sept prochaines générations. Nous vous demandons donc aujourd’hui de faire preuve d’audace. Il est encore temps de prendre la bonne décision pour l’avenir du Québec, pour l’avenir de nos enfants, les nôtres et les vôtres. Et pour les enfants de Joyce. Nous avons tous le devoir de les protéger et de leur offrir un meilleur avenir. Les sept enfants de Joyce ont le droit de vivre dans une société qui ne les méprise pas et qui leur fait une place.

C’est pour eux et pour toutes nos générations futures que nous unissons nos voix aujourd’hui.

Nous vous disons qu’il peut y avoir un Québec meilleur pour nous toutes et tous.

Joyce a lancé un appel à l’aide, elle nous a tous interpellés. Honorons son courage ; soyons solidaires afin de mettre fin au racisme systémique. Joyce doit en avoir été la dernière victime.

* Nous signons solidairement :
Sonia Bonspille Boileau, cinéaste
Elisapie, auteure-compositrice
Cyndy Wylde, doctorante en études autochtones
Eruoma Awashish, artiste Nehirowisiskwew
Nancy Crépeau, candidate au doctorat en éducation, Université d’Ottawa
Yvette Mollen, chargée de cours UdM et UQAC
Doreen Picard, innushkueu
Kathia Rock, auteure, compositrice, interprète
Bibiane Courtois, infirmière à la retraite
Prudence Hannis, directrice Collège Kiuna
Ellen Gabriel, Kanien’kehà:ka Human Rights and Environmental advocate
Michèle Rouleau, productrice
Edith Cloutier, directrice générale Centre d’amitié autochtone Val d’Or
Melissa Mollen-Dupuis, militante, co-organisatrice Idle No More Québec
Widia Larivière, militante pour les droits des peuples autochtones
Natasha Kanapé, poète, actrice, artiste multidisciplinaire
Viviane Michel, présidente Femmes Autochtones du Québec
Jennifer Brazeau, directrice Centre d’amitié autochtone de Lanaudière
Mary Coon, aînée Crie
Meky Ottawa, artiste
Maggie Emudluk, vice-présidente développement économique, société Makivik
Françoise Ruperthouse, intervenante sociale en violence
Sheila Swasson, présidente, National Aboriginal Circle Against Family Violence
Kim O’Bomsawin, cinéaste
Caroline Nepton-Hotte, doctorante et professeure, UQAM
Glenda Sandy MSc, conseillère en soins infirmiers
Solange Dubé, Atikamekw Iskwew
Mélanie Vincent, directrice générale de Kwé!
Maïté Labrecque-Saganash, chroniqueuse
Viviane Chilton, enseignante
Tatum Crane, gestionnaire exploitation, STM
Dominique Pétin, comédienne
Véronique Rankin, directrice générale, Puamun Meshkenu
Tanya Sirois, directrice générale Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec
Michèle Audette, conseillère à la réconciliation et à l’éducation autochtone, Université Laval
Joséphine Bacon, poète
Alanis O’Bomsawin, cinéaste 

12 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 10 octobre 2020 09 h 03

    J'ajoute ma voix...

    à mes sœurs autochtones pour que la situation soit reconnue telle qu'elle est et qu'on passe ensuite aux actes. Je suis un non autochtone qui a été témoin pendant des années du racisme systémique des institutions du Québec et du Canada et ce sont mes sœurs et frères autochtones qui m'ont accueilli et ouvert les yeux. J'ai fait partie de ce système qui discrimine systématiquement les peuplse autochtones et je n'en suis pas fier sauf que quand j'ai constaté la situation, j'ai tenté de contribuer à y mettre fin. J'ai même pondu un livre pour expliquer ce que j'ai constaté et fait quelques suggestions pour en sortir et se décoloniser.

    J'ai bien du mal à comprendre l'obstination de M. Legault car s'il y a une chose qui est importante dans les relations entre Autochtones et les gouvernements c'est la confiance. C'est même reconnu en droit par la Cour suprême du Canada qui insiste que les gouvernements doivent agir avec l'honneur de la couronne, c'est-à-dire de bonne foi. Une manifestation de bonne foi c'est de reconnaître l'évidence, un premier pas pour obtenir la confiance des peuples autochtones. Le nouveau ministre aurait intérêt à garder cela à l'esprit s'il veut réussir là où tant d'autres ont échoué.

    • Marc Therrien - Abonné 10 octobre 2020 10 h 59

      J’imagine que ce serait perdre une composante de l’identité nationale de société distincte que de reconnaître la même chose que nos voisins du ROC. Le premier réflexe du « distinct » est peut-être de s’opposer.

      Marc Therrien

    • Léonce Naud - Abonné 11 octobre 2020 18 h 27

      Cher M. Therrien : puis-je vous suggérer respectueusement de la mettre dans un endroit de votre choix, votre « société distincte » ?

      Premièrement, le Québec n’est pas une Société mais une Nation. De plus, c’est le Canada qui est distinct du Québec, et non l’inverse. Les Québécois sont normaux, pas distincts. Être distinct, c’est être hors norme, hors majorité, « à côté de la track ».

      Deuxièmement, l’existence et l’avenir du Québec ne repose pas sur ses droits mais sur sa force. Les droits eux-mêmes sont le résultat d’un rapport de forces (Hegel). Ni les Américains, ni les Français, ni les Anglais, ni les Allemands, ni les Suédois, ni les Russes, ni les Chinois, bref, aucune nation au monde, même fort dégénérée, ne va son chemin en psalmodiant comme une maniaque : « Je suis différente ! Je suis distincte ! ».

      Troisièmement, à force de se faire dire par une poignée d’intellectuels à la noix qu’ils sont distincts, différents et donc quasiment détraqués par rapport à la normalité nord-américaine, les Québécois auront tendance à vouloir se fondre dans ladite normalité. C’est ce qui arrive présentement. L'historien Maurice Séguin a remarqué qu'une nation annexée l’est d’abord dans la représentation qu’elle a d’elle-même, tout comme l'Esclave se voit fréquemment avec le regard de son Maître.

      Quatrièmement, il est providentiel que l’Accord du lac La Charité (aujourd'hui Lac Meech) ait fait patate. Merci Ti-Jean-Flag-on-the-Hood ! Sinon, le Québec aurait été enfermé dans le concept empoisonné de « société distincte » jusqu’à son extinction finale.

      Cinquièmement, puis-vous suggérer, non moins respectueusement qu’au début, de mettre çà dans votre pipe.

  • Bernard Dupuis - Abonné 10 octobre 2020 11 h 56

    Racisme systémique: un terme ambigu

    Si vous voulez parler du racisme des services publics pourquoi ne pas parler de racisme étatique? Il n’y aurait plus d’ambiguïté.
    Si « racisme systémique » ne signifie pas que le peuple québécois est raciste, alors cessez d’utiliser cette expression. Car celle-ci constitue un oxymore. Ce serait comme dire que « système solaire » ne signifie pas nécessairement que les planètes en font partie.

    Bernard Dupuis, 10/10/2020

    • Marc Therrien - Abonné 10 octobre 2020 16 h 54

      C’est que le racisme révélé par cette infirmière et cette préposée aux bénéficiaires instruites et éduquées par la même culture québécoise et canadienne que nous n’existe pas seulement dans les services publics.

      Marc Therrien

    • Bernard Dupuis - Abonné 10 octobre 2020 23 h 37

      Je parle des services publics parce que le texte ci-dessus, au second paragraphe, spécifie bel et bien ''les services publics''. Ces derniers sont la responsabilité de l'état. Le racisme qu'on y trouve n'est pas nécessairement et fatalement généralisé.

      Il n'est pas certain que cette infirmière a la même éducation que nous. Il lui manque quelques notions d'histoire et d'éthique. Surtout, il lui manque la volonté de respecter les personnes, quelles qu’elles soient. Cette infirmière et sa compagne ont agi de manière imbécile et insensible. C'est vrai qu'il y en a d'autres comme elles. Mais, ne généralisons pas à outrance. Il existe des milliers d'infirmières de bonne volonté. L'expression ''racisme systémique'' ne peut inclure ces dernières, car lorsqu'une entité est systémique elle exclut toute différence..

    • Marc Therrien - Abonné 11 octobre 2020 12 h 02

      Bien sûr qu’il ne faut pas généraliser. C’est ainsi que dans les milieux qui ont implanté des programmes de formation visant la sensibilisation aux cultures autochtones, on compte sur les employés dont le niveau se sensibilisation est le plus achevé pour rappeler à l’ordre leurs collègues quand ils véhiculent des préjugés méprisants envers ces personnes. Dire qu’il y a du racisme systémique qui se révèle chez les individus les moins bien éduqués n’est pas l’équivalent de dire que tout le système est raciste. Les divers sous-systèmes qui composent notre société (famille-éducation-emploi-culture-loisirs, etc.) sont dans la même impermanence permanente que celle du macrocosme dont ils relèvent. Ils évoluent en même temps que la conscience humaine dans cette interaction continue d’interdépendance entre l’individu et son environnement.

      Marc Therrien

  • Léonce Naud - Abonné 10 octobre 2020 13 h 24

    « Notre sœur Joyce »

    Aux signataires : les Québécoises qui ne sont pas Autochtones sont-elles également vos sœurs ?

  • Danièle Jeannotte - Abonnée 11 octobre 2020 08 h 57

    À géométrie variable

    J'aimerais qu'on m'explique trois choses : 1) pourquoi les signataires ne militent-elles pas contre la Loi sur les Indiens, une loi injuste et franchement discriminatoire qui maintient les autochtones en situation de quasi tutelle et dont l'injustice frappe particulièrement les femmes autochtones? 2) En quoi les excuses de Justin Trudeau ont-elles amélioré la situation dans les communautés autochtones puisque, au-delà des paroles, des génuflexions et des larmes, les gestes concrets du gouvernement fédéral, dont c'est pourtant la responsabilité, brillent par leur absence? Et 3) Quand se décidera-t-on à demander des comptes aux leaders des communautés autochtones pour leur gestion des enveloppes qui leur sont confiées?
    Obtenir des réponses à ces questions semble pas mal plus compliqué que de déterminer s'il y a ou non du racisme «systémique» au Québec.

  • Léonce Naud - Abonné 11 octobre 2020 10 h 20

    Au Québec, une nation métisse

    Quand on connaît bien l'Amérique, on réalise que les Québécois forment la société la moins regardante en matière raciale parmi tous les peuples au nord du Rio Grande. Nombre de Québécois sont d’origine Autochtone ou des Sang-mêlés. D’autres ont du sang Irlandais. Des Écossais, des Allemands, des Français, des Anglais, des étrangers ont aussi fait leur vie au Québec. La plupart se sont intégrés à la population en place. Le mélange génétique des races a commencé il y a longtemps et continue encore de nos jours.

    Là-dessus, l’Abénaki Guy O’Bomsawin a signé un Commentaire éclairant dans Le Devoir du 9 janvier dernier :

    « Le registre fédéral d’inscription des Autochtones a été créé et mis à jour à partir des recensements effectués ponctuellement au sein des collectivités amérindiennes par ses propres agents sans, toutefois, que ceux-ci aient systématiquement tenu compte de l’origine de leurs membres. Comme les compteurs ont été remis à zéro lors du plus récent exercice, qui a été mené au siècle dernier, il est renversant de savoir que le nombre officiel d’Abénakis, à l’ADN indéniablement teinté de signatures polycontinentales, était de 365 en août 1945.

    « Sous cet angle, il est évident que le Canada a radicalement réduit les populations dites aborigènes non pas par la force, mais par une comptabilité créative. C’est pourquoi il est logique d’affirmer que le Québec pullule à ce compte de centaines de milliers de citoyens d’origine autochtone officieusement hors réserves, comme en témoigne le fait de voir dans de nombreuses municipalités un nombre étonnant de gens qui ont franchement les traits et la couleur de peau qui caractérisent les Amérindiens... à tel point, d'ailleurs qu'on se croirait au coeur d'une collectivité autochtone ! Ces « oubliés » sont donc légions. »

    Au Canada, l’apartheid Made in Ottawa vise à maintenir la pureté des races de part et d’autre. Le problème, c'est que « le racisme le plus profond, c’est le refus du métissage ». (Hervé Le Bras)